2/4/16 Handicap social

« Cédric n’est pas né handicapé »

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oh-ma-douleur (1)

Cédric est presque beau. Quand il me parle avec passion de cinéma et de bande dessinée, j’en oublierai presque qu’il n’est pas un patient comme les autres. Premier d’une série de 6 patients, il est celui qui me mettra en retard avec la totalité des suivants. Pourtant j’avais bien bloqué un créneau de 45 minutes, comme je le fais toujours. Mais pour Cédric, 1h30 n’aurait pas été de trop. Il était temps. Il était vraiment temps que je me mette à écrire, et à permettre d’exister durablement dans ma mémoire ces patients extraordinaires, dont l’unicité finit irrémédiablement par m’échapper. Car Cédric n’est pas comme les autres, si tant est que cela veuille encore dire quelque chose. Cédric est devenu handicapé ; il n’est pas né comme ça, la vie l’a transformé. Et ils vivront, lui et les autres, à travers ce blog. Cet article parle de notre séance.

La veille au soir – Je dîne avec Eva (la personne qui se rapproche le plus de ma meilleure amie) dans une de ces pépites du 13ème arrondissement de Paris. Eva est brillantissime, elle seule l’ignore. Elle a toujours su me comprendre, et m’aider à tirer le meilleur de moi-même. Comme toujours, j’évite les sujets sérieux : « Tu penses qu’ils prennent un accent si démesuré pour qu’on ne comprenne pas ce qu’ils mettent dans nos assiettes ? » – « Tu devrais écrire Stéphane. » Ecrire… mais je ne fais que ça, écrire. Des nouvelles au style catastrophique, des poèmes dont je suis rarement fier, des chroniques Web que je ne prends même plus la peine de tourner… Alors écrire, à quoi bon ? Je ne le ferai jamais lire… « Tu sais, le collègue de mon copain tient un blog où il parle de façon positive de son métier de prof. Tu pourrais t’en inspirer ».

On en parle, un peu, pendant le repas. C’est vrai que je rentre souvent touché (parfois plus que ça) de mes journées de consultations. C’est vrai que certains de mes patients m’émeuvent, que d’autres m’atteignent sincèrement. Certains me mettent en colère quand d’autres me font beaucoup rire. Mais c’est vrai que je les oublie. Tellement vite. C’est vrai que tout est dit sur ma profession, mais que l’important n’est jamais évoqué. Le patient. Cette personne inconnue qui vient me confier son corps. Je n’aurais jamais pu faire autre chose de ma vie, qu’un métier qui me tourne vers les autres. C’est ma vanité, ma recherche permanente de reconnaissance, qui m’y pousse. Mais une fois que l’on commence, il y a tellement plus que ça. Tellement plus important que moi. L’individu, dans toute sa splendeur, sa laideur, ses joies et ses doutes. Et moi, au milieu de ça, témoin mais jamais acteur, perdu dans la violence des flots de leurs émotions. J’écoute. Je raconte à mon tour. Puis j’oublie, tristement.

Ok. Je vais écrire. Et je ferai lire.

Je ne veux plus les oublier.

« Vous savez qui est la maquilleuse du remake du Loup Garou de Londres ? » Je ne suis même pas certain de ce dont il me parle. Le premier contact est assez dur, ses premiers mots témoignent d’un mal être profondément ancré : « J’ai été harcelé au collège, je suis devenu lent ». Lent ? Vraiment ? Cet homme d’un mètre 90, cultivé, qui débite autant d’informations sur les arts qui l’intéressent ? Lent pour qui ? Lent selon qui ? Lent pour quoi ? « J’ai été harcelé et depuis j’ai des médicaments. Regardez, je garde les boîtes parfois ». Il me montre en effet des boîtes vides assez usées. « Alors comme les gens pensent que je suis handicapé ils me parlent peu. Du coup je fais des dessins sur Facebook et je les offre à ceux qui les veulent. J’en ai déjà donné 8. Regardez ! Ça c’est moi ! Ça c’est le professeur Manhattan de Watchmen ! Regardez ! Il lui ressemble non ? ». Ils leur ressemblent tous je dois dire. Chacun des personnages ressemble à son original. Il lui faut du temps pour enfin me dire ce qui l’amène. Il a mal au cou. Classique. Et des maux de tête. C’est souvent lié. Sans lui demander il part s’allonger sur la table. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre ce qui est passé par sa tête à ce moment-là…

« J’ai peur sur ces tables-là. C’est là-dessus qu’on a abusé de moi. »

« Je prends des médicaments parce que je ne l’ai accepté qu’il y a deux ans. »

« Regardez, ça c’est Wolverine. Celui de la BD hein, pas celui des films. »

« Cédric, vous en avez parlé à votre psychiatre, de cet abus ? »

