21/11/16 – Etudes et individualisme

« Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie. »

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Ce soir, je me suis mis en danger auprès de mes étudiants. C’est une chose assez singulière qui ne m’arrive presque jamais, je me suis mis en colère. Les faits sont les suivants, après une forte crise de tremblements et de vomissements d’une de mes étudiantes, j’entends à son sujet des mots très déplacés. J’apprends ensuite que les étudiants d’une même promotion ne partagent pas entre eux des informations essentielles et utiles à leur réussite, par jalousie et convoitise. Quelques autres exemples que je ne peux pas citer par souci d’anonymat viennent parsemer de déception ce tableau. Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie.

Tout d’abord parce qu’aucun concours ne vient sanctionner notre formation. Tout le monde est susceptible de devenir ostéopathe à condition de valider ses Unités de Formation avec la simple moyenne. Ensuite, parce que nous sommes une profession portée sur l’autre, philanthropique. Peut être suis-je encore trop naïf et attend de mes étudiants qu’ils se comportent déjà comme des praticiens. Mais il y a une chose qu’ils ne semblent pas avoir encore compris : un patient ne va pas chez un ostéopathe parce qu’il est bon praticien, mais parce qu’il est une bonne personne.

Et ce soir, certains m’ont prouvé qu’ils n’étaient pas encore prêt à soigner. Car être soignant, c’est souhaiter avant tout la réussite de tout le monde, sans jalousie ni convoitise. Le Monde a besoin d’ostéopathes, mais il a surtout besoin de bonnes personnes. Et d’altruisme. Pas de mise en compétition permanente les uns envers les autres. Alors ce soir, je me suis mis en colère, certaines de mes paroles ont dépassé mes pensées, mais je ne supporterai pas longtemps d’enseigner à une promotion qui choisira délibérément de se tirer vers le bas. Il y a dans ce Monde trop de personnes mal dans leur peau, désabusées, anxieuses, pour que nous en rajoutions entre confrères.

Ce soir, certains de mes mots ont dépassé ma pensée mais j’espère que ma colère était saine, et qu’elle leur permettra de réaliser qu’ils n’ont pas besoin d’être meilleurs qu’un autre pour progresser. Non. Pour vraiment progresser dans cette vie, il faut être meilleur soi même que la veille. Que l’instant d’avant. Se dépasser soi même avant de vouloir dépasser l’autre. Je reste convaincu que les discours négativistes qu’on leur rabâche souvent, sur le fait qu’ils auront du mal à travailler et à vivre de leur métier, est l’une des causes de ces guerres intestines qu’ils semblent se mener les uns les autres. Mais j’ai envie de les croire plus forts et plus intelligents que ça. J’ai envie de les croire au-dessus de l’attitude qu’ils me laissent entrevoir ce soir.

J’ai confiance en eux et je continuerai à travailler sur leur manque de confiance, leurs qualités intrinsèques, mais c’est un combat que je ne pourrai pas mener seul. Je vais avoir besoin de leur implication totale pour les tirer vers le haut, et leur faire réaliser que seules les bonnes personnes mériteraient de soigner. Nos patients ont besoin de praticiens bien dans leur pompe, ni envieux ni amers, ne se consacrant qu’à une seule chose, le bien être des autres. Car c’est en s’entourant de personnes bien dans leurs pompes qu’on se retrouve tiré vers le haut et ambitieux dans notre propre vie.

Je le sais, je me suis fait quelques ennemis ce soir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

21/11/16 – Maternité impossible

« Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? »

Avec l’accord d’un psychothérapeute travaillant en ville, je me permets de vous raconter l’histoire étonnante d’une sexagénaire venant me consulter depuis un an et demi. La première fois que je l’ai rencontrée au cabinet, celle-ci m’a fait part d’une demande étrange, l’aider à tomber enceinte. Il n’est pas rare que les gynécologues nous recommandent à des patients homme ou femme souffrant de troubles de la fertilité d’origine idiopathique ou anatomique. Étonné, je lui demande son âge à nouveau. Elle me le confirme, 62 ans. Je lui demande naturellement si elle est déjà ménopausée, elle me répond que oui. Un cours de physiologie s’impose.

Je lui explique qu’elle n’a aujourd’hui plus d’ovocyte de disponible, et que tomber enceinte est désormais impossible naturellement. Entonnement, tout ce que lui raconte, elle semble le savoir déjà. Face à ma surprise, elle me cite un article lu sur je ne sais quel site Internet malhonnête qui faisait l’état de femmes qui, passées 60 ans, parvenaient miraculeusement à tomber enceinte. J’ai beau lui expliquer que ces femmes partagent sans doute le point commun d’avoir connu une ménopause tardive, et que l’exemple n’est jamais la règle, mais rien à faire, elle n’en démord pas et requiert mon aide pour l’aider à tomber enceinte.

