Faut-il encourager Doctissimo ?

« L’information, quand elle est libre, a un superbe pouvoir, mais ce pouvoir doit être contrôlé, expliqué, et remis en question, par des personnes compétentes dont c’est la profession : les médecins. »

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Comme cela peut arriver de temps à autre, un de mes patients est arrivé ce matin en cabinet, assez sûr de lui : « Bonjour, je suis allé voir sur Internet, je pense avoir une hernie discale mais mon médecin ne veut pas me prescrire d’imagerie, est-ce que je pourrais avoir votre avis ? ». Un vrai piège, et ce pour deux raisons, et nous développerons la seconde. Tout d’abord, le patient me demande ni plus ni moins que de contredire un avis médical. Sans développer le thème aujourd’hui, c’est un écueil dans lequel certains de mes confrères aiment tomber, et qu’il faut pourtant éviter à tout prix. Ensuite, cela pose la question de la place des sites Internet médicaux, d’information libre, que sont les Doctissimo, Vulgaris et autres noms de domaine qui ne cessent de fleurir. Ces derniers ont une place de plus en plus importante dans notre quotidien, et il n’est pas rare d’entendre initiés et non-initiés du milieu médical les critiquer allègrement.

Le rapport patient-praticien est, comme je l’ai développé dans un précédent article, et dans la vidéo « Peut-on soigner une femme enceinte ? » totalement inégalitaire. Les raisons de ce déséquilibre ? Une asymétrie de connaissances, de position (l’un est allongé et l’autre debout pendant le soin), de pudeur (le patient est bien souvent déshabillé) et de douleur (il n’y en a la plupart du temps qu’un seul qui souffre physiquement). Afin de pallier à ces énormes inégalités, le docteur se doit de faire tout ce qui est en son possible pour niveler ces asymétries, et ainsi considérer le malade comme un égal et non comme un être dépourvu de connaissances, pas assez instruit pour comprendre son langage. Et ces sites d’informations médicales permettent de travailler sur l’asymétrie de connaissances.

En effet, il est aujourd’hui tout à fait possible pour quiconque le désirerait de trouver suffisamment de renseignements sur Internet pour mieux comprendre sa pathologie. Tout y est : les signes cliniques, radiologiques, biologiques, les techniques thérapeutiques les plus en vogue, les médicaments à consommer, etc… une véritable mine d’or pour qui veut bien s’y consacrer. Cela a pour effet un point fortement bénéfique pour le patient : il peut s’impliquer dans son soin, et disposer ainsi de tout le savoir nécessaire pour prendre en charge sa maladie de A à Z. Après une consultation médicale, c’est un plus non négligeable qui permet de favoriser la guérison. Le patient doit effectivement être acteur de son soin, et surtout jamais passif. Le docteur ne doit pas faire à sa place, mais à ses côtés, avec lui. Une sorte de prodigueur de conseils avisés somme toute.

Les limites de cet argument sont immédiates : la vulgarisation médicale suffit-elle pour qu’un patient comprenne en profondeur ce dont il souffre ? Absolument pas. Même vulgarisé, le vocabulaire utilisé par un docteur reste très spécifique. Prenons un exemple tout particulier avec le cas de la méningite. Doctissimo résume très bien les enjeux et les principaux signes de cette terrible pathologie, et tout ce que j’ai pu lire à ce sujet m’est apparu juste et clair. Ce qui n’aurait sûrement pas été le cas d’un patient non au fait de notre utilisation de certains mots courants. Je m’explique. Le principal signe de la méningite est un mal de tête brutal. C’est écrit tel quel sur le site, comme c’est écrit tel quel dans nos ouvrages de sémiologiques. Ça vous paraît clair comme donnée ? Détrompez-vous, pour certains, l’adjectif qualificatif « brutal » a une signification bien différente dans leur bouche que dans la mienne.

Le Larousse nous renseigne en effet que « brutal » signifie « avec violence ». Et dans le langage populaire, « brute » est connoté à fort, et puissant. Lorsque nos patients utilisent cet adjectif, c’est donc assez souvent pour nous parler d’une douleur à très forte intensité. Or médicalement, une douleur brutale comprend deux notions indissociables l’une de l’autre : l’intensité de la douleur, c’est vrai, mais surtout son caractère immédiat. Le malade se sent parfaitement bien, et soudainement, un éclair dans une plaine sans nuage. Une douleur qui atteint instantanément son intensité maximale, sans progresser. A 12h00 le patient se sent en pleine forme, une demi-seconde plus tard et sans crier gare, le pic arrive et est insupportable. Imaginez donc cette information lue par un patient qui souffre de maux de tête intenses, et ne comprend pas comme il se doit le terme « brutal ». La première chose qu’il lira sur Internet est : maux de tête brutaux = suspicion de méningite. Autant dire une sacrée psychose susceptible de lui gâcher un bon moment de sa vie, jusqu’à ce qu’il finisse par consulter un docteur en chair et en os.

Et c’est bien le principal problème avec ces sites. L’information, quand elle est libre, a un superbe pouvoir, mais ce pouvoir doit être contrôlé, expliqué, et remis en question, par des personnes compétentes dont c’est la profession : les médecins. Toute information, quelle qu’elle soit, peut être dangereuse, si elle n’est pas remise dans un contexte. L’information brute pour de l’information brute, c’est un véritable danger qui peut pousser à l’automédication, la peur inutile, ou pire, rassurer un patient qui pourtant devrait s’inquiéter de son état et consulter rapidement.

L’autre source d’inquiétude concerne les utilisateurs de ce site, convaincus de bien faire lorsqu’ils prodiguent aux internautes de multiples conseils aux fondements scientifiques parfois infondés. Il faut s’en méfier comme de la peste. Chacun a sa propre expérience avec maladie, et celle-ci diffère toujours d’un individu à un autre. Ce qui marche avec moi ne marche pas nécessairement avec vous. Certains médicaments que vous prenez ne se mélangent peut être pas avec ceux qu’un autre prend déjà. En voulant bien faire, certains donnent parfois de terribles conseils : « Tu as mal à la tête ? Bois de l’eau » est par exemple le pire conseil à donner quand on ne connaît pas ce qui a causé les maux de tête. En cas de traumatisme crânien, boire est à proscrire à tout prix au risque de sérieuses complications. « Tu devrais prendre tel ou tel médicament » peut également passer de simple conseil à catastrophe pour celui qui le suivrait.

Who-Is-The-Next-Patient

Alors comment réagir face à un patient qui se présente en cabinet, avec un diagnostic tout fait ? La première des choses, ça me paraît une évidence, est de ne pas laisser parler son égo. Il n’y a pas de mal dans la démarche du patient. Celui-ci ne vient pas prétendre avoir notre champ de connaissances et connaître notre métier aussi bien que nous. Cela peut paraître maladroit mais ce n’est jamais mal intentionné. Pour pouvoir guérir, il faut une implication totale du malade dans sa maladie, et pour cela il faut qu’il la comprenne, qu’elle lui paraisse claire, afin qu’il ne la craigne pas et l’affronte avec courage. Le fait qu’il aille chercher de l’information dans un ouvrage ou sur Internet est une chose formidable qui prouve qu’il souhaite réaliser la démarche de vraiment se soigner. Ça peut vous paraître normal et naturel, mais vous n’avez pas idée du nombre de patients consultant chez un praticien, pour finir par ne pas suivre leur ordonnance, ni les conseils du médecin. C’est rageant.

Il est de notre devoir, bien entendu, de corriger l’à peu près sur lequel il est éventuellement tombé, et de le réorienter dans la bonne direction quand on s’aperçoit qu’il n’emprunte pas le bon chemin. Mais sa démarche doit être naturellement encouragée, et si nous pouvons même l’aider à développer sa curiosité en l’orientant vers des ouvrages sérieux, ça ne lui en serait que bénéfique. Mais surtout ne pas le blâmer de s’être dirigé vers ces sites Internet. Après tout s’il s’est rendu dessus, c’est qu’il s’est retrouvé soit en manque d’informations (parfois nous ne communiquons pas assez, ou pensons être clairs quand nous ne le sommes pas), soit en situation de détresse ou de peur, et qu’il a ressenti le besoin d’obtenir une réponse immédiate.

Quoi qu’il en soit la curiosité de quelqu’un pour son corps ou sa maladie est un jardin à cultiver. C’est elle sera à l’origine de guérisons rapides et sans rechute. Je pense qu’il est temps de cesser la cabale populaire contre Doctissimo ou autres, et prendre plutôt le temps dans nos cabinets de mieux communiquer à nos malades, afin de s’assurer qu’ils aient en main toutes les clés nécessaires pour comprendre ce dont ils souffrent. A ce titre-là, je sais que j’ai parfois quelques efforts supplémentaires à fournir, et je ne manquerai pas de continuer à travailler là-dessus.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Une réflexion sur « Faut-il encourager Doctissimo ? »

  1. Juste histoire de, l’adjectif « brutal », dans son emploi quotidien et banal (hors milieux médicaux donc), qualifie évidemment quelque chose d’immédiat, qui surprend par sa violence soudaine. Ledit sens est répertorié dans n’importe quel dictionnaire basique et nul besoin d’être médecin ou ostéopathe pour le connaître. Que les patients/malades ne sachent pas nécessairement décrire les symptômes de leurs maux ou que les imbéciles ignorent le sens du mot « brutal », c’est une autre affaire. Simplement, que la communauté médicale (souvent inculte au dernier degré) ne se croie pas plus savante qu’elle ne l’est, qu’elle ne croie pas déceler une polysémie qui échapperait au commun des mortels quand cette dernière est obvie.

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