9/9/16 – L’âme de Lucette

« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre… »

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« Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. Vous savez, ils vous entendent. Tout le temps. Je sais pas si ça leur fait de la peine de nous voir souffrir, mais moi, ça me fait de la peine de plus pouvoir les entendre. Hier encore, je sais que ma Lucette, elle m’a vu pleurer. Je le sais parce que j’ai ressenti beaucoup de réconfort, tout d’un coup. »

« Pleurer fait beaucoup de bien. Vous pleurez souvent ? »

« Non. Et c’est pas pleurer qui m’a fait du bien, c’est Lucette. Vous pensez que je suis fou je suis sûr, mais je suis sûr que c’est elle. »

« Si vous me dites que c’est elle, je vous crois sur parole Gérald. »

« Je le sais que c’est elle. J’ai ressenti comme une chaleur, là (il me montre son ventre), et ma Lucette vous savez, elle avait le magnétisme des mains. Et elle posait tout le temps ses mains sur mon ventre, c’est ça qu’a soigné mon cancer. »

« De quoi est-elle morte, votre femme ? »

« Elle posait ses mains, juste là, et c’est ça qui m’a soigné et qui me faisait du bien. Mais l’énergie ça part vite. Alors j’ai plus de ma Lucette dans le ventre. C’est ça qui fait pleurer, quand on sent plus l’autre en soi. La solitude, c’est plus dur que tout. Vous avez beau avoir des copains qui passent et qui lisent avec vous, quand vous sentez plus du tout votre épouse, y’a plus rien sur cette Terre pour vous consoler. »

« Vos amis passent souvent vous voir ? »

« Non. J’ai jamais été foutu de la toucher moi. J’avais pas le magnétisme. Du coup elle arrive pas à partir vraiment d’ici. Alors j’suis allé voir le rebouteux de Luisant pour qu’il m’apprenne. Ma Lucette elle mérite mieux que me voir pleurer. Elle mérite de se reposer vraiment. Je sais qu’un jour j’arriverai à la faire partir. »

« Mais vous ne souhaitez pas qu’elle reste encore avec vous ? »

« Bah si mais moi je fais comment après. Parce que je vais pas vivre encore 10 ans, alors si je pars je veux la rejoindre. Et si elle est encore coincée à cause de moi, je la retrouverai jamais. Déjà qu’elle doit être fâchée… »

« Fâchée de quoi ? »

« Bah je la grondais souvent. Parce que ma Lucette c’était une emmerdeuse hein, faut pas croire ! Elle rouspétait contre le chien, les voisins, le facteur, et parfois le vent et la pluie. Alors bah moi j’en avais marre je l’écoutais plus et j’écoutais ma musique. Maintenant elle pense que je suis fâché et elle tourne autour de moi. Ca aussi parfois ça me fait pleurer.

« Gérald, vous êtes déjà allé parler de votre vision de sa mort à… »

(Il coupe)

« Un psy ? Pffff une fois mais c’est un tocard. Les gens quand y croient pas comme un médecin, bah y pense qu’on est fou. Mais moi je suis pas fou hein, j’adore les maths. Et c’est pas ma faute si je sens encore la présence de ma femme. J’aimerais juste plus pleurer. »

« Et vous pleurez souvent ? »

« Non. J’aimerais vraiment lui dire que je suis pas fâché. On est souvent colère contre les vivants, mais je vais vous dire, c’est du temps perdu. Les gens morts, ils sont morts pour de bon. Vous pouvez plus vous excuser après. Vous pouvez plus dire je t’aime, ça sert à rien. Alors les gens vous hantent, comme dans ce film, là. »

« Insidious ? »

« Nan celui avec Claire Bloom. Ils vous hantent et ils sont sûrs que vous les aimez plus. Alors ils errent comme ça, et ils peuvent pas vraiment mourir. Moi j’aimerais bien l’aider à mourir encore ma Lucette. Pour une fois que quand je dis que je veux tuer ma femme, je le pense hé hé… »

Il soupire et pleure un peu, allongé sur ma table. J’ai une main sur son épaule et j’attends sans rien dire. C’est une des rares fois où je ne trouve pas les mots.

HoldingHands2

« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre, c’est de mourir. Mais ça veut plus dire grand-chose. Moi y’a que quand je lis que je vais bien. Sinon je pense à elle et je regrette. J’arrive pas à me faire à l’idée qu’elle m’en veut. »

« Si vous pensez qu’elle est ici, je suis sûr qu’elle a compris depuis longtemps que vous l’aimiez. »

« Peut-être. Je veux la retrouver, mais j’ai pas encore lu tout ce que je voulais lire. Y’a La Marche de Radetszky que j’ai pas fini, vous connaissez ? »

« Non pas du tout, de quoi ça parle ? »

« C’est Lucette qui lisait ça mais à l’époque ça m’a pas intéressé. Vous savez Stéphane, quand on s’intéresse pas aux choses qui plaisent à notre femme, c’est comme lui dire qu’on s’intéresse pas à elle. Je suis sûr qu’elle pense que je m’intéressais pas à elle, bordel… »

Il pleure doucement de nouveau.

« Gérald, vous pleurez souvent ? »

« Non. Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. »

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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