01/06/16 – La folie ordinaire

« Je ne crois plus en moi, et pour la première fois de ma vie, je ne crois même plus en ma patiente. Cette comédie de l’exagération m’épuise »

Publicités

Hier après-midi, je reçois une patiente mal en point moralement. Bientôt octogénaire, Danielle vit dans la souffrance infinie d’un deuil impossible pour elle à faire, celle de la mort de son compagnon 40 ans plus tôt, et père de ses trois enfants. Danielle est de ces patientes dévorantes. En énergie, en besoin d’attention, en soucis. Hypochondriaque et très sensible à la douleur, aucun jour ne passe sans qu’elle ne se sente oppressée, tendue, migraineuse. Recevoir ce genre de patients n’est pas rare, et plus que jamais, la prise en charge se doit d’être pluridisciplinaire. Mais dans un contexte de méfiance si importante à l’égard du corps médical (et paramédical), je me retrouve, une fois de plus, dans une forme d’impasse. Je vais tenter de m’expliquer en détail.

La première chose qui me frappe chez Danielle, c’est sa propension à l’angoisse. De façon irrépressible. Cette vieille dame vient me consulter pour une douleur abdominale qu’elle décrit comme insupportable. Aux urgences, tous les examens possibles ont été faits, de la prise de sang en passant par l’imagerie, jusqu’à l’exploration par coloscopie, rien n’a été laissé au hasard. Bilan : rien d’anormal dans les résultats de ses analyses. Sa réaction face à cette nouvelle est d’abord positive, « au moins je sais que je n’ai pas de cancer ni d’appendicite ». Elle seule en doutait. Puis, dès sa sortie de l’hôpital, l’angoisse monte irrémédiablement. « Si on ne trouve pas ce que j’ai au ventre, c’est sans doute parce que c’est grave ». De cette pensée négative et destructrice naissent une quantité astronomique de symptômes. Depuis, elle ne dort plus, pleure à longueur de journée, « ressent ses boyaux qui tentent de la manger », etc… Danielle devrait être vue rapidement par un psychiatre. Mais je ne verbalise pas encore cette pensée.

Avoir m’avoir demandé d’analyser une quarantaine de résultats d’imagerie passée entre 2006 et 2015 (je n’exagère pas le chiffre, 40 imageries en moins de 10 ans), elle me rétorque assez brutalement, « je sais bien que les médecins pensent que je suis folle ». Elle se trompe. Je ne peux pas croire qu’un soignant soit assez malveillant pour que ce type de pensées lui traverse l’esprit. En revanche nous nous disons probablement tous la même chose : Danielle est malade. Physiquement bien sûr, mais surtout psychologiquement. Le poids de l’éducation de ses enfants sans son mari a fait son œuvre : elle a passé les 20 dernières années de sa vie active à ne penser qu’aux autres. Depuis sa retraite, tout ressort, violemment. « Pourquoi pensez-vous qu’on vous croit folle Danielle ? » – « La dernière fois que l’infirmière est venue, elle m’a dit que c’était pas normal de dormir avec un polochon ». Comme vous, je n’ai pas tout de suite compris ce dont elle me parlait. J’aurais sans doute préféré ne pas comprendre…

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à dormir avec un polochon, je ne comprends pas ? » Danielle me répond simplement (et je paraphrase, je ne me souviens pas de sa formulation exacte), qu’elle habille un polochon avec les pantalons et les chemises de son mari, pour avoir la sensation de ne pas dormir seule. Ce depuis la retraite. 20 ans. 20 années passées, chaque nuit, avec un morceau de tissu rembourré aux plumes d’oie, travesti en son défunt mari. « Danielle, il faut que vous alliez voir un psychologue ou un psychiatre rapidement, je peux soulager temporairement vos maux de ventre, mais sans un travail sur vous-même, les douleurs reviendront… » Danielle s’emporte et me répond de façon très agressive un ensemble de données dont je n’arrive pas à recoller précisément les morceaux. Ca tournait autour de l’incompétence des médecins, de notre incapacité à écouter, mais je retiens surtout cette maxime si souvent répétée : « je ne suis pas folle ». Ca me fait mal de vous dire ça, mais je crains que si.

