20/9/16 – Henry

« Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul. »

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Cela m’arrive rarement, mais ce soir j’ai décidé de garder le prénom du patient dont j’aimerais vous raconter l’histoire. Henry a 92 ans et est plutôt en forme pour son âge. Mis à part une surdité presque totale (appareillage en cours), il se déplace par lui-même, et reste autonome dans sa maison de repos : il se fait à manger, s’habille et se lave tout seul, bref, Henry est indépendant. Sa fille décide de me l’amener en consultation pour des douleurs aux deux genoux. En le déshabillant, vision d’horreur, froide et glaçante…

Henry est marié à la même femme depuis ses 16 ans. Il y a environ un an et demi, celle-ci devient terriblement violente à son égard. Henry, honteux, décide de cacher le comportement de sa femme à sa famille avec laquelle il rompt tout contact. Ce n’est qu’au bout d’un an qu’il finit par appeler sa fille, seul, dehors, sous la pluie, en larmes. Il lui explique enfin la situation.

Il s’avère que son épouse souffre de crises de démence qui provoque en elle un déferlement de violence contre son mari pourtant si âgé. Coupures profondes au couteau, coups de marteaux sur les genoux, blessures aux lames de rasoir, réveils nocturnes à la lampe torche pour l’empêcher de dormir, bain d’eau gelée, Henry n’est pas que maltraité, il est torturé. Depuis que sa fille s’en est aperçue, elle l’a placé à quelques mètres de chez elle dans un institut bienveillant, et a fait interner sa propre mère en institut psychiatrique.

Henry n’est pas serein, ni dans la salle d’attente, ni pendant son interrogatoire, ni même sur ma table de pratique. Ses mains tremblent en permanence. Je demande à sa fille s’il est atteint d’une quelconque maladie neurologique. Non, quand il repense à son traumatisme, son corps ne lui répond plus. Il a besoin d’être occupé, de marcher (son activité favorite, avec sa belle canne en chêne), sinon dès qu’il se met à cogiter, les tremblements le prennent. Je demande à sa fille si je dois le faire parler sur la table, sa réponse est catégorique, surtout pas.

Il est heureusement suivi en psychiatrie depuis, je ne sais donc pas quoi faire de plus. La séance complète à le regarder dans les yeux. Le voir contenir si souvent ses larmes. Henry ne méritait tellement pas ça… c’est un homme généreux qui a beaucoup sacrifié pour ses enfants, travaillait depuis sa retraite dans une association bénévole pour apprendre à lire aux adultes analphabètes, et rêvait depuis longtemps à ouvrir un refuge pour les chiens dont il ne pouvait pas se passer. Tout cela a disparu. Il ne reste de lui qu’un homme entièrement brisé, qui semble chercher de la tendresse dans mon regard.

J’essaie de parler avec lui, mais la communication est compliquée. Il ne comprend pas mes questions, répond toujours à côté, mais qu’importe. Il me parle. De sa petite fille médecin dont il est si fier. De l’infirmière qui l’aide à mettre ses bas de contention. Et c’est tout. Il me répète encore et toujours les mêmes phrases. Sa fille pleure beaucoup à mon bureau, le regarde rarement. La consultation est une épreuve pour moi. Je ne dois pas craquer, rester fort. Il a besoin de moi, pas l’inverse.

J’ai la vie devant moi pour apprendre à me protéger de ces émotions si sombres. A ne pas les partager avec le patient. Mais quand vous rencontrez une personne si belle, si digne et si touchante, comment voulez-vous faire autrement. Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul.

Longue soirée…

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Une réflexion sur « 20/9/16 – Henry »

  1. Bouleversant… Je pense que n’importe quel thérapeute serait déstabilisée face à ce cas.
    Dans tous les cas si cela peut te remonter le moral : j’ai eu mon premier patient en cabinet aujourd’hui. J’ai donc enfin connu cette satisfaction que j’ai souvent eu en sortant d’une consultation à la clinique ou ailleurs :  » haaa j’aime bien ce que je fais » (en dehors du fait de savoir si j’ai fait une « bonne » ou une « mauvaise » consult).
    Je pense qu’aujourd’hui, c’est un peu rare de pouvoir faire le métier que l’on aime.
    Tu participe,au sein d’une école, avec d’autres, à la formation de futurs ostéopathe (et certain qui le sont déjà), tu peux en être fière et je vous en remercie fortement!
    Au sein de notre formation nous n’avons pas forcement l’occasion d’avoir à faire à des cas si perturbant mais il est vrai que les patients ne sont pas que des « motifs de consultations », des douleurs, ou des numéros de dossier. Malgré tout, tes témoignages son constructifs et me donne l’envie de découvrir un panel de patient plus intéressant les uns que les autres! (avec tous les déboires, et doutes qu’ils peuvent entraîner)

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