16/4/16 – Faut-il expliquer ce que l’on fait ?

« On se revoit dans une semaine ça vous convient ? »
« Non je préfère rappeler… »
Sous-entendu, « je ne rappellerai pas. » Je ne l’en blâme pas.

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Un de mes étudiants hier, V., est parvenu à l’exploit de faire trembler littéralement son patient de peur. La situation est, sortie de son contexte, d’une vraie drôlerie. Il y a de quoi rire en effet, surtout de notre côté, nous les praticiens. Mais du côté du patient, il y a de fortes chances pour qu’il n’y trouve toujours rien de drôle aujourd’hui, même rétrospectivement. Le problème, c’est que V., sûr de lui comme certains le sont dans sa promotion, a omis un détail important : un malade n’a pas la moindre idée de ce que son docteur est censé lui faire ou non. D’où l’importance, absolument fondamentale, de prendre toujours le temps de lui expliquer étape par étape. Sinon, arrivera ce qui est arrivé… Résumé…

FEAR

V.passe un examen blanc en ma compagnie et celle d’un collègue. Situation stressante on le sait, un étudiant perd souvent au moins 30% de ses moyens dans ces situations là. On le rassure au début, tout se passera bien. Il sera question pour lui de prendre en charge un patient de A à Z sous le regard bienveillant de deux de ses enseignants, dont moi. Le patient en question entre. Jeune, très musclé, en pleine santé, rien qu’une gêne aux cervicales. V. met le doigt sur une information intéressante, le patient grince des dents la nuit. Il fait le rapprochement. Dans sa tête seulement.

Une fois le bilan du sujet terminé, V. commence le traitement. Quelques étirements cervicaux, des manipulations douces autour de la zone douloureuse, des rotations de l’épaule dans tous les plans de l’espace, tout se passe bien. J’aime sa prestation. Il mériterait de communiquer un peu plus avec son patient, mais rien d’incorrigible avec le temps. Quand soudain, V. décide sans prévenir ni expliquer qui que ce soit, d’aller enfiler un gant en latex, et de revenir vers son patient en lui disant :

« Ça ne va pas être très agréable… »

Je suis ostéopathe et je sais donc exactement ce qui va se passer. Mais sans vouloir parler en votre nom, il me semble que si votre docteur se pointait vers vous, gants sur les mains, en vous annonçant un « mauvais moment à passer », il y a fort à parier que tous vos muscles sphinctériens se raidiraient subitement. Pas de panique, V. va simplement lui manipuler la mâchoire. Ah mais oui c’est vrai, il ne l’a pas prévenu. C’est terminé, le patient tremble de peur, la relation de confiance instaurée avec lui tombe à l’eau jusqu’à la fin de la séance.

« On se revoit dans une semaine ça vous convient ? »

« Non je préfère rappeler… »

Sous-entendu, « je ne rappellerai pas. » Je ne l’en blâme pas.

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Allez ! C’est l’heure !!

A travers ce cas un peu cocasse se pose finalement une question tellement importante. Est-il nécessaire d’expliquer ce que l’on fait à un patient ? Je tue le suspense et apporte immédiatement la réponse à la question : à moins que l’on sente que celui-ci n’est pas du tout intéressé par son corps (mais chez un ostéopathe c’est assez rare), la réponse est oui. Mille fois oui. Et ce pour de nombreuses raisons.

La première, expliquer au patient lui permet de mieux comprendre la raison pour laquelle il s’est fait mal, les liens entre les différentes parties de son corps, l’enchaînement de nos techniques (il nous arrive de manipuler des zones bien loin de la douleur), etc… On le responsabilise, lui redonne les clés de sa guérison entre les mains. Nous sommes dans une époque où nous avons besoin de contrôler notre santé, et-ce grâce aux nombreux outils libres d’accès qui fleurissent sur Internet. Expliquer, c’est donner les clés, rendre autonome. Permettre de faire comprendre que la douleur est toujours une conséquence de quelque chose qu’il est nécessaire d’identifier. La douleur n’est ni une fin en soi, ni une cause de quoi que ce soit. C’est l’effet secondaire d’une posture inadaptée, d’un traumatisme ancien non soigné, d’une maladie mal traitée, etc…

La deuxième permet d’éviter la situation décrite au-dessus. Expliquer retire de la peur. Le patient ne sait pas ce que nous allons faire. Imaginez un dentiste ne vous disant rien d’autre que « ouvrez la bouche » puis attaquant votre dent avec un appareil bruyant. Vous seriez dans la peur, et probablement ne retournerez pas consulter avant un moment. Expliquer rassure. Rationnalise. Il ne faut pas oublier que l’expérience vécue du malade peut l’amener à dramatiser quelque chose de banal. Annoncez à un sujet qu’il pourrait avoir de l’ostéoporose (l’évolution naturelle de l’os), il pourrait le vivre comme une nouvelle catastrophique. Car dans son vécu, peut-être a-t-il le cousin du frère d’un oncle qui un jour s’est retrouvé paralysé. Et qui avait de l’ostéoporose. Aucun lien de cause à effet bien entendu, mais le patient peut tout à fait lier les deux phénomènes et redouter à son tour de graves complications. Lorsque l’on soigne, on soigne tout, le corps, l’âme et l’esprit. Et un patient qui a peur ne peut pas être un patient disponible pour guérir pleinement.

La troisième, et on revient encore une fois dessus, permet de niveler l’inégalité colossale existant entre le docteur et le malade. L’un sait, l’autre non. Cela créé un déséquilibre tel, une situation de pouvoir tellement en faveur du docteur, que le patient peut se sentir inférieur, rabaissé. Il faut expliquer, sans condescendance, avec des mots simples, ce qui arrive au malade et les techniques qu’on applique sur lui. Lui donner ce dont il a besoin pour comprendre, et pouvoir communiquer dessus. Voire se renseigner par la suite. Sans ça, il restera dans l’ombre de ses docteurs toute sa vie, affirmant que la santé « c’est compliqué », et ne s’impliquera jamais assez lors de ses thérapies. La connaissance est une clé fondamentale dont on ne doit priver personne.

Enfin j’évoque une quatrième raison parmi d’autres, expliquer permet de ne pas surprendre. La douceur est fondamentale chez un praticien de santé, quel qu’il soit. Lorsque j’ai besoin d’utiliser une technique qui va produire un petit craquement articulaire, je préviens toujours mon patient. Parce que même si je parviens à le manipuler avec dextérité et douceur, si celui-ci se sent surpris, il aura la sensation d’avoir été pris en charge avec incompétence et brutalité. Imaginez, je vous masse tranquillement le cou avec des huiles essentielles, quand PAF !! Je manipule et fais craquer vos cervicales, sans sommation. Le contraste est trop important, je vous aurai fait peur, et vous aurez probablement mal vécu la technique. Et donc la séance. Expliquons. Toujours. Tout. Rendons compréhensible, abordable et sécurisant nos manipulations et notre façon de faire. J’espère que mon point de vue vous paraît suffisamment argumenté. Je vous laisserai donc avec la citation d’un anonyme :

« Si t’as un gant,

Explique aux gens »

A bon entendeur.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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