9/4/16 – De l’importance du langage populaire

« La dépression a une connotation tellement négative dans la tête de certains, qu’ils peuvent se révéler incapables d’oser même penser au mot. »

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En passant en revue la quantité impressionnante d’expressions dans le langage populaire utilisant le mot « dos », je me suis aperçu avec étonnement que la majorité d’entre elles avait une connotation négative. Parmi la liste interminable, en voici quelques-unes que j’ai sélectionnées : agir dans le dos, avoir bon dos, se retrouver dos-à-dos, courber le dos, se mettre à dos, tourner le dos, donner froid dans le dos, en avoir plein le dos, casser du sucre sur le dos, etc… Cela me questionne bien sûr. Le langage populaire est pour bon nombre d’entre nous source de sagesses, et il n’est pas rare de rencontrer des individus pouvant en abuser. Alors, le langage populaire a-t-il vraiment une influence sur nos maux et notre façon de les concevoir ? Eléments de réponse…

Tout d’abord, il est intéressant de constater que certains patients associent immédiatement leurs maux à des mots bien précis. Il n’est pas rare d’entendre au cabinet qu’une personne « en a plein le dos », a « du poids sur les épaules », se sent « sur les genoux », etc… A ma surprise il existe assez souvent une corrélation curieuse entre les mots utilisés et la zone douloureuse chez eux. Certains d’ailleurs me répondent avec sérieux, « quand on en a plein le dos, c’est bien normal d’avoir mal au dos. » Ah oui ? Je n’avais jamais poussé la réflexion jusqu’à considérer cela normal.

Sauf qu’en y réfléchissant, on s’aperçoit qu’un grand nombre de maximes populaires rentrent dans nos têtes dès l’enfance. Qui ne connaît pas l’adage « en avril, ne te découvre pas d’un fil » ? Ou encore « c’est en forgeant qu’on devient forgeron » ? Ces phrases, toutes possèdent un sens qu’il semble être communément admis. En effet on sait tous que le mois d’avril est un mois bâtard, ou encore que l’entraînement est indispensable à la maîtrise de sa pratique, quelle qu’elle soit. A force de rabâcher encore et encore ces petites phrases au quotidien, et d’y associer des parties de son corps, on peut se dire qu’on finit naturellement par associer le corps à l’émotion.

Certaines théories concernant cette hypothèse ont été poussées jusqu’à la rédaction d’ouvrages entiers, allant même, comme les alchimistes le faisaient avec la langue des oiseaux, jusqu’à décomposer phonétiquement les mots pour en trouver des sens cachés. Ainsi le mot genou est l’équivalent phonétique de « je-nous », soit l’individu au sein d’un groupe (de sa famille ?) ; le mot « maladie » est riche de sens puisqu’on peut l’entendre comme le « mal a dit » ; le pluriel d’un mal est d’ailleurs « des maux », ou « des mots », comme le titre du blog l’utilise volontairement à double sens. Le « poignet » est de ce fait un « poids nié », la psychologie freudienne s’en donnerait à cœur joie. Croyez-moi sur parole, la liste est incroyablement longue, le but n’étant pas de tout lister ce soir. Je vous proposerai quelques liens en fin d’article si vous souhaitez aller un peu plus loin, sachez que je n’adhère pas à cette façon de considérer le vocabulaire, même si j’y vois bien souvent de troublantes coïncidences.

Pour revenir à notre sujet, je suis absolument certain qu’il existe un lien entre corps et émotion. Je le vis quotidiennement au cabinet. Mais je pense que leur lecture est bien souvent inversée. En effet, j’entends parfois « cette personne en a plein le dos, elle finira par avoir un lumbago ». Il me semble que le raccourci est trop rapide, et qu’affirmer « cette personne s’est fait un lumbago récemment, et sa maladie coïncide avec une période de fatigue où il semble en avoir plein le dos, prenons sa douleur plus globalement et ne la résumons pas qu’à son corps » a plus de sens. On n’affirme ainsi pas que toute personne fatiguée finisse par se bloquer le dos, on lui laisse donc le bénéfice de son unicité.

