21/11/16 – Maternité impossible

« Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? »

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Avec l’accord d’un psychothérapeute travaillant en ville, je me permets de vous raconter l’histoire étonnante d’une sexagénaire venant me consulter depuis un an et demi. La première fois que je l’ai rencontrée au cabinet, celle-ci m’a fait part d’une demande étrange, l’aider à tomber enceinte. Il n’est pas rare que les gynécologues nous recommandent à des patients homme ou femme souffrant de troubles de la fertilité d’origine idiopathique ou anatomique. Étonné, je lui demande son âge à nouveau. Elle me le confirme, 62 ans. Je lui demande naturellement si elle est déjà ménopausée, elle me répond que oui. Un cours de physiologie s’impose.

Je lui explique qu’elle n’a aujourd’hui plus d’ovocyte de disponible, et que tomber enceinte est désormais impossible naturellement. Entonnement, tout ce que lui raconte, elle semble le savoir déjà. Face à ma surprise, elle me cite un article lu sur je ne sais quel site Internet malhonnête qui faisait l’état de femmes qui, passées 60 ans, parvenaient miraculeusement à tomber enceinte. J’ai beau lui expliquer que ces femmes partagent sans doute le point commun d’avoir connu une ménopause tardive, et que l’exemple n’est jamais la règle, mais rien à faire, elle n’en démord pas et requiert mon aide pour l’aider à tomber enceinte.

Je la prends en charge comme je prendrais en charge une jeune femme ou un jeune homme souffrant de troubles de fertilité. En travaillant les structures osseuses du bassin, et avec quelques manipulations viscérales. En revanche en fin de consultation, je lui impose d’aller voir un psychothérapeute et lui donne un nom au hasard dans l’annuaire (je n’avais jusque-là jamais collaboré avec eux dans mon nouveau cabinet). Je lui dis que je refuse de la revoir tant que sa thérapeute ne me confirme pas qu’ils aient bien travaillé ensemble.

Deux années ont passé depuis, et devinez, je la reçois de nouveau en fin de semaine dernière. J’appelle la psychologue qui m’explique qu’elle a fait beaucoup de chemin, qu’elles ont beaucoup travaillé ensemble sur la notion de maternité, etc… Pourtant, à 63 ans et désormais dix ans après sa ménopause, ma patiente me revient avec l’exacte même demande. L’aider à tomber enceinte. En en reparlant avec ma consœur, celle-ci semble surprise, et finit par me lâcher qu’elle est finalement toujours dans le déni, et se sent terriblement déçue des résultats de ses analyses. Elle terminera d’ailleurs notre conversation par un très dur « Parfois le déni est plus fort que tout », sorte de conclusion défaitiste qui a l’air de la marquer.

Je suis convaincu que cette histoire cache quelque chose, alors je creuse le plus possible. Il apparaît que ce désir maternel a toujours existé chez elle, mais qu’un cancer de l’utérus très jeune (35 ans) a rabattu totalement les cartes des plans de sa vie. En sautant quelques étapes, sachez qu’elle a connu trois rechutes, une vingtaine de chimiothérapie dans sa vie, et n’est considérée comme guérie que depuis une dizaine d’années tout au plus. La maladie l’a considérablement éloignée de sa vie amoureuse et sexuelle, par « honte de ne pas pouvoir offrir un enfant à un homme » comme elle me le rapporte.

Je commence à connaître la vie de ces habitants des campagnes. Et à réaliser certaines choses qui me sont douloureuses. Fonder une famille semble leur seule préoccupation, un devoir inconscient si fort qu’il n’est pas rare (j’use d’euphémisme) de rencontrer des jeunes filles mineures déjà maman. Un poids sociétal impossible à porter lorsque le corps vous impose de penser à vous en priorité avant de penser à offrir un bébé à un homme. Et cette formulation désastreuse ! Offrir un enfant à quelqu’un ? Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? On croit rêver. Qu’on se comprenne, je suis convaincu que ma patiente est malade. Dans son corps mais aussi dans sa tête. Mais une partie de moi reste persuadé que la société dans laquelle elle baigne ne peut être que catalyseur de ce type de troubles psychiatriques.

Elle ne sera jamais maman. Et ça n’est, de façon neutre et détachée, nullement ni un drame, ni une erreur de vie. Cependant, pour elle, ça veut tant dire. Je ne sais pas si elle réalisera un jour qu’il lui faudra faire le deuil d’enfanter un jour, mais ce jour-là, nous, son équipe soignante, auront grand intérêt à être particulièrement présents et à son écoute.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

2 réflexions sur « 21/11/16 – Maternité impossible »

  1. Cela fonctionne comme cela dans la société de la République de Giléad, soit ce que sont devenus les Etats-Unis dans « La servante écarlate », excellent livre de Margaret Atwood, dystopie malheureusement assez réaliste : les femmes sont considérées soit fertiles soit improductives, les hommes ne peuvent pas être légalement stériles (!) et c’est toujours par la femme que l’enfant n’advient pas, et jugée inapte et envoyée aux Colonies comme « Antifemme », et la grossesse est même le rôle quasiment exclusif de celles qui sont appelées les « servantes ».

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