28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

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En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

01/12/16 – Dans le mur

« Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? »

L’année 2016 s’achève à grands pas, et l’heure est au bilan me concernant. D’un point de vue strictement professionnel, l’année fut excellente. Le cabinet continue de grandir, les patients semblent apprécier mon travail, et rarement je me serai senti autant soutenu, aussi bien entouré dans ma vie personnelle. Au fil de quelques rencontres hasardeuses, E., T., H., C., je me sens de moins en moins faible face à cette vie parfois difficile et rarement juste. Ainsi, j’ai cette étrange sensation d’être une sorte d’exception, au milieu de ces patients qui il y a encore quatre ans me consultaient majoritairement pour des douleurs articulaires simples, et qui aujourd’hui viennent tous m’exprimer un mal être bien plus profond qu’une simple maladie professionnelle.

Vous me direz, j’ai changé de région, l’Île de France pour l’Eure et Loir. C’est vrai, nos problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes que l’on vienne d’un bassin propice à l’emploi ou d’une région oubliée et sinistrée. C’est vrai, on attire avec le temps la patientèle qui nous correspond. Peut être est-ce moi qui réunit tant de personnes désabusées par un monde individualiste, des personnes à deux doigts de baisser les bras, meurtris par l’isolement, l’alcool et le suicide. Peut être est-ce que j’attire ces âmes chargées de chagrin jusqu’à moi, mais force est de constater que j’ai bien l’impression que ma pratique évolue grâce à elles. Merci pour ça.

« Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », prévoyait Malraux. Force est de constater qu’il avait raison sur un point. On ne peut plus continuer comme ça. Mardi, journée faste de huit patients, je me confronte aux mêmes problèmes qui hantent leur quotidien. Fatigue, dépression, burn-out, isolement, larmes, deuils impossibles, etc… la journée est chargée et il me faut bien le réconfort d’un ami au téléphone pour ne pas me laisser aller à mon tour à un défaitisme qui j’ai toujours refusé jusque-là. Les malades s’enchaînent et me racontent leur quotidien qu’ils semblent traverser tête baissée, incapables de ressortir quoi que ce soit de lumineux de leur quotidien, et s’ils ne cherchent pas en moi de solution, ils viennent au moins pour retrouver une forme de réconfort. Je m’y atèle, autant que possible, mais au fond de moi je me sens en colère.

C’est devenu une habitude dans notre société, il faut l’énergie de particuliers pour prendre soin de nos plus faibles. Des associations pour distribuer bénévolement de la nourriture à ceux qui souffrent de la faim. Ou pour trouver des logements à des SDF pour qui l’espérance de vie s’amenuise comme peau de chagrin. Il leur faut un ostéopathe, une infirmière, un généraliste, un thérapeute, pour se sentir écoutés, exister, et pris en compte. C’est simple, j’ai l’impression que mes patients sont en quête de leur humanité. Je leur accorde que les Trois Huit à l’âge de 58 ans, ça n’a aucun sens. Que vivre avec une retraite à 350 euros, ce n’est pas un défi, c’est une absurdité. Que guérir du chagrin d’un fils qui choisit de mettre fin à ses jours pour fuir ses racketteurs et fuir la honte de se sentir victime, relève de l’impossible. Que devoir justifier d’un document administratif à l’Assurance Maladie qu’on a bien été amputé d’une jambe ressemble à une épopée kafkaïenne.

Un ami, Hugo Pellerin, écrivait dans un superbe papier de son blog Prof en Scène : « En novembre, il faut trouver ce qui nous rend forts ». Je ne le remercierai jamais assez pour ses mots si doux et si réconfortants, qui me confirment que nous sommes tous en ce moment en pleine mue. Nous ne pouvons plus avancer de la sorte, au risque de nous prendre un mur en pleine vitesse. Quelque chose doit changer, et si le changement ne viendra sans doute jamais de nos représentants, il doit se réaliser au fond de nous-même. Est-ce qu’on prend toujours le temps de s’écouter les uns les autres ? Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? J’essaie à tout prix de ne pas faire l’erreur de ne vivre que pour moi. De ne pas oublier que je suis encore fièrement debout grâce à l’accompagnement bienveillant de ceux que j’aime. Qu’ils me sont précieux et ne seront jamais acquis. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai probablement pas continuer des années comme ça. Le poids de la souffrance des autres est lourd, et il m’est toujours aussi difficile de ne pas en porter une partie avec moi. Mais d’un autre côté, je ne pourrais jamais couper au milieu de ses pensées Mr R., 91 ans, torturé par son ancienne épouse, et qui ne trouve de joie plus que dans ses rares parties de cartes. Et je suis heureux qu’il parvienne avec tant d’humilité à se confier à moi comme à un ami. Mais il va falloir que tout cela change, si l’on ne souhaite pas nous voir s’effondrer les uns après les autres devant cette humanité qui continue de se déchirer.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.