« Oui. Regardez, lui c’est [nom japonais], un samouraï célèbre. »

« Vous en avez parlé à la police aussi ? »

« Oui. Et ça c’est le vaisseau d’Albator, je l’ai donné à un allemand sur Facebook. »

« Cédric, vous voulez m’en parler à moi ? »

« Non. J’ai le vertige sur ces tables. Vous lisez des BD ? »

Les 45 minutes sont passées si vite. J’ai sorti de ma boîte à outils à peu près tout l’arsenal utile sur les cervicalgies et les maux de tête. Difficile de dire si j’ai été efficace. Ni par ma pratique, ni dans mon écoute. La patiente suivante est arrivée, je l’entends s’installer. Je relève mon patient sur la table, main sur l’épaule comme à mon habitude. Puis le rituel de fin de séance se transforme en improvisation que je ne maîtrise plus.

« Je peux vous montrer d’autres photos ? Je collectionne des figurines. »

« Oui bien sûr. »

De figurines, je ne verrai rien. Simplement une suite de dessins que je ne reconnais pas toujours. Cédric connaît les dessinateurs, les acteurs qui ont incarné ces personnages, mais aussi leurs maquilleurs, leurs chorégraphes, leurs maîtres d’armes, etc… il sait absolument tout d’eux. Comme souvent, je me sens en colère. Je ne sais pas qui a transformé une personne si douce en quelqu’un de si vulnérable, mais je lui en veux. Je n’arrive pas à lui demander de partir. Il ne comprend pas mes sous-entendus :

« N’hésitez pas à m’appeler si besoin ! » – « Ca c’est Squall. »

« Si la douleur reprend vous pouvez repasser d’ici peu. » – « Celui-là je l’ai offert à mon frère, mais il ne veut plus me voir. »

« Faisons court, une patiente m’attend dans la salle d’attente. » – « Juste un dernier ! Juste un dernier ! »

Bien sûr, Cédric me touche, et fait ressortir en moi les mêmes questionnements qui me hantent depuis toujours. Quelle est ma place dans sa vie à cet instant ? Où doit s’arrêter mon empathie ? C’est une personne intelligente et suivie de près en psychiatrie et en rhumatologie. Il est entouré, et j’ai le nom de ses docteurs. Je me mettrai rapidement en contact avec eux. Il faut que j’apprenne à me protéger de moi-même ; je me connais, quand je suis en empathie avec quelqu’un, je vis pleinement ses heurts. Je ne devrais pas les partager, les patients ont besoin d’un roc, d’une personne solide à qui se raccrocher, pas d’une bouée qui dérive avec eux. Je cache mes émotions, mais probablement très mal. Comme avec d’autres patients, je rentre avec une partie de lui en tête. Cette fois-ci, je n’oublierai pas. Cette fois-ci j’écrirai, et j’écrirai sur chacun de ceux qui m’auront touché d’une façon ou d’une autre. Heureusement, la plupart me font rire. Pas cette fois. Et ce n’est pas la fin de notre séance qui me contredira :

Je me lève finalement au milieu d’une de ses phrases, et marche vers la porte du cabinet. Il comprend et se lève pour partir, prenant maladroitement ses affaires. Il me remercie. De nombreuses fois. Impossible de savoir si son cou va mieux. Je lui serre la main et le raccompagne dehors. Comme souvent, je reçois ce que j’appelle « l’information du pas de porte », essentielle, mais que les patients ne nous donnent parfois qu’au moment de quitter le cabinet :

« Vous savez, parfois, je ne comprends plus pourquoi je vis encore. »

« Cédric, vous voulez rentrer discuter quelques minutes de plus ? »

« Vous connaissez Le Goût du Chlore ? C’est génial vous devriez le lire. Au revoir. » – Il s’éloigne.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

6 réflexions sur « 2/4/16 Handicap social »

  1. Tellement bien écrit.. cest bien là qu’est toute la richesse de nos métiers!! Mais comme tu l’as si bien dis, nous nous devons de ne pas flancher devant nos patients et de ne pas nous laisser emporter dans leur gouffre. La difficulté de l’empathie réside dans sa définition meme : « comprendre l’autre en se mettant à sa place sans ressentir ses émotions » …

    Aimé par 1 personne

      1. Je pense que nous sommes nombreux à se poser les mêmes questions.. J’ai eu un cours récemment sur la recherche inf. Faut-il s’attacher aux PA dans les prises en charge en EHPAD? L’inf a repris le concept d’attachement et a conclut son cours avec un grand OUI! Comme quoi nous ne devons pas nous retenir et juste profiter de ces moments de vie (dans la limite du raisonnable hein xp) . Gros bisous et a bientot 😉

        Aimé par 1 personne

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