4/4/16 Confiance et prise de conscience

« Si mes patients partagent avec moi beaucoup de leurs chagrins mais aussi de leurs joies, mes étudiants ont tendance à me renvoyer de la colère. »

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Zao Wou Ki

Ce lundi matin, quand on me demande de superviser A. lors de sa consultation clinique, je m’attendais à tout sauf à ça. A. est un garçon discret, je crois bien que c’est la première fois que je l’aperçois dans notre école. Etudiant en 3ème année, il débute donc sa formation clinique depuis janvier. En 3 mois, on ne fait pas de miracles, se dit-on souvent. Mais il arrive que certains trouvent de quoi nous surprendre et nous ébahir. A. n’est pas encore tout à fait au point, c’est une évidence, mais il est déjà un professionnel. Dans sa tête, et dans la mienne aussi… Si tôt… Et pourtant…

Quand Eva et Thomas prennent le temps de venir me voir une heure dans le weekend, je sais que l’entrevue sera riche. Leur curiosité et leur écoute en font des personnes dignes de confiance, vers lesquelles je n’ai pas de mal à me tourner. Eva a lu mon premier article, et me félicite. De l’article en lui-même, qu’elle trouve bon, mais surtout de la démarche. Je leur parle de ce que je compte faire de ce blog à moyen terme, de mon ambition, des essais et des directions futures que je compte prendre, ils semblent approuver. On parle avec Thomas du blog de son collègue, Prof en Scène, de ses vertus thérapeutiques pour son auteur, et comme souvent, parler d’un autre me renvoie au visage mes propres doutes et questionnements.

Si mes patients partagent avec moi beaucoup de leurs chagrins mais aussi de leurs joies, mes étudiants ont tendance à me renvoyer de la colère. Oh, je sais parfaitement comment la masquer et la transformer en sourire, en plaisanterie de second degré, je ne passe donc pas pour un colérique. Mais certaines pensées qui me traversent l’esprit sont parfois suffisamment violentes pour qu’elles me travaillent encore le soir même.

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Inspirez, expirez. Je vais à présent déchirer vos entrailles.

Il y a beaucoup de choses que je leur tolère, à mes loulous : leur manque de connaissances ? Ils sont en 3ème année c’est bien normal. Leur peur du jugement ou de la note ? Se sentir jugé n’est facile pour personne. Leur stress permanent ? Chacun gère sa vie aussi bien qu’il le peut. Mais quand il s’agit de prise en charge du patient, je deviens vite intolérant. Par mauvais transfert je pense, je me dis qu’on devrait tous être heureux qu’un patient vienne nous consulter, que ça ne devrait jamais être source d’émotion négative. Ce n’est pas toujours le cas pour certains d’entre eux, et je ne sais pas gérer la colère que cela me provoque. Reste-t-il une trace de moi qui doute encore de sa vocation ? J’ai parfois peur que ces colères me renvoient à ma bipolarité : une prise de RDV est toujours pour moi un moment de plaisir, suivi parfois d’un moment de découragement… Mais quand je vois avec quelle innocence et simplicité A. gère la 4ème consultation de sa vie, je reprends confiance en moi.

Le cas du patient de A. est assez simple. Un patient jeune, en bonne santé, facile dans sa communication, sportif et plutôt sympathique, souffre d’une lombalgie. On dit que le mal de dos est le mal de siècle, j’ai tendance à penser qu’il s’agit plutôt du mal être. Qui finit irrémédiablement par s’exprimer en douleur (au dos généralement) c’est bien vrai. Mais dans le cas de son patient, rien de tout ça. Une chute au mauvais moment, et au mauvais endroit, un point c’est tout. Tout le reste va bien.

