9/10/16 – L’honnêteté intellectuelle

« Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller »

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Ma première année dans mon nouveau cabinet fut essentiellement consacrée aux soins de personnes âgées, troisième voire quatrième âge.  Une patientèle avec laquelle je me suis toujours senti naturel, curieux de leur vie et de leurs expériences passées. Mais depuis le début de l’année 2016, l’âge moyen de mes patients a chuté considérablement. Et pour cause, environ un tiers d’entre eux est composé de nouveaux-nés. Je n’ai pas reçu de formation particulière pour ces sujets si uniques et délicats à manipuler, mais il faut croire qu’avec le temps je finis par me sentir de plus en plus à l’aise avec eux. Et je me rends compte que les relations avec les parents (souvent les mères en l’occurrence, les pères n’étant malheureusement que rarement présents lors des séances) sont essentielles lors de cette prise en charge. Je reviendrai très vite sur le rapport humain avec eux dans un prochain article, je souhaite aujourd’hui évoquer la question sous l’ordre financier.

Il est intéressant de noter qu’il est parfois difficile de faire accepter un rendez-vous de suivi à un adulte, quand c’est d’une facilité déconcertante avec les enfants. Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller. Si je lui annonce avoir besoin de voir son loulou 5 fois, à n’en pas douter, elle me l’emmènera ces 5 fois au cabinet. Dans une période où les temps sont durs pour tout le monde, la tentation peut être grande. Il en va alors de la responsabilité éthique du praticien de juger avec mesure le nombre de séances qu’il juge nécessaires. Et, soyons honnêtes, les motifs de consultation compliqués chez les nourrissons sont rarissimes. La constipation, les régurgitations, les crises de larmes ou les colères, rien de tout ça ne nécessite une prise en charge sur le long terme.

Pourtant, certaines mères me racontent leur expérience passée avec d’autres ostéopathes qui ont vu leur premier enfant. Et certaines choses me surprennent, voire me choquent. Vendredi matin, l’une d’elles me disait que son ostéopathe préconisait de voir l’enfant une fois tous les mois pairs de sa vie jusqu’à ses 18 mois, autrement dit 9 séances. On croit rêver. C’est évidemment sans compter les séances supplémentaires prises pour la mère, car, comprenez-vous, « il faut bien 4 ou 5 séances pour se remettre d’un accouchement, non ? » Non. Qu’on s’entende bien, je n’émet aucun jugement de valeur vis à vis de ce confrère. Et je ne participe pas à la course à la guérison la plus rapide. Certains patients ont besoin de nous voir 3 fois pour guérir, quand pour d’autres une seule fois suffit. Je remarque simplement qu’il est aisé d’adopter l’attitude d’un responsable d’une secte pour manipuler aisément le parent inquiet de l’avenir de son enfant.

La palpation implique la subjectivité de celui qui touche (et de celui qui est touché sans doute). Une personne extérieure qui n’aurait pas développé l’intelligence de sa main ne pourrait en aucun cas contredire vos sensations personnelles. Alors, annoncer à une mère que le crâne de son enfant est « intensément bloqué » et déclarer séance après séance que les progrès sont évidents mais pas assez importants pour arrêter les soins, relève de la pure malhonnêteté intellectuelle.Mais étrangement, quand il s’agit d’un enfant, l’adulte ne nous émet jamais le reproche ou le doute de devoir le faire revenir. L’ostéopathie est encore jeune et souffre toujours dans sa guerre contre la médecine, qui a rendu certains de nos plus anciens confrères méfiants pour ne pas dire belliqueux à l’égard de l’Ordre des Médecins. Nous sommes la nouvelle génération, nous devons briser ce cycle à tout prix, et pour cela, nous avons besoin de nous imposer un sérieux des plus grands, à tout instant.

La sensation du travail bien fait, et fait honnêtement, devrait amplement nous suffire à nous conforter dans nos pratiques respectives. Bien sûr qu’on aimerait tous vivre de plus, plus aisément, mais la période n’en est pas encore pour notre profession aux considérations financières. Nous devons nous imposer une morale de tous les instants afin que l’ostéopathie continue de rayonner en France et de par le Monde. Il n’est pas acceptable de jouer avec l’émotion de l’autre pour le contraindre au rendez-vous forcé. L’ostéopathie périnatale est belle, pleine de promesses et si efficace, ne la ternissons pas par des velléités économiques. Les vérités comprises par nos mains ne devraient jamais être corrompues, et la reconnaissance de notre métier ne passera que par notre sens des responsabilités à tous.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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