Je la prends en charge comme je prendrais en charge une jeune femme ou un jeune homme souffrant de troubles de fertilité. En travaillant les structures osseuses du bassin, et avec quelques manipulations viscérales. En revanche en fin de consultation, je lui impose d’aller voir un psychothérapeute et lui donne un nom au hasard dans l’annuaire (je n’avais jusque-là jamais collaboré avec eux dans mon nouveau cabinet). Je lui dis que je refuse de la revoir tant que sa thérapeute ne me confirme pas qu’ils aient bien travaillé ensemble.

Deux années ont passé depuis, et devinez, je la reçois de nouveau en fin de semaine dernière. J’appelle la psychologue qui m’explique qu’elle a fait beaucoup de chemin, qu’elles ont beaucoup travaillé ensemble sur la notion de maternité, etc… Pourtant, à 63 ans et désormais dix ans après sa ménopause, ma patiente me revient avec l’exacte même demande. L’aider à tomber enceinte. En en reparlant avec ma consœur, celle-ci semble surprise, et finit par me lâcher qu’elle est finalement toujours dans le déni, et se sent terriblement déçue des résultats de ses analyses. Elle terminera d’ailleurs notre conversation par un très dur « Parfois le déni est plus fort que tout », sorte de conclusion défaitiste qui a l’air de la marquer.

Je suis convaincu que cette histoire cache quelque chose, alors je creuse le plus possible. Il apparaît que ce désir maternel a toujours existé chez elle, mais qu’un cancer de l’utérus très jeune (35 ans) a rabattu totalement les cartes des plans de sa vie. En sautant quelques étapes, sachez qu’elle a connu trois rechutes, une vingtaine de chimiothérapie dans sa vie, et n’est considérée comme guérie que depuis une dizaine d’années tout au plus. La maladie l’a considérablement éloignée de sa vie amoureuse et sexuelle, par « honte de ne pas pouvoir offrir un enfant à un homme » comme elle me le rapporte.

Je commence à connaître la vie de ces habitants des campagnes. Et à réaliser certaines choses qui me sont douloureuses. Fonder une famille semble leur seule préoccupation, un devoir inconscient si fort qu’il n’est pas rare (j’use d’euphémisme) de rencontrer des jeunes filles mineures déjà maman. Un poids sociétal impossible à porter lorsque le corps vous impose de penser à vous en priorité avant de penser à offrir un bébé à un homme. Et cette formulation désastreuse ! Offrir un enfant à quelqu’un ? Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? On croit rêver. Qu’on se comprenne, je suis convaincu que ma patiente est malade. Dans son corps mais aussi dans sa tête. Mais une partie de moi reste persuadé que la société dans laquelle elle baigne ne peut être que catalyseur de ce type de troubles psychiatriques.

Elle ne sera jamais maman. Et ça n’est, de façon neutre et détachée, nullement ni un drame, ni une erreur de vie. Cependant, pour elle, ça veut tant dire. Je ne sais pas si elle réalisera un jour qu’il lui faudra faire le deuil d’enfanter un jour, mais ce jour-là, nous, son équipe soignante, auront grand intérêt à être particulièrement présents et à son écoute.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

13/11/16 – La soif d’apprendre

« Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux. »

Je rentre d’un weekend de travail intéressant. Dans le cadre de leur formation, mes étudiants sont appelés à assurer une permanence de soins ostéopathiques sur une compétition de badminton s’étalant sur trois jours. Je serai de corvée samedi et dimanche. A ma belle surprise l’ambiance entre eux est très saine, détendue et sérieuse, malgré leur obligation à s’adonner à leur métier en plein break de trois jours.

Les patients affluent toujours par vagues. Ca tombe bien, entre deux d’entre elles j’aime les faire travailler sur des sujets précis : les douleurs neurologiques, l’anatomie, quelques cas cliniques, etc. Je me suis aperçu d’une chose aujourd’hui qui me touche particulièrement. Les démonstrations magistrales semblent les ennuyer profondément. Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux.

Ce soir, je leur ai parlé de pédiatrie. De prise en charge de nourrissons. Et devinez quoi ? Quand on les traite comme des adultes, des confrères, on capte totalement leur attention.

Ca me fait me questionner grandement sur la façon d’enseigner. J’essaie toujours de bien faire, de donner un maximum d’informations à un élève suite à une séance, mais peut être que ce n’est pas de ça qu’il voudrait que je parle. Peut être a-t-il envie que je lui parle de son métier, de mon expérience, des répercussions concrètes de ses erreurs sur sa future vie professionnelle.

