6/4/16 Peut-on soigner une femme voilée ?

« Réduire sa volonté de ne pas être touchée, à son identité religieuse, serait en quelque sorte renier son unicité »

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J’ai une devinette pour vous. Quel est le point commun entre Mlle H., 34 ans, mère de 3 enfants, voilée, que je viens de recevoir au cabinet ce matin, S., un de mes patients réguliers de 21 ans, cycliste de haut niveau, et Mme S., patiente de plus de 80 ans, passionnée de jardinage ? La réponse est : la pudeur. Ces trois patients présentent une particularité commune, assez peu fréquente, de ne pas vouloir se déshabiller devant moi. J’ai reçu ce matin Mlle H. pour la seconde fois, venue cette fois-ci sans son mari. Et comme pour la première consultation que nous avons eue ensemble, elle m’a imposé un bien drôle de défi : ne pas pouvoir la déshabiller, ni lui toucher les parties du corps découvertes. Parmi elles, le visage, mais surtout, les mains. Un drôle de challenge…

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« Le médecin » de Fildes

Les réactions concernant l’article sur les perles du cabinet affluent, autant que pour l’article qui parlait de Cédric. Les avis sont favorables, les anecdotes ont eu l’air de toucher les gens, mais un point commun émane de vos réactions : ça vous a plu, mais vous préférez les histoires plus sérieuses, les résumés de mes consultations. Je comprends tout à fait, écrire sur ces sujets parfois graves est pour moi une vraie catharsis. Ce sont également les sujets que je préfère aborder. La consultation du jour, à défaut d’être exceptionnelle, présente le mérite de soulever la question de la pudeur et de la nudité lors d’une consultation médicale. Car s’il est communément admis que l’on se déshabille chez son praticien de santé, la réalité montre que certaines personnes sont encore réticentes à l’idée de nous dévoiler leur corps. Quand bien même leur corps est le sujet-même de leur venue. Quand bien même aucun soignant ne juge du physique de son patient. Quand bien même le regard posé est doux et sans jugement. La nudité. Un sujet si délicat à aborder, qui me paraît l’évidence même depuis des années, et qui mérite pourtant que beaucoup soit dit… Parlons-en ensemble.

Tout d’abord, exorcisons la question de la morale. Je ne suis pas un défenseur du voile, quel qu’il soit, et ne le serai probablement jamais. Dans ma vision gaucho-occidentale, il incarne tout ce qui m’effraie : la perte de liberté, le masculinisme, la misogynie, et peut être faudrait-il un jour que des femmes voilées m’expliquent leur motivation, afin que je change mon point de vue. La religion est selon moi affaire de l’intime, tout comme peut l’être la sexualité par exemple. Quand il s’agit de mon cabinet, en revanche, le jugement moral n’existe plus. Les patients qui franchissent le seuil de ma porte ont leur unicité, leurs particularités, que je ne juge jamais. Ainsi, quand une femme rentre voilée dans mon cabinet, je ne me sens aucunement offusquée. Mon local doit être un lieu de confiance, de liberté, où le malade a la possibilité de s’exprimer pleinement et tel qu’il est, sans se sentir jamais ni jugé, ni soumis, ni contraint par quelque règle que ce soit. Mais lorsque leur mode de vie peut entraver ma pratique, comment suis-je censé réagir ?

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« J’ai un point bonus si je me sens concerné ? »

C’est bien simple, le fait que l’on m’impose un tissu entre la main et le corps du patient me troublera toujours. Quand on consulte dans un cabinet d’ostéopathie, c’est a priori pour être touché. Pour être manipulé. Seulement, lorsque je simplifie l’équation à « cette femme a des obligations religieuses à être manipulée ou à se déshabiller », je pense être entièrement dans le faux. En effet, ce serait limiter ma patiente à ses conditions religieuse et culturelle. Comme s’il n’existait aucune autre raison de craindre le toucher.

Nous vivons dans une société où le contact est fréquent, voire omniprésent. Nous nous embrassons ou nous serrons la main quand nous nous rencontrons, avons une promiscuité contrainte dans les transports en commun, avons une sexualité libérée, usons et abusons de maximes populaires banalisant le toucher (être proche de quelqu’un, prendre une personne par la main, etc…), avons pour habitude sociale de nous entrelacer pour nous réconforter, etc… Cette omniprésence peut nous pousser à pêcher par égocentrisme, et considérer que toutes les cultures du Monde ressemblent à la nôtre. Qu’être en contact avec l’autre est chose naturelle. Ce serait se tromper.

