12/16/16 – Quand cessons-nous d’être thérapeutes ?

« Il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase »

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Hier soir, décompression totale dans un bel appartement du 11ème. Des gens passionnants et bienveillants dans chaque pièce, je vais de rencontre en rencontre avec plaisir. J’aime ces moments où je me sens moi-même, où l’ostéopathe en moi sommeille sereinement en attendant de retrouver ses obligations professionnelles. N. semble très avenante, souriante et détendue. Il doit être 1h lorsque nous discutons pour la première fois. Rapidement, comme cela m’arrive souvent, une forme de confiance se met en place, et je reçois quelques difficiles confessions de sa part. On s’isole une petite heure, et une fois de plus, je remets mon bleu de travail (pour faire référence à l’activité gouvernementale du moment).

L’humanité de l’autre transpire souvent à travers ses émotions ; ses sourires, ses rires, ses joies, mais aussi ses chagrins et ses deuils. Une fois de plus, je rencontre quelqu’un qui me touche sincèrement, me parle avec une honnêteté sans pareil. J’écoute beaucoup, parle peu, un rôle qui me sied à merveille. J’aide à pleurer un peu, quand ça lui semble nécessaire. Je n’ai pas l’impression, dans ces situations-là, d’apporter grand-chose à l’autre. Mais il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase. Alors N. finit par se sentir plus sereine, et me remercie plusieurs fois pour la discussion.

Cette situation, que tout thérapeute connaît, me pose question. Mon entourage attend de moi que je sois capable d’écouter comme un ami, pas comme un professionnel de santé. La frontière est pourtant si mince. Si fine, qu’il est impossible de ne pas avoir la sensation de la franchir en permanence. Mais alors, suis-je vraiment condamné à être Stéphane, le thérapeute, à chaque instant de ma vie ? A ne finalement jamais pouvoir couper avec mon activité professionnelle, et devoir garder une sorte d’uniforme invisible à chaque instant de ma vie ? Je crois que oui. Et entre nous, je pense que c’est une excellente chose.

Nous vivons des temps compliqués où le mal être semble avoir pris une avance considérable sur nos corps. Entre les innombrables maladies professionnelles aux conséquences désastreuses (Burn-Out, Bore-Out, tendinite, etc…), les troubles de l’anxiété allant parfois jusqu’à la dépression, les troubles du sommeil, sans parler de notre environnement extérieur nocif (pollution, terrorisme, chômage, etc…), difficile de trouver parfois à quoi se raccrocher autour de nous. Nous avons pourtant tous en commun d’avoir traversé des épreuves, différentes dans leurs formes, mais jamais dans leurs fonds. Nous avons tous connu la solitude, le chagrin, l’impuissance, le deuil, la colère, etc… notre erreur consiste souvent à penser être les seuls à souffrir. Mais une fois les rideaux de sa fenêtre tirés, impossible de deviner ce qui grandit dans le cœur de nos voisins.

Quand est-ce qu’un thérapeute s’arrête d’être thérapeute ? Jamais naturellement, car il est dans la nature de l’Homme et de la Femme de souffrir. Mais quand on y pense, le thérapeute n’a pas le monopole de la compréhension de la douleur ; il n’en a que des clés théorisées. Le seul à avoir accès au cœur de celui qui souffre, ce n’est peut-être pas le thérapeute, mais l’ami. Celui qui connaît, intimement, aime sans juger, accepte et accompagne au mieux. J’ai l’intime conviction que chacun d’entre nous est le thérapeute de son ami. Car la thérapie, comme le rappelle le Larousse, n’est qu’un « ensemble de techniques appliquées pour apaiser les maux ». Lorsque vous recevez chez vous un ami blessé, un ami malade, et que votre seule présence suffit à réconforter et à réchauffer, vous êtes thérapeute. Lorsque vous envoyez un simple message de soutien, que vous prononcez quelques mots réconfortants, vous êtes thérapeute. Lorsque vous préparez le plat préféré de votre conjointe qui souffre, vous êtes thérapeute. Et lorsque, sans le savoir, vous êtes celui ou celle qui souffre, et que vous vous confiez à moi, que vous m’offrez pendant un court instant une place importante dans votre vie, vous me redonnez un peu d’élan. Et chassez une partie de mon amertume. Vous êtes mon thérapeute.

Et si elle était là, la solution. Si nous aidions à faire prendre conscience à notre entourage que leur simple présence est un apaisement. Que leurs invitations sont des cadeaux qui nous tirent de notre solitude. Et qu’il n’est jamais pesant de les entendre s’épancher sur leurs doutes. Car en nous permettant de leur tendre la main et de les aider, ils nous offrent la possibilité de développer un don que nous avons tous en nous, celui de soigner. Hier soir, N., je te le dis, ce n’est pas moi qui ai fait le plus de bien à l’autre. Merci.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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