C’est toujours un dilemme. Les considérer comme des égaux alors qu’ils ont encore besoin d’être pris en charge scolairement ? Ou les considérer comme des demandeurs de connaissance en négligeant le fait qu’ils seront professionnels bien assez tôt ? La limite entre les deux et fine et je peine un peu à la trouver. Ils ont encore besoin d’être maternés, qu’on leur rappelle qu’on est fier d’eux, qu’ils travaillent bien, qu’ils vivront de leur métier. Mais je sens en eux une énorme indépendance qui grimpe en flèche.

Je crois tout simplement qu’ils sont en pleine mue, et qu’ils quittent petit à petit leur adolescence. Ca nous réserve quelques moments de crise encore, mais que c’est agréable de les voir grandir avec une véritable soif d’apprendre. J’ai le sourire.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

03/11/16 – Nocebo, les mots qui fâchent

« De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. »

En donnant cours à mes étudiants, je me suis aperçu de deux choses, qui feront l’objet de deux articles séparés. Ils ont tendance à dévaluer l’effet placebo et à ignorer au contraire totalement l’effet nocebo qu’ils peuvent éventuellement provoquer. J’aimerais partager avec vous ce début de réflexion qui devra être complété au fur et à mesure de vos remarques, que vous soyez patients ou praticiens de santé.

L’effet nocebo, finalement peu connu du grand public, est un phénomène qui pousse le patient à diminuer les effets de son soin. Ses causes sont multiples, la principale étant le fait qu’il ne croit pas en la thérapie qu’on lui propose. De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. En ostéopathie, cela pourrait se traduire par le type de soins que nous choisissons. Un patient ayant besoin à tout prix de se sentir craqué, ne réagira presque pas à une consultation utilisant presque exclusivement du crânien. C’est la raison pour laquelle j’incite toujours les futurs praticiens à se familiariser avec tout type de technique, structurelle ou fonctionnelle.

Mais cela se traduit également dans le choix des mots utilisés. Je vous recommande vivement le superbe article de Laurent Fabre que vous trouverez à cette adresse : https://gestiondeladouleurenthrapiemanuelle.wordpress.com/2016/10/09/premier-article-de-blog/

Il préconise avec sagesse de ne jamais utiliser de mots pouvant laisser suggérer au patients que ceux-ci ne seraient pas maîtres de leur corps. Il donne en exemple une liste de phrases à éviter comme « votre vertèbre est déplacée », « vous êtes totalement tendus », etc. Des phrases qui suggèrent deux choses, d’abord une forme de culpabilité (après tout on ne fait pas exprès de se sentir tendus ou angoissés) et ensuite l’idée que le corps peut n’en faire qu’à sa tête. C’est parfois vrai, mais quand on est convaincus d’être aux commandes de nos douleurs, on finit par les maîtriser facilement.

Le choix de nos mots est fondamental car ils résonnent dans la tête du malade, parfois jusqu’à son inconscient. Ainsi, en fin de consultation, il n’est pas rare que mes étudiants concluent leur consultation par la triptyque suivante « J’espère que ça ira mieux », « Si ça fait encore mal reprenez rendez-vous » ou encore « Je ne sais pas trop si ça ira mieux ». Il faut apprendre à mettre les patients dans une forme de réflexion positive, toujours optimiste, ne laissant pas de place au doute. Car si même le professionnel de santé ne paraît pas convaincu par sa thérapie, comment voulez-vous que le patient le soit ? Il rentrera naturellement chez lui convaincu que quelque chose cloche encore, ou que son cas est trop compliqué pour aller mieux rapidement.

La phrase « Si vous avez encore mal reprenez rendez-vous » est selon moi aussi négative et perverse. Elle sous-entend que le patient pourrait ne pas aller mieux. La formulation à adopter dans ces cas devrait plutôt ressembler à « Maintenant que nous avons travaillé sur la douleur en elle-même, j’aimerais vous revoir dans quelques jours pour refaire un point avec vous, et continuer à travailler sur la cause de son apparition. » Le malade comprend alors que la douleur devrait diminuer progressivement, et que l’ostéopathe est avant tout là pour lui permettre de redevenir maître de son corps.

Je comprends qu’être étudiant, c’est faire face à une multitude de remises en questions difficiles, et qu’il est presque impossible de se sentir alors en confiance (l’est-on jamais ?). Mais l’enseignement devrait passer par ce genre de cours et d’informations essentielles à une bonne prise en charge. Car étudiant ou praticien confirmé, le patient s’adresse à un professionnel de la santé, ignore souvent la différence d’expérience, et attend des résultats avant tout. Des résultats dont il est le premier responsable, ne l’oublions jamais.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.