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« Je peux aussi ramener une chaise ? »

Le contact physique, si simple et si naturel chez nous peut être perçu comme une intrusion chez l’autre. Mais les difficultés que certains d’entre nous rencontrent pour se laisser toucher peuvent être d’un ordre tout autre que celui de la simple habitude culturelle : victimes d’agressions physiques voire sexuelles, mauvais souvenirs liés à l’enfance, pudeur, nature introvertie, etc… Or qu’est-ce que je sais de ma patiente de plus, sinon qu’elle porte le voile ? Rien. Absolument rien. Mlle H. pourrait très bien avoir connu les traumatismes décrits ci-dessus, et réduire sa volonté de ne pas être touchée, à son identité religieuse, serait en quelque sorte renier son unicité. Et me laisser gouverner par mes préjugés.

Quant à la pudeur, il y a beaucoup à en dire. Dans un Monde où il faut être mince, pour ne pas dire maigre, où une femme doit être féminine et maquillée, épilée, bref, bien présentée pour les Hommes, les individus qui rejettent totalement leur corps sont malheureusement nombreux. Quand on ne s’accepte même pas soi-même, quand on ne se satisfait de son propre reflet dans un miroir, comment voulez-vous parvenir à présenter votre corps à un inconnu ? Un docteur certes, mais un inconnu avant tout. C’est d’une grande difficulté.

Alors si vous me demandez de choisir entre une patiente qui se sent en confiance et respectée, qui restera voilée durant sa consultation, perturbant donc mon toucher, mais saura se relâcher pendant les manipulations, et une patiente que je forcerai à se mettre en sous-vêtements pour faciliter ma pratique mais qui jamais n’aura assez confiance en moi pour se détendre au cours sa séance, je choisis bien entendu la première des deux. Parce que lorsque je suis au cabinet, je ne peux pas être Stéphane l’être humain. Je ne DOIS pas l’être. Je dois rester Stéphane le soignant, qui, comme tout soignant, doit se mettre au service de son patient, et rester vierge de tout jugement de valeur.

Il n’est pas question d’accepter tout et n’importe quoi, mais la pudeur ne doit pas être discutée. Ni remise en question. Les choix du patient, aussi absurdes puissent-ils parfois paraître, doivent être respectés, lorsqu’ils ne le mettent pas en danger. Et si après un discours pédagogique, sans paternalisme, il choisit de garder ses vêtements pour sa séance, quelle importance après tout ? Cela nous empêchera-t-il vraiment de mettre tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider à aller mieux ? Je ne le pense pas.

Enfin, les théories modernes semblent se mettre d’accord pour ne pas parler de corps et d’esprit, mais de corps-esprit comme une entité unique et indivisible. Refuser de respecter la façon dont l’autre vous présente son corps, c’est en quelque sorte refuser entièrement sa personne. Etablir un lien de confiance avec ses patients est une chose particulièrement compliquée. Les amener à prendre des décisions bénéfiques pour leur vie mais qui peuvent leur paraître contre-nature, c’est un travail fatigant. Mais comment construire une relation saine avec eux, si l’on ne commence pas par accepter leurs particularités, leurs caractères, leurs névroses, bref, ce qui fait qu’aucun d’entre eux ne ressemble à qui que ce soit d’autre ? C’est une mission impossible.

J’ai donc aujourd’hui soigné une femme sans jamais voir la couleur de sa peau, en évitant soigneusement de lui effleurer la main, et notre relation durant une heure fut particulièrement belle. Sourires, confidences, photos de ses enfants et de son village natal, j’ai eu le droit pendant quelques minutes d’entrer pleinement dans sa vie. Je me suis senti privilégié. Et alors que j’avais eu le droit à un « bonjour docteur » à son arrivée particulièrement cordial mais impersonnel, ses derniers mots ont sonné à mes oreilles comme un remerciement :

« Au revoir Stéphane. »

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

2 réflexions sur « 6/4/16 Peut-on soigner une femme voilée ? »

  1. Beau moment de respect
    En effet le bon soignant devrait se mettre dans la neutralité aussi bien dans le macrocosme du patient que dans son microcosme tissulaire.
    Être confronté à la particularité de nos patients, ici dans leur pudeur quelqu’en soit l’origine, nous permet de pouvoir nous remettre en question, et de vivre une expérience positive si nous la surmontons. Le « au revoir Stéphane  » en est une belle récompense. Ce sont des perles qui jalonnent notre parcours , je t’en souhaite plein sur le tien.

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  2. Respecter les limites de l’autre, préserver son intégrité… Entrer en contact avec son patient est décidément un passionnant travail de funambule :).

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