10/4/16 – Faut-il offrir une consultation ?

« Le médecin est au service de ses patients, et d’eux-seuls. Pas de lui, ni de sa famille. Diantre, il devrait même faire vœu de chasteté pour se consacrer pleinement aux malades. »

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Coup de téléphone un peu surréaliste ce matin. De ceux qui pourraient me mettre en colère, si ma journée n’avait pas été si minutieusement préparée. Non pas parce que l’on est dimanche et qu’il est à peine 9h, je commence à prendre l’habitude. Mais plutôt par la teneur de la conversation. Une conversation que je n’ai pas pour la première fois, et qu’il me paraît nécessaire de vous relater. Si vous êtes vous-même praticien de santé, je suis prêt à parier qu’une pareille chose vous êtes déjà arrivée dans votre carrière, et si vous êtes simplement patient occasionnel de quelconque docteur, ces prochaines lignes pourraient vous intéresser.

Comme cela nous arrive à tous, je n’ai pas eu les résultats escomptés avec un patient. L’un de ceux que j’ai eu en consultation en début de semaine me rappelle, nommons-le Damien. Il est venu pour des maux de tête et des douleurs dans l’épaule gauche. Je décroche le téléphone : « Bon c’est Damien et ce que vous m’avez fait, ça ne m’a pas du tout soulagé ». Je plonge dans ma mémoire… Damien, Damien… punaise il est tôt… Ah oui ! Damien ! Cycliste invétéré, cinquantenaire usé par son travail, mais néanmoins très courtois au cabinet. J’essaie d’en savoir plus. « La douleur à l’épaule a disparu, je n’ai plus mal à la tête la nuit, mais par contre en journée c’est tout pareil ». Bon on avance, la séance lui a finalement été bénéfique. Il n’a plus mal ni la nuit, ni à l’épaule. Toujours se méfier des mécontents, qui parfois ne révèlent que de l’impatience, ce que je conçois tout à fait. Lorsque l’on va mal, on souhaite bien entendu retrouver son état normal au plus vite. Naturellement, je lui propose un suivi de consultation la semaine prochaine. Il accepte, ce à quoi il ajoute, dubitatif : « Mais par contre je ne vais pas repayer hein ? » Ah ça y est ! La colère point ! Je ne suis pas un homme d’argent, mais cette remarque me fatigue, et je tiens à vous expliquer pourquoi…

Tout d’abord, et avant de parler de gratuité, il y a bien sûr la façon dont le patient me demande un soin offert. Plutôt agressive, incisive, jouant sur la culpabilité du soignant de ne pas avoir fait son travail correctement (nous reviendrons là-dessus). Il n’est pas rare qu’un patient ait des attentes importantes vis-à-vis de son docteur, comme si celui-ci était un sauveur. Une amélioration n’est parfois pas suffisante pour le malade, lui qui attendait la guérison miracle. L’agressivité associée au choix de ses mots, « ça ne m’a pas du tout soulagé », n’a pas aidé à ce que je reçoive sainement son message. Ensuite le patient n’a pas exprimé de besoin de ne pas payer, mais a surjoué la surprise et l’indignation, pour conclure par un « si je repaye je ne reviens pas. » Je pense avoir tenté calmement de lui expliquer mon point de vue, mais je doute qu’il ait été compris. Il ne reviendra donc pas…

Tout d’abord, aucun docteur au Monde ne devrait être contraint au résultat. L’obligation est de moyens. Nous avons l’obligation de tout mettre en œuvre pour que le patient guérisse au plus vite. Mais nous ne sommes pas entièrement responsables des résultats ; nous ne sommes pas Dieu. Il nous est alors demandé de bien écouter nos patients, de leur réserver suffisamment de temps pour les prendre en charge convenablement, et d’appliquer nos thérapies ou techniques adaptées à leurs besoins, et leurs contraintes éventuelles. Quand un individu nous paye, ce n’est pas pour obtenir un résultat, mais pour exiger de nous que nous fassions tout ce qui est de notre possible pour l’accompagner vers la guérison. Finalement vous réservez du temps à un ostéopathe. Il est bien entendu normal de payer une consultation de suivi, quand même bien la douleur n’aurait pas évolué, tout comme on paye son suivi chirurgical après une intervention. Ou les séances de kinésithérapie qui s’ensuivent. Cela semble couler de source, alors qu’est-ce qui cloche ?

