01/12/16 – Dans le mur

« Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? »

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L’année 2016 s’achève à grands pas, et l’heure est au bilan me concernant. D’un point de vue strictement professionnel, l’année fut excellente. Le cabinet continue de grandir, les patients semblent apprécier mon travail, et rarement je me serai senti autant soutenu, aussi bien entouré dans ma vie personnelle. Au fil de quelques rencontres hasardeuses, E., T., H., C., je me sens de moins en moins faible face à cette vie parfois difficile et rarement juste. Ainsi, j’ai cette étrange sensation d’être une sorte d’exception, au milieu de ces patients qui il y a encore quatre ans me consultaient majoritairement pour des douleurs articulaires simples, et qui aujourd’hui viennent tous m’exprimer un mal être bien plus profond qu’une simple maladie professionnelle.

Vous me direz, j’ai changé de région, l’Île de France pour l’Eure et Loir. C’est vrai, nos problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes que l’on vienne d’un bassin propice à l’emploi ou d’une région oubliée et sinistrée. C’est vrai, on attire avec le temps la patientèle qui nous correspond. Peut être est-ce moi qui réunit tant de personnes désabusées par un monde individualiste, des personnes à deux doigts de baisser les bras, meurtris par l’isolement, l’alcool et le suicide. Peut être est-ce que j’attire ces âmes chargées de chagrin jusqu’à moi, mais force est de constater que j’ai bien l’impression que ma pratique évolue grâce à elles. Merci pour ça.

« Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », prévoyait Malraux. Force est de constater qu’il avait raison sur un point. On ne peut plus continuer comme ça. Mardi, journée faste de huit patients, je me confronte aux mêmes problèmes qui hantent leur quotidien. Fatigue, dépression, burn-out, isolement, larmes, deuils impossibles, etc… la journée est chargée et il me faut bien le réconfort d’un ami au téléphone pour ne pas me laisser aller à mon tour à un défaitisme qui j’ai toujours refusé jusque-là. Les malades s’enchaînent et me racontent leur quotidien qu’ils semblent traverser tête baissée, incapables de ressortir quoi que ce soit de lumineux de leur quotidien, et s’ils ne cherchent pas en moi de solution, ils viennent au moins pour retrouver une forme de réconfort. Je m’y atèle, autant que possible, mais au fond de moi je me sens en colère.

C’est devenu une habitude dans notre société, il faut l’énergie de particuliers pour prendre soin de nos plus faibles. Des associations pour distribuer bénévolement de la nourriture à ceux qui souffrent de la faim. Ou pour trouver des logements à des SDF pour qui l’espérance de vie s’amenuise comme peau de chagrin. Il leur faut un ostéopathe, une infirmière, un généraliste, un thérapeute, pour se sentir écoutés, exister, et pris en compte. C’est simple, j’ai l’impression que mes patients sont en quête de leur humanité. Je leur accorde que les Trois Huit à l’âge de 58 ans, ça n’a aucun sens. Que vivre avec une retraite à 350 euros, ce n’est pas un défi, c’est une absurdité. Que guérir du chagrin d’un fils qui choisit de mettre fin à ses jours pour fuir ses racketteurs et fuir la honte de se sentir victime, relève de l’impossible. Que devoir justifier d’un document administratif à l’Assurance Maladie qu’on a bien été amputé d’une jambe ressemble à une épopée kafkaïenne.

Un ami, Hugo Pellerin, écrivait dans un superbe papier de son blog Prof en Scène : « En novembre, il faut trouver ce qui nous rend forts ». Je ne le remercierai jamais assez pour ses mots si doux et si réconfortants, qui me confirment que nous sommes tous en ce moment en pleine mue. Nous ne pouvