29/10/16 – « J’ai encore mal »

« Les remises en question ne doivent pas devenir des doutes existentiels »

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En début de semaine, une de mes étudiantes en 4ème année, J, a commencé à émettre de sévères doutes sur ses capacités en tant que praticienne. Le patient qu’elle avait traité la semaine passée a repris RDV avec elle, et à son grand désarroi, semble souffrir toujours autant. Cet événement m’a permis de prendre quelques minutes avec elle pour essayer de verbaliser sur un sujet qui nous touche sans doute tous au cabinet : comment gérer un patient déçu des résultats de son soin.

Tout d’abord je note avec soulagement que la majorité des patients qui souffrent toujours après une consultation ne m’en veulent presque jamais. Ce sont rarement mes soins qui sont alors remis en question, mais plutôt l’ancienneté de la douleur, la vie difficile que l’on mène chacun, etc… Sans doute que la relation de confiance instaurée avec sa patientèle nous permet de nous mettre (du moins un temps) à l’abri de leurs critiques.

Pourtant, il me parait essentiel de se remettre prioritairement en question. Il y a mille raisons qui peuvent expliquer un traitement non adapté, une étiologie mal recherchée, ou des biais de raisonnement qui auraient pu nous égarer durant le soin. Et je tiens à rassurer J, des patients qui ressortent du cabinet avec, sinon la même douleur, encore quelques gênes, ça m’arrive toutes les semaines. Le bon ostéopathe n’est pas celui qui réussit à tous les coups (si tel est son cas, félicitations, mais je n’en croirai jamais un seul mot), mais celui qui sait prendre suffisamment de recul sur sa pratique pour en analyser les failles. Ta remise en question est saine, vraiment, et t’aidera à progresser encore et encore.

Deuxièmement, notre attitude avec le malade doit être à ce moment précis exemplaire d’analyse critique, et non émotionnelle. La douleur est un processus si complexe, tellement subjectif et soumis aux aléas de notre moral, des événements que l’on subit, que l’information « j’ai encore mal » peut apparaître comme une véritable clé dans la guérison. La douleur est alors peut être synonyme de fatigue plus profonde qu’il n’y paraît, ou d’un mode de vie déséquilibré qu’il peut alors paraître bon d’investiguer, etc… Car la résistance a un soin ostéopathique (ou un soin tout court) est finalement une information à l’anamnèse aussi fondamentale que les circonstances d’apparition de la blessure. Elle doit nous pousser, d’abord à nous demander si nous avons été irréprochable dans notre démarche de praticien, ensuite ce que l’information pourrait cacher.

Je pense qu’il est important de partager ces informations avec le patient. Reprendre avec lui son dossier, ses antécédents, et le rendre totalement actif de cette enquête. A-t-on oublié une information essentielle ensemble ? Aurait-on du choisir une autre partie du corps à soigner ? Faisons l’état des lieux ensemble. Puis vient l’étape importante. Que l’on ne prend pas toujours le temps d’évoquer en premier lieu. Comment la douleur affecte le patient au quotidien ? Comment vit-il avec ? Quelle résonance a-t-elle sur sa vie personnelle ? Et bien souvent, les langues se délient, quelques larmes peuvent apparaître, et soudainement, le tableau complet se dévoile. Du Burn-Out en passant par la dépression naissante, tout est bon pour que le corps continue à marteler le message douloureux.

Ce qui importe, J, ce n’est pas le résultat rapide à tout prix. Ce qui importe vraiment, c’est de te voir chercher, te poser les bonnes questions, réfléchir à ta pratique et à ses failles, pour revenir à chaque nouvelle consultation grandie, toujours plus proche de tes patients. Ce qui importe vraiment, c’est de ne pas baisser les bras face aux innombrables « échecs » que tu penseras subir au cabinet, et de montrer à tes patients que tu n’abandonnes pas et que tu es là pour réussir avec eux. Les remises en question ne doivent pas devenir des doutes existentiels, laisse les être les moteurs de notre volonté d’avancer et de nous améliorer au quotidien.

Stéphane Vandendriessche

27/10/16 – Les RDV en urgence

« En mettant en concurrence des ostéopathes en ce qui concerne des délais, on finit par commercialiser les soins, en faire des objets interchangeables. »

Il est un phénomène que j’ai longtemps eu du mal à gérer dans ma vie professionnelle. Celui des demandes de RDV en urgence. J’ai de nombreuses choses à dire à ce sujet, et au moins autant de questions à vous poser dessus. Encore aujourd’hui, j’ai été confronté à ce qui représente à mon sens le défi le plus difficile qui se dresse dans notre relation au patient. Je travaille en matinée au cabinet, de 8h à 13h. J’ai des choses à faire chez moi, gérer l’inondation de la veille si vous voulez tout savoir. A 12h45, coup de téléphone d’un nouveau patient. Il faut que je le prenne de toute urgence. Ça semble très important. Mais il ne peut pas venir avant 19h30 ce soir. Pour vous mettre dans le contexte, je vis à 1h30 en voiture de mon cabinet, hors de question de faire l’aller-retour. Je choisis donc de l’attendre entre 13h et 19h30 (tiens, j’en profiterai pour prendre de l’avance dans mes écrits). Et je vais vous dire quelque chose à ce sujet, je pense que j’ai tort de me plier à ce type d’exigences. Je le pense très sincèrement, et je vais vous expliquer pourquoi.

Le premier point est essentiel. Je n’aime pas que l’on contraigne mes actions par un chantage. Et m’imposer un RDV à une heure qui ne me convient pas, en sous entendant que si je ne peux pas le recevoir il tentera d’obtenir une consultation chez quelqu’un d’autre, c’est du chantage. Un argument qui est trop souvent utilisé lors de nos entretiens téléphoniques (« Vous ne pouvez pas avant ? Bon je vais appeler quelqu’un d’autre pour voir s’il a un RDV plus tôt, je vous rappelle »). J’aimerais savoir comment vous gérez ces situations, pour ma part je prends les devants et propose par moi-même le contact d’un ostéopathe voisin que je connais bien, qui lui vit proche de son lieu de travail et se déplace facilement même de façon imprévue.

Là je suis obligé d’ouvrir une parenthèse. Je sais pertinemment ce qui cela signifie d’avoir mal. Quand on souffre, on se sent dans l’urgence, et le besoin d’aller mieux doit être tari au plus vite. C’est normal de vouloir se faire soigner rapidement. Mais en mettant en concurrence des ostéopathes en ce qui concerne des délais, on finit par commercialiser les soins, en faire des objets interchangeables, modulables. Nous savons que nos tarifs finiront un jour par être négociables. Qu’il faudra coûter moins cher qu’un tel, au risque de perdre une partie de notre fréquentation.

Le deuxième point est important à mes yeux. Quand un mur s’effondre, il était menacé d’effondrement depuis bien longtemps (à moins qu’il n’ait reçu un coup de masse récemment). Il en va de même pour notre corps. Il faut absolument commencer à s’écouter, à être attentif à nos vrais besoins, alimentaires, sportifs, et médicaux. On ne va pas chez le médecin 3 semaines après avoir constaté une infection. Concernant l’ostéopathie c’est la même chose. Il faut éduquer les gens à prendre soin d’eux. A ne pas attendre la dernière minute. A s’écouter, et finir par savoir prévoir, pour éviter les vraies situations d’urgence. Il est vrai qu’à mes yeux un torticolis ou un lumbago sont de vraies urgences, mais les signes avant-coureurs étaient généralement nombreux. Et l’obligation de devoir nous déplacer sur des horaires non consacrées au cabinet, ou à recevoir le patient entre deux consultations, nous oblige à travailler dans de mauvaises conditions. Et d’avoir des résultats forcément moins bons qu’à l’accoutumée.

Mais le troisième point, et le principal que j’ai à relever, est celui qui m’a concerné directement aujourd’hui. Je reste donc de 13h à 19h30 sagement dans mon cabinet, à prendre le temps pour manger, compter le nombre de carrés sur la fresque du mur, balayer le sol, et me tourner les pouces, pour une « urgence absolue ». La réalité est parfois décevante. Mon patient, Mr R., 47 ans, plombier, s’est moqué de moi, et je suis tombé dans le panneau. Il souffrait en effet d’une légère douleur derrière le coude gauche. Qui ne le dérange pas la journée au travail, mais ne lui fait mal que lorsqu’il appuie fort dessus. Mais comme il prend une semaine de vacances demain, il tenait vraiment beaucoup à consulter rapidement. Le chantage à l’affectif, c’est ce qui me fait finir par penser, que si je n’ai pas l’occasion de recevoir un patient, urgence ou non, je ne devrais pas perturber mon emploi du temps pour lui. Finalement, ce mot est largement usurpé, il faut bien le dire. Une « urgence » peut signifier tellement de choses. Mais médicalement, il ne devrait rien vouloir dire d’autre que « je suis en danger », auquel cas le patient a besoin de se rendre à l’hôpital, pas dans un cabinet d’ostéopathie. Certainement pas « je suis impatient j’exige d’être soigné rapidement ». Il s’agit d’une grande impolitesse bien sûr, qui ne me fait pas oublier que certains patients qui exigent des consultations dans de brefs délais en ont parfois vraiment besoin, suite à de vraies situations malchanceuses ou accidentelles.

Alors questionnez au téléphone. Prenez le temps dès l’appel pour comprendre les besoins de votre interlocuteur. Car certains patients minimiseront leurs douleurs et mériteraient d’être reçus en priorité, quand d’autres pourraient exagérer et au contraire vous faire tomber dans le piège de la précipitation, qui n’est bonne pour personne. Et si vous repérez l’exagération, communiquez avec empathie et intelligence. Vous n’avez pas de places pour le jour même, mais vous allez vous démener pour le recevoir aussi vite que possible. C’est le principal. Mais ne donnez pas l’impression, que ne pas s’écouter et venir consulter à la dernière minute quand plus rien ne va, doit être habituel. Nombre de problèmes de santé publique seraient facilement écarté si l’on était plus éduqués à prendre soin de notre corps et de notre santé. En attendant, je retrouve mon appartement les pieds dans l’eau. Moi qui rêvais de plage, j’en ai au moins une partie.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

9/10/16 – L’honnêteté intellectuelle

« Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller »

Ma première année dans mon nouveau cabinet fut essentiellement consacrée aux soins de personnes âgées, troisième voire quatrième âge.  Une patientèle avec laquelle je me suis toujours senti naturel, curieux de leur vie et de leurs expériences passées. Mais depuis le début de l’année 2016, l’âge moyen de mes patients a chuté considérablement. Et pour cause, environ un tiers d’entre eux est composé de nouveaux-nés. Je n’ai pas reçu de formation particulière pour ces sujets si uniques et délicats à manipuler, mais il faut croire qu’avec le temps je finis par me sentir de plus en plus à l’aise avec eux. Et je me rends compte que les relations avec les parents (souvent les mères en l’occurrence, les pères n’étant malheureusement que rarement présents lors des séances) sont essentielles lors de cette prise en charge. Je reviendrai très vite sur le rapport humain avec eux dans un prochain article, je souhaite aujourd’hui évoquer la question sous l’ordre financier.

Il est intéressant de noter qu’il est parfois difficile de faire accepter un rendez-vous de suivi à un adulte, quand c’est d’une facilité déconcertante avec les enfants. Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller. Si je lui annonce avoir besoin de voir son loulou 5 fois, à n’en pas douter, elle me l’emmènera ces 5 fois au cabinet. Dans une période où les temps sont durs pour tout le monde, la tentation peut être grande. Il en va alors de la responsabilité éthique du praticien de juger avec mesure le nombre de séances qu’il juge nécessaires. Et, soyons honnêtes, les motifs de consultation compliqués chez les nourrissons sont rarissimes. La constipation, les régurgitations, les crises de larmes ou les colères, rien de tout ça ne nécessite une prise en charge sur le long terme.

Pourtant, certaines mères me racontent leur expérience passée avec d’autres ostéopathes qui ont vu leur premier enfant. Et certaines choses me surprennent, voire me choquent. Vendredi matin, l’une d’elles me disait que son ostéopathe préconisait de voir l’enfant une fois tous les mois pairs de sa vie jusqu’à ses 18 mois, autrement dit 9 séances. On croit rêver. C’est évidemment sans compter les séances supplémentaires prises pour la mère, car, comprenez-vous, « il faut bien 4 ou 5 séances pour se remettre d’un accouchement, non ? » Non. Qu’on s’entende bien, je n’émet aucun jugement de valeur vis à vis de ce confrère. Et je ne participe pas à la course à la guérison la plus rapide. Certains patients ont besoin de nous voir 3 fois pour guérir, quand pour d’autres une seule fois suffit. Je remarque simplement qu’il est aisé d’adopter l’attitude d’un responsable d’une secte pour manipuler aisément le parent inquiet de l’avenir de son enfant.

La palpation implique la subjectivité de celui qui touche (et de celui qui est touché sans doute). Une personne extérieure qui n’aurait pas développé l’intelligence de sa main ne pourrait en aucun cas contredire vos sensations personnelles. Alors, annoncer à une mère que le crâne de son enfant est « intensément bloqué » et déclarer séance après séance que les progrès sont évidents mais pas assez importants pour arrêter les soins, relève de la pure malhonnêteté intellectuelle.Mais étrangement, quand il s’agit d’un enfant, l’adulte ne nous émet jamais le reproche ou le doute de devoir le faire revenir. L’ostéopathie est encore jeune et souffre toujours dans sa guerre contre la médecine, qui a rendu certains de nos plus anciens confrères méfiants pour ne pas dire belliqueux à l’égard de l’Ordre des Médecins. Nous sommes la nouvelle génération, nous devons briser ce cycle à tout prix, et pour cela, nous avons besoin de nous imposer un sérieux des plus grands, à tout instant.

La sensation du travail bien fait, et fait honnêtement, devrait amplement nous suffire à nous conforter dans nos pratiques respectives. Bien sûr qu’on aimerait tous vivre de plus, plus aisément, mais la période n’en est pas encore pour notre profession aux considérations financières. Nous devons nous imposer une morale de tous les instants afin que l’ostéopathie continue de rayonner en France et de par le Monde. Il n’est pas acceptable de jouer avec l’émotion de l’autre pour le contraindre au rendez-vous forcé. L’ostéopathie périnatale est belle, pleine de promesses et si efficace, ne la ternissons pas par des velléités économiques. Les vérités comprises par nos mains ne devraient jamais être corrompues, et la reconnaissance de notre métier ne passera que par notre sens des responsabilités à tous.

05/10/16 – Fin d’un cycle

« On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement »

Retour de quelques jours en arrière. Samedi 1er octobre a eu lieu la remise de diplômes de nos anciens étudiants de 5ème année, après 48 heures de présentation de leurs mémoires de fin d’études. Tous (ou presque) sont là, accompagnés de leur famille ou d’amis proches, élégants et souriants. Chaque année, cette cérémonie m’attriste toujours un peu. On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement ; les voir quitter l’école annonce une fin de cycle, tout autant qu’un renouveau, avec la venue d’une promotion toute neuve pour leur succéder.

Je me surprends, lors de leur remise de diplômes, à me souvenir de chacun de leur prénom et nom de famille, d’anecdotes, de disputes, de moments de découragement, bref, je suis nostalgique. A. me manquera énormément, tout comme O. ou encore L. Je les félicite chaleureusement un à un, convaincu que notre route finira toutefois par se retrouver prochainement.

Quelques minutes avant le début de la cérémonie, Frédéric, enseignant de la première heure (je le considère presque comme le fondateur de l’établissement), et responsable de l’enseignement théorique du collège, prend la parole devant tout le monde, pour quelques lignes d’un discours que je souhaitais vous retranscrire. C’est un personnage à connaître, Frédéric, le regard souvent dirigé vers le sol, pouvant paraître mal à l’aise en grand comité, mais qui, dès sa prise de parole sur un sujet qu’il maîtrise ou apprécie, vous bluffe par sa sincérité et son humanisme. Le genre d’enseignant que l’on a qu’une fois dans sa vie, prêt à tout pour notre réussite, tant qu’on y met de l’énergie autant que lui. Une sorte de modèle pour moi, sans aucun doute. Ses discours sont toujours juste et touchants, celui de cette année ne déroge pas à la règle. Je me permets donc de publier ses mots exacts, à travers les notes qu’il a accepté de me remettre :

« Bonsoir à tous,

Sans doute que pour quelques-uns d’entre vous, la nuit sera longue à venir demain. Et sans vouloir abuser de votre nuit blanche parisienne, ni vous endormir avant le champagne, j’ai prévu de vous lire un petit compliment.
Au nom de toute l’équipe des enseignants de la théorie et du comité du mémoire, je vous adresse mes sincères félicitations et je profite de l’instant dont nous sommes les obligés avec Renan (Bain) et Chi-Hien (Phuong) pour remercier chaleureusement tous les directeurs de recherches investis chaque année.
J’aime à penser que les quelques années d’agitation partagées entre ces mus participent à un idéal (ou à des idéaux) : celui d’offir notre énergie et nos ressources au service de ceux qui sont fragilisés par la maladie.

Comme une lente révolution non violente, l’aventure ostéopathique tend à modifier le regard que l’on porte sur cet objet bien collant, bien attachant qu’est le corps.
Et si… et si finalement il ne s’agissait que d’une utopie, elle aurait le mérite d’être jolie.
Alors pour la beauté du geste, la bienveillance de la proposition et la puissance de l’engagement, recevez, mes chers confrères, un message de solidarité et de gratitude eu égards aux sacrifices que vous avez consentis pour devenir DO.
Je tiens associer à ces hommages chaque membre de l’équipe IDO (…). Nous vous souhaitons une belle et longue route ostéopathique. »

Chers anciens étudiants, bonne route, et gardez une petite place pour chacun d’entre nous dans votre tête.

03/10/16 – Ces jours difficiles pour tous

« On n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction. »

Je retrouvais ce soir l’une de mes trois classes de 3ème année avec impatience et plaisir. J’avais beaucoup apprécié les rencontrer et être en leur contact trois semaines auparavant. Notre programme du jour est, en plus de cela, particulièrement léger, une révision des deux premiers techniques sur les côtes apprises depuis le début de l’année. J’adore ça, on va pouvoir parler de clinique, de leur métier, je vais pouvoir continuer à éduquer leur main, leur esprit critique, et continuer à les voir progresser.

La première partie du cours se passe bien, un mélange de théorie et de pratique qui n’a pas l’air d’en ennuyer trop. Mais lors de la deuxième heure, deux événements finissent par me marquer. Deux jeunes filles, pendant les révisions de leurs techniques, se mettent à pleurer, pour des raisons différentes, à 20 minutes d’intervalle. Avec la crise violente de la semaine dernière, je commence à me poser des questions.

Mettons de côté le fait que les côtes soient des os reliés à des émotions particulièrement fortes : la peur, l’amour, le rapport à soi et à l’autre. Les pleurs de ce soir sont des larmes de fatigue. Déjà. Alors que les cours ont repris il y a moins d’un mois. Certains d’entre eux semblent en effet épuisés, et cette situation n’est pas normale. Sans doute que pour faire des grandes études, il faut de l’argent, et que lorsque la cellule familiale ne peut pas tout assumer seule, les vacances sont avant tout consacrées à remplir le porte feuille pour pouvoir subvenir à ses besoins essentiels.

Qu’est-ce qui est arrivé à notre société ? Qu’est-ce qui a fini par se passer pour que l’on considère normal l’anomalie du burn-out et de la dépression. Comment en est-on arrivés à décourager et à vider de leurs forces vitales des jeunes adultes qui devraient encore baigner dans une forme d’innocence ? J’ai bien des réponses à ces questions, mais je ne veux pas trop lorgner du côté de la sociologie sur ce blog. De toute façon, ceux qui me connaissent savent quel est le fond de ma pensée. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce que l’on peut faire pour remédier à cela.

L’enseignement doit absolument redevenir un jeu, et venir à ses cours doit être un plaisir. Plaisir d’apprendre, pour soi, sans jamais se sentir en compétition avec qui que ce soit. Plaisir de se sentir progresser en tant qu’ostéopathe, mais aussi humainement. Alors je leur donne à travailler des exercices élémentaires de palpation, leur rappelle que quand ils se manipulent entre eux ils se soignent déjà, qu’ils sont déjà bons dans ce qu’ils font, et qu’ils sont importants pour nous les enseignants. Mais surtout, importants pour moi.

Je ne veux pas d’une année difficile pour eux, je veux les voir s’accomplir et trouver les clés de la réussite, concernant leur vive professionnelle mais aussi personnelle. Je leur rappellerai autant que possible qu’il n’y a rien d’important dans les études. La seule chose qui compte vraiment, c’est que le printemps fleurisse dans nos cœurs. Car on n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction.

C’est un lien particulier qui nous lie, où je serai toujours distant, mais si proche d’une certaine manière. Leur faire voir leurs enseignants comme des accompagnateurs bienveillants plus que comme des possesseurs de savoir me paraît essentiel. Car ma réussite, ce sera la leur. Il n’en sera jamais autrement. Ce soir, C. et C., je suis heureux que vous ayez eu le courage de pleurer, et le courage de m’avouer combien c’est difficile. C’est difficile pour moi aussi, pour nous tous, et nos sourires ne déguisent rien. Mais ensemble, nous irons loin, bien plus loin que vous ne l’imaginez. Personne n’est jamais seul.