29/6/16 – Filiation impossible

« Faire un enfant n’a jamais été un devoir »

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Ce matin, je reçois un couple d’octogénaires habitués du cabinet depuis 3 ans. Je les reçois en effet deux fois par an chacun, et-ce depuis mon installation. Portant tous les deux le même prénom phonétiquement parlant, Daniel et Danielle, je m’amuse de ce fait avec eux, ce à quoi ils me répondent avec sérieux qu’ils ont nommé leurs trois enfants de la même façon.

Je ne suis pas un spécialiste de la biologie, mais il me semble qu’il n’existe que deux genres dans la race humaine : le masculin et le féminin. C’est la première chose qui m’ait marquée, deux de leurs enfants portent exactement le même nom, phonétiquement et orthographiquement. Les mêmes, à l’identique. En l’occurrence, c’est le cas des deux garçons, chacun nommé Daniel. Et chose encore plus familière, leur fille, Danielle, a également appelé son premier fils Daniel, en hommage à l’un de ses frères décédé récemment. A ne plus m’y retrouver dans mes fiches…

Cette anecdote qui pourrait faire sourire (je l’avoue, elle me fait sourire), me fait aussi un peu peur. Par chance, la mode des Junior n’a pas encore traversé l’Atlantique. Là où certains américains n’ont aucun mal à renommer leur enfant par le prénom de leur père, je ne connais aucun français ayant eu recours à ce manque d’imagination. Mais il y a, je pense, bien plus grave que cela. Donner le prénom du père à son fils a, à mon sens, un double sens. Le premier, c’est que l’enfant doit être la continuité de sa lignée, et aura probablement du mal à vivre selon ses propres convictions, selon ses propres lois. « C’est bien le fils de son père », comme on peut naïvement l’entendre ci et là. Dans le cas des Daniel, on ne pourrait pas tomber plus juste. Le second, et cela concerne cette famille au sein de laquelle le père et ses deux fils partageaient le même prénom (sans parler du petit fils portant le prénom de son oncle décédé), c’est que les enfants et surtout le petit fils, vont devoir se faire les porteurs des souffrances passées de la famille. On le voit avec la fille de mes patients, Danielle, qui a nommé son aîné Daniel en « hommage à son frère décédé ». L’enfant finalement en est réduit à cela, aider une mère ravagée par le chagrin de la perte de son frère à faire son deuil, quand les deux autres Daniel étaient eux la continuité du travail de leur père.

Je remarque de plus en plus une chose qui me gêne, et que je n’avais jamais remarquée à Paris. Depuis que je travaille en campagne, dans un endroit assez reculé des villes, le rapport des parents avec leurs enfants est vraiment particulier. Je déteste juger, mais je le trouve même malsain. Croyez-moi sur parole, et mes fiches sous mes yeux en attestent, sur les 61 patients de 18 à 30 ans que j’ai pu recevoir, il n’y en a que 5 qui ne sont pas encore parents. Vous avez bien lu. 5. A 17 ans, il n’est pas rare que mes patientes aient déjà deux enfants, souvent sans en connaître le père (c’est en tout cas ce qu’elles me disent).

Dans une région où le taux de criminalité est particulièrement élevé, où les Mosquées ont été fermées massivement après les attentats du 13 novembre, où faire des études est une exception, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien de cause à effet. D’une simple anecdote racontée par ces grands-parents, au demeurant absolument charmants et polis, une série de réflexions me met en colère. Quelle est la place des enfants dans ce village dans lequel je travaille ? Et pourquoi n’y a-t-il toujours aucun psychiatre ni psychothérapeute à moins de 30 kilomètres pour les prendre en charge ?

Faire un enfant n’a jamais été un devoir. En revanche, une fois l’enfant venu au Monde, le mettre dans les meilleures conditions pour qu’il puisse affronter l’avenir qui l’attend avec sérénité, force et détermination, c’est une obligation formelle. On ne fait pas un enfant pour qu’il aille bien avec son sac à main. On ne nomme pas ses trois enfants par les prénoms de ses parents, si c’est avec un objectif de les contrôler. Enfin, quand on est parents, n’est-on pas censés expliquer à ses enfants que la première maladie sexuellement transmissible, c’est la grossesse ? Et que pour se permettre de mettre au Monde un enfant, il faut un équilibre matériel, mais surtout émotionnel et spirituel ?

J’en viens à comprendre de plus en plus toutes ces histoires terribles de harcèlement et de violence dans les collèges. De ces enfants mal dans leur peau qui finissent par pourrir la vie des autres. Je leur en veux, bien entendu, quand on est adolescents, on devient responsable de ses actions. J’en veux également grandement aux parents.

Fort heureusement pour eux, il semblerait que les enfants et les petits enfants de Daniel et Danielle (je n’aurai jamais autant écrit ce prénom de ma vie) se portent à merveille, à l’exception donc de leur second fils, mort des suites d’un accident de voiture. Si l’ainé a bien repris la boutique de photographie de son père, les autres semblent être parvenus à suivre le cours de leur vie. Il n’y a rien d’autre que je puisse leur souhaiter. J’apprends décidément énormément au contact de mes patients. Je me pose de plus en plus de questions sur moi, et sur le microcosme que je côtoie à Paris, et qui m’a toujours paru la norme en France. Mais non, même à 150 kilomètres près, on vit selon des schémas prédéfinis, des croyances, des convictions qui diffèrent tant des miennes.

Ca a au moins le mérite de m’aider à grandir, et à me poser des questions fondamentales. Sur la paternité vous dites ? Oui, sans aucun doute.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Une réflexion sur « 29/6/16 – Filiation impossible »

  1. Un livre pourrait t’intéresser à ce sujet, peut être l’as tu déjà lu, c’est « le syndrome du gisant », cela parle de l’implication des prénoms et des dates de naissances dans l’héritage familial c’est passionnant..

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