29/9/16 – Tétanie et enseignement, les maux de S.

« Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. »

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Lundi soir, je rencontre un nouveau groupe d’étudiants cette année. Actuellement au tout début d’une année charnière, celle qui les verra commencer à traiter nos patients et à appliquer toute la théorie qu’ils ont jusque-là apprise pour la mettre au service de malades. Autrement dit, on me charge de leur apprentissage au moment le plus décisif de toute notre formation : soit l’on prend plaisir à faire notre travail au quotidien, soit l’on réalise que l’ostéopathie n’est pas faite pour nous, et dans ce cas beaucoup de choses seront remises en question dans nos vies.

Cette confrontation à la réalité approche à grands pas pour ma classe, et les élèves le savent très bien. La pression montera tout au long de l’année, on le sait, et les examens laisseront sur le carreau de plus en plus d’entre eux. Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. Je me plais dans ce rôle délicat, où l’équilibre entre autorité et empathie est plus fin que jamais.

Vers 18h, l’une de mes étudiantes se raidit. Je ne m’en aperçois pas directement, la scène se passant à la périphérie de ma vision. Mais mes yeux me rapportent une information importante. Trois ou quatre étudiants se précipitent autour de l’un d’eux. Cette fois-ci la scène ne m’échappe plus. Devant moi, S. perd totalement le contrôle de son corps. Elle s’écroule sur une de nos tables de pratique, et se met à trembler violemment. Je crains immédiatement une crise d’épilepsie.

Je me précipite vers elle et, aidé de deux de ses camarades, nous la maintenons tant bien que mal sur la table. Je me mets à sa tête et attrape fermement son menton, par peur qu’elle ne se coupe la langue. Mais je m’aperçois que S. est parfaitement consciente de ce qui se passe. Ce n’est pas une crise d’épilepsie : elle gémit de douleur, et pleure malgré elle. Sûrement une crise de tétanie, plus forte que je n’en ai jamais vue jusque-là dans ma vie.

A ma (bonne) surprise, la classe réagit dans le plus grand calme. Certains quittent les lieux pour lui laisser de l’air, d’autres mouillent des serviettes pour la rafraîchir, encore un autre éteint la lumière qui semble lui faire tant de mal, et pendant une dizaine de minutes (c’était peut-être quinze ?), nous tentons de ramener S. parmi nous, malgré des contractions musculaires impressionnantes qui semblent la faire convulser. La crise finit par passer, enfin, je la fais raccompagner chez elle par deux amis proches.

Je m’enquiers de ses nouvelles le soir même. Elle va mieux, souffre de courbatures musculaires terribles, mais elle en a l’habitude. Cette situation extrême m’attriste. Enormément. Car la crise de S, aussi spectaculaire soit-elle, est loin d’être isolée. Et nombre de ses camarades souffrent silencieusement du même mal qui lui déclenche ses contractions incontrôlées : la peur.

Je ne suis plus certain d’être heureux d’évoluer dans le Monde actuel. Un Monde au sein duquel des jeunes filles et jeunes hommes de 20 ans subissent des pressions que j’appelle pré-professionnelles. La peur de ne pas avoir de travail, de ne pas être assez bon, assez aimé, assez reconnu, assez entouré. Et je suis en colère. En colère contre quelques collègues négatifs qui leur mettent en permanence dans la tête que jamais ils ne vivront de l’ostéopathie. Comme si nous, qui nous en sortons plutôt bien, étions les seules exceptions.

Cette culture de la peur, cette volonté de rabaisser les gens pour se sentir privilégiés par rapport à eux, je ne la comprends pas. Depuis qu’ils sont nés, dans les années 90-95, ils grandissent avec la crise économique en tête. Ils savent déjà que la réalité du monde du travail est difficile. En venant en ostéopathie, ils espèrent pouvoir s’affranchir de la pression d’un patron ou d’horaires non désirées, afin de fuir la vague de Burn-Out qui nous frappe de plein fouet (on le voit en cabinet). Et nous, enseignants en ostéopathie, en rajoutons une couche.

Ils n’ont pas besoin qu’on leur rappelle la difficulté de notre métier, et encore moins qu’on l’exagère. La médiane en France, en ce qui concerne le salaire, est de 1700 euros par mois. Vous touchez cette somme, vous faites partie de la moitié des français les mieux rémunérés, quand le SMIC dépasse à peine les 1.100 euros et concerne 25% des employés en France. Alors c’est vrai, les jeunes ostéopathes ne connaîtront jamais l’âge d’or de nos anciens et leurs salaires à 5 chiffres. C’est certain, nous n’exerçons pas notre profession pour l’argent, et nos revenus ne sont pas impressionnants. Mais nous vivons.

Nos cabinets se développent doucement, mais ils se développent. Certains d’entre nous ouvrent deux cabinets car ils sont débrouillards. D’autres trouvent un métier alimentaire pour augmenter leurs revenus. Certains comme moi ont l’immense privilège d’enseigner dans une école d’ostéopathie. Nous nous en sortons, difficilement, mais nous y parvenons. Et que je sache, notre situation n’est ni plus simple, ni plus compliquée, que celle de n’importe qui d’autre sortant tout juste de son école, quel que soit son domaine d’expertise.

Mais à force de leur rappeler en permanence qu’ils ne réussiront pas, que la marche à franchir est trop haute pour eux, nous finissons par créer des crises. Des crises de tétanie comme ce fut le cas ce lundi de S. (si tu lis ces lignes, j’espère sincèrement que tu te portes mieux), des crises d’angoisse chez d’autres, des colères, des découragements, ce qui finit toujours par nous mettre en situation de conflit lors de leur dernière année. Peut-être y-a-t-il quelque chose chez nous à rectifier.

La réalité du Monde du travail semble aujourd’hui impitoyable, mais quand on se lève tous les matins pour un métier que l’on estime et que l’on choie, les difficultés nous paraissent tellement secondaires. Je suis fier de mes étudiants pour ne pas avoir choisi une voie de facilité. Fier de leur engagement vis-à-vis de notre médecine, et fier de les voir grandir chaque année, et bien réussir pour la plupart d’entre eux. Et cette année, je suis fier de pouvoir accompagner ce groupe qui semble, malgré son jeune âge, déjà traversé par une vague d’émotions négatives et de peurs que nous vaincrons ensemble.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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