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Quand les vertèbres semblent nous parler…

En revanche lorsqu’un patient choisit délibérément d’utiliser le langage populaire pour métaphoriser son mal être, autant être pleinement à son écoute et choisir une approche holistique, dépassant la simple technique manuelle. Allons au bout de notre raisonnement et proposons une prise en charge complémentaire par un professionnel des maux de l’âme, psychiatre, psychologue ou autre psychothérapeute en qui nous avons pleinement confiance. Pour les autres, est-il nécessaire d’aller chercher dans leur vie, par l’intermédiaire de ces maximes, des dérangements plus psychologiques ? La question se discute.

J’ai mon avis tranché à ce sujet. Je reste intimement convaincu que le corps et l’esprit sont liés, qu’ils ne sont qu’un, et que l’on devrait l’appeler « entité corps-esprit ». Celui qui souffre physiquement souffre également moralement. Un lumbago justement, la fameuse maladie de l’Homme fatigué, qui porte trop de charges sur lui, non seulement fait souffrir celui qui le subit, mais l’empêche également de faire ses activités sportives, artistiques, professionnelles, personnelles. C’est un handicap colossal, provisoire et réversible certes, mais personne ne dit qu’un handicap doit être définitif. Et la solution au lumbago n’est pas miraculeuse. En plus de docteurs et de thérapeutes manuels, il faut préconiser le repos. Et le repos c’est exactement ce qui manque à ceux qui se sentent surchargés dans la vie. La coïncidence est belle, et c’est bien faire d’une pierre deux coups que de soulager la douleur physique et morale ; ajouter à son soin du repos, pour soigner l’âme, lui permettrait de retrouver ses couleurs.

En avril, ne te découvre pas d’un fil. D’où vient cette maxime ? D’où est-elle née ? D’observation bien entendu. C’est un fait, en France, au mois d’avril, c’est grand Soleil le lundi et pluie le mardi. Aide-toi, le Ciel t’aidera ? Fruit de l’observation d’optimistes qui finissent par réussir dans tout ce qu’ils entreprennent. Le chant du cygne ? Une observation zoologique des derniers instants chantants de l’animal. Pas la peine d’énumérer plus, je pense que vous suivez mon raisonnement. On n’aurait pas affirmé que l’on « met quelque chose sur le dos de quelqu’un » sans raison. « Être dos-à-dos » ? Même remarque. En plus d’être particulièrement imagées, ces expressions ont un effet dans notre subconscient. Le dos est un organe qui a bon dos. C’est lui qui prend systématiquement. Pas étonnant que l’on en parle comme étant le mal du siècle.

Il y a fort à parier que l’influence sur la perception de son corps soit énorme. De la même façon que l’on associe, rien qu’en fermant les yeux, et sans ne rien voir, la couleur verte à l’herbe, ou la forme ronde à la lune, entendre depuis l’enfance que le dos est connecté à toutes les peines morales du Monde finit par placer cet organe au centre de notre attention. Ainsi, j’aime à me dire, lorsqu’un patient ne se plaint pas verbalement de ses omoplates mais préfère me raconter qu’il a énormément de « poids sur le dos », qu’il ne vient pas tant consulter pour ses douleurs que pour son mal-être. Ça ne changera finalement rien à ma façon de le manipuler. Mes mains palperont de la même manière, ma routine de techniques n’en sera pas changée, mais mon écoute, fortement active, sera orientée naturellement vers les troubles moraux de mon patient. Avec une attention toute particulière. Car il n’y a rien de plus important qu’avoir compris pleinement son patient. Complexe, plein de non-dits, d’interdits et de honte, il nous laisse souvent des indices par-ci par-là pas toujours entendus, pas toujours compris, mais qui peuvent se révéler très sensés.

Comprendre d’un patient qui se dit fatigué qu’il est dépressif, ce n’est pas simple. On se dit que s’il était vraiment dépressif il pourrait tout simplement nous le dire. Non. La dépression a une connotation tellement négative dans la tête de certains, qu’ils peuvent se révéler incapables d’oser même penser au mot. A la place, ils utiliseront habilement des maximes imagées qui sonneront pour nous comme des indices parfois complexes, mais qui parfois coulent de source. Je ne pourrai jamais croire d’un malade qui se dit « dos au mur » dans sa vie, qu’il n’a pas besoin de m’en parler plus que cela.

Il paraît qu’un Homme averti en vaut deux…

Quelques idées d’ouvrages pour aller plus loin :

https://books.google.fr/books?isbn=2294020472
https://books.google.fr/books?isbn=2804158934
https://books.google.fr/books?isbn=2294015754

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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