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Ce qui cloche est finalement assez simple. Le médecin est vu, par lui-même et parfois par ses patients, comme un Chevalier Blanc. Une personne d’honneur pour qui seule la dévotion au patient a de la valeur, et qui n’a que faire de basses préoccupations financières. Le médecin est au service de ses patients, et d’eux-seuls. Pas de lui, ni de sa famille. Diantre, il devrait même faire vœu de chasteté pour se consacrer pleinement aux malades. Pardon, je caricature un peu. Mais pas tant que cela quand on y pense. Figurez-vous qu’il nous arrive assez souvent, à nous les praticiens de santé, de culpabiliser à l’idée de demander de l’argent à certains de nos patients que l’on sait ne pas vivre largement. Ou parfois même, alors que cela est nécessaire, de ne pas oser faire reprendre RDV, car vous comprenez, « l’ostéopathie ça coûte cher ». Réflexion fallacieuse qui va alors totalement à l’encontre du bien-être du malade, et de nos agendas. L’acte de payer ses soins est symbolique : le patient se prend en charge, prend sa maladie avec sérieux et la démarche de consulter devient salvatrice. Alors, faut-il offrir une consultation à un patient ?

La question à se poser est plutôt la suivante : quelle est notre motivation à offrir tel ou tel soin ? Le patient est dans le besoin financièrement ? Il existe plein d’alternatives à trouver. Travaillant désormais en pleine campagne, certains me payent gracieusement en fruits et légumes de leur potager. Je trouve l’échange parfaitement équitable. D’autres que moi acceptent des consultations à « tarif réduit », solution intéressante mais qui pose la question du commerce du soin. Intéressant à développer un jour.

Le patient vous met une pression de résultat sur les épaules, comme ce fut le cas ce matin ? Céder serait la pire des idées. J’ai l’intime conviction que Damien ne consultera plus jamais chez moi, mais quelque part je préfère cela plutôt que rentrer dans un rapport de domination avec lui, dont je sortirais perdant. Ce que nous faisons, quelle que soit notre profession, a de la valeur, et nous méritons bien entendu d’être rémunérés pour le temps que nous consacrons à quelqu’un. Il en va de même pour un enseignant, un boulanger, un garagiste, etc…

Le patient est dans l’obligation de venir consulter de façon chronique ? Il y a bien entendu un compromis financier à trouver. Les souffrants de maladies inflammatoires systémiques (entendez qui touchent presque toutes les parties du corps) trouvent énormément de réconfort au creux de nos mains, et nous avons tout intérêt à les recevoir aussi souvent que possible. La question de la gratuité de certaines séances peut se poser.

En résumé, bien entendu, il existe un nombre important de raisons, justifiant d’offrir une ou plusieurs consultations à certains. Mais la contrainte du résultat ne doit pas en faire partie. Pensez-y, si nous n’étions payés qu’au résultat, une immense partie de ce qui fait l’humanité de notre profession disparaîtrait. Les patients souffrent bien plus que des symptômes qu’ils nous décrivent, nous devons oublier la douleur pour les voir sous un spectre global. Et refuser d’être des esclaves de la subjectivité d’un résultat positif. Patient content ne signifie pas patient guéri ; l’inverse est parfaitement vrai également.

Ce matin, j’ai donc tenté d’expliquer à Damien, non seulement que mes soins avaient de la valeur et qu’ils méritaient d’être rémunérés, qu’il est tout à fait normal de revoir une seconde fois son ostéopathe, mais surtout, que son état commençait à s’améliorer et qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète. Je pense malheureusement qu’aucun de ces trois messages n’est passé. Certains semblent consommateurs. Si une douleur persiste, il faut consommer un autre médicament ou une autre séance chez son praticien. Je ne suis même pas certain que le revoir aurait été indispensable à sa guérison. La douleur commence déjà à disparaître, à le laisser tranquille la nuit. J’ai confiance, son corps trouve les solutions, dans 3 jours, il ne devrait plus avoir mal. Qu’il ne revienne plus au cabinet, c’est une perte mais finalement je m’en moque un peu. Qu’en revanche il ait raccroché en doutant du fait qu’il soit actuellement sur la bonne voie de la guérison, ça, ça m’ennuie profondément. Parce que si la tête n’est pas convaincue, le corps n’a aucune chance de suivre. Et Damien re-consultera chez un confrère.

Cette amère sensation d’avoir échoué quelque part dans sa pédagogie, mais sans en comprendre la raison…

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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