Avant de consulter l’avis d’un confrère psychothérapeute, je suis allé lire les définitions exactes du mot « fou ». Je ne trouve rien de satisfaisant. J’ai « qui a un comportement extravagant », « qui est hors de son état habituel », « qui est contraire à la raison » ou encore, « qui a des troubles mentaux ». Aucune qui ne soit réellement objective. Si le fou n’est qu’un déviant de la norme, alors nous sommes tous des fous, vous, moi, nos parents et nos amis. Je n’ai rien retrouvé sur la notion de danger pour la santé. Car la folie, finalement, c’est de se causer tellement de torts et de souffrances qu’on finit par ne plus connaitre d’autres façons de faire. Et Danielle est dans cet état-là. En refusant de se faire prendre en charge comme elle le devrait, elle se met en danger permanent. Percluse et enfermée par ses douleurs, ses chagrins, cela fait bien longtemps qu’elle ne vit plus. Et ça me peine, bien entendu. Je veux qu’elle vive, c’est évident, mais qu’elle vive dans le confort. Et mes mains ne pourront pas l’aider plus que ça.

Après avoir voulu quitter la consultation, je la convaincs de s’installer sur la table. « Je vais tout faire pour vous soulager, faites-moi confiance ». Ce fut sans doute l’une des consultations les plus pénibles et les plus dures de ma jeune carrière. Les mains à peine posées sur son ventre, l’effleurant tout juste, dès que Danielle s’arrête de parler, son ventre se met à trembler fortement, et toute la ville pourrait l’entendre crier. « Vous avez mal Danielle ? Vous voulez que je retire mes mains ? » Les cris s’estompent immédiatement, et elle se remet à me parler nonchalamment de son quotidien, de tous ces gens qui la jugent, la détestent sans la connaître, etc… Quand elle finit une phrase, les contractions abdominales reprennent et les hurlements avec. Je fais tout pour la faire parler en continu, mais je ne crois même plus en ce que je fais.

Je ne crois plus en moi, et pour la première fois de ma vie, je ne crois même plus en ma patiente. Cette comédie de l’exagération m’épuise, et je commence, dans ma tête, à comprendre les médecins qui se la passent de main en main comme une patate chaude. Pour la première fois, je juge un patient. Cette pensée ne vous choque sans doute pas, tant le jugement fait partie de notre quotidien. Mais dans un cabinet médical, personne ne doit avoir à cacher sa nature. Vous devrez tous pouvoir, sans aucune crainte, verbaliser ce qui vous passe par la tête, nous parler de tout ce dont vous avez besoin, sans vous sentir jugée. Avec Danielle, j’ai échoué dans les grandes largeurs à ce travail. Je regarde l’horloge toutes les 30 secondes en souhaitant que la consultation se termine enfin. Je suis éprouvé par ses hurlements, ce ventre qui se contracte brutalement dès qu’elle ne prend plus la parole, de ces insultes à l’encontre de mes confrères. Je suis fatigué.

La fin de la séance se déroule sans surprise pour moi. Elle se rhabille en grimaçant, cela prend plusieurs minutes, me met en retard pour ma séance suivante (mais ça n’a pas grande importance finalement), et finit par me demander ce que j’ai fait avec elle. Je lui explique. Tout doit être clair pour elle. « Et pourquoi j’ai mal là ? Et pourquoi j’ai pas mal à droite ? Ca m’inquiète de ne pas avoir mal à droite. Et pourquoi les médicaments marchent pas ? » Les traitements ne marchent pas car elle ne les prolonge jamais plus d’une journée. « Si ça marche pas aujourd’hui, ça marchera pas demain », je me souviens de cette phrase. Quand elle réalise que je n’ai pas les réponses à toutes ces questions, Danielle se remet à pleurer. De vraies larmes de crocodile. Et je ne me sens pas plus touché. Cette sensation d’être passé complètement à côté de ma séance me hante un peu. L’échec total de l’empathie me trouble, je ne me connaissais pas comme ça. J’ai reçu ce matin 11 appels en absence de sa part (malheureusement je n’exagère pas le nombre) que je découvre à peine. Je la rappelle.

Elle me demande le numéro d’un psychiatre qui ne l’enfermera pas. J’en contacte un, lui raconte en détail ce que je viens de vous raconter (et des détails supplémentaires que j’omets volontairement d’écrire), il me rassure. Il semble comprendre parfaitement ce dont Danielle a besoin, et propose de la prendre en charge avec ma collaboration. Je suis ravi. Je rappelle ma patiente. « Danielle, j’ai une bonne nouvelle, j’ai trouvé un très bon psychiatre. Avez-vous de quoi noter le numéro de téléphone ? » – « Un psychiatre ? Jamais j’irai en voir, je suis pas folle. » Elle me raccroche au nez. Rarement je ne me serai senti autant à côté de mon sujet qu’avec elle.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

2 réflexions sur « 01/06/16 – La folie ordinaire »

  1. En effet, Danielle n’est pas facile à gérer. Je propose qu’on l’affecte à l’un de ces services d’écoute qui prend en charge les personnes fragiles. Elle n’a pas vraiment besoin de soin mais plutôt une écoute, une compassion, une empathie…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s