A. a tout compris du rôle d’un ostéopathe. Il pose des questions claires au patient, le questionne sur ses hobbies quand celui-ci y vient, sait lui sourire quand il le faut, changer le rythme de l’anamnèse quand elle devient trop rapide ou trop lente, etc… Son rapport à son malade est vraiment bon, à l’oral en tous les cas. On sent le patient en confiance, qui se livre malgré ma présence dans la salle ; finalement, le plus gros du travail est déjà fait.
Fin de l’interrogatoire. On sort, A. et moi, débriefer sur ce que j’ai vu. Quelques erreurs inhérentes à tout étudiant si jeune, rien de méchant. Mais A. me surprend :
« Stéphane, je ne vais pas traiter son dos. Je vais traiter ses jambes. »
« Ses jambes ? A., si c’est comme ça que tu le sens, fonce dans cette direction, mais je pense qu’il faut te concentrer sur le dos. »
« Alors je me concentrerai sur le dos. Mais il me dit avoir eu des fractures au pied et porter des semelles orthopédiques inadaptées, j’avais pensé que ça pouvait avoir un impact directement sur le dos. Vous en pensez quoi Stéphane ? »

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Je… oui ?

Il ne se démonte pas. Et mince, je dois dire qu’il a raison. Les détails. A. sait faire attention aux détails, que je n’avais pas relevés lors de l’interrogatoire. On change de direction, on part sur les membres inférieurs, j’ai envie de faire confiance à son instinct, et quelque part je le crois bon. Une fois dans la salle, je vais de surprise en surprise. A. accompagne son patient à chaque changement de position, d’un regard, d’un geste de la main, et a toujours des attentions positives verbalement.
« Essayons de se relâcher. »
Le patient se relâche.
« Parfait c’est très bien comme ça. »
« Levez la main si je vous fais mal. »
« C’est parfait, vous voyez ? On avance de mieux en mieux. »
Jamais injonctif, tout en suggestion, et toujours positif, il mène de main de maître sa consultation. Je n’aurai jamais besoin d’intervenir, je le regarde faire, et ça me fait sourire.

La fin de la consultation m’offrira une petite leçon. Comment un élève de 20 ans peut remuer chez moi autant de doutes concernant ma pratique ? A., merci pour cette séance. Dans une certaine mesure, j’ai été élève à nouveau, l’espace de quelques instants…

La confiance. Il ne leur manque que ça. Après des années d’études, de cours d’une complexité effroyable, de planches d’anatomie indéchiffrables pour le commun des mortels, mes 3ème année ont acquis rapidement un niveau de connaissance impressionnant. Il leur reste à les trier, travail si difficile. Mais les connaissances, ils les ont. Et A. le sait bien. Il les cherche, dans les mauvais tiroirs souvent, mais quand je le guide, il retrouve seul son chemin. Il ne leur manque que la confiance. Notre position et notre différence d’âge modérée, pousse une partie d’entre nous à user d’autorité pour les contrôler, mais je pense qu’ils ont besoin de l’inverse. Je pense qu’ils ont besoin qu’on leur montre qu’on a nous-même confiance en eux. Et qu’on les pousse à la liberté. Allez-y, essayez, trompez-vous, plantez-vous parfois, mais comme A., faites-le avec l’amour de vos patients. Ils ne vous en voudront jamais. Ils ne vous en voudront jamais d’avoir essayé. Je dois les faire travailler là-dessus désormais. Leur faire prendre conscience que… prendre conscience que… que… que…

Prendre conscience qu’avec respect de leur patient, ils ont droit de se tromper. Que quelle que soit la zone douloureuse chez leur sujet, ils doivent s’écouter et choisir la voie de traitement qui leur semble la plus appropriée à eux… à eux seulement… pas à nous, superviseurs… pas aux patients non plus… qu’ils choisissent la voie qui leur paraît la plus en accord, en accord avec eux-mêmes… et seulement eux-mêmes… leur voie à eux…

Je vous laisse… J’ai un patient à rappeler…

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Une réflexion sur « 4/4/16 Confiance et prise de conscience »

  1. A a peut être raison , il faut se souvenir que lorsque l’on marche sur la queue d’un chat ce n’est pas la queue qui miaule mais c’est à l’autre bout
    Quand dans les écoles sauf dans les premières années on arrêtera de s’intéresser et de traiter que la zone où s’exprime la douleur on aura fait des progrès dans l’enseignement de l’ostéopathie (j’espère que je ne te mets pas en colère) et je te félicite d’avoir tenu compte de son orientation on a parfois besoin d’un plus petit que soi; combien de fois les élèves m’ont posé des questions auxquelles je n’avais jamais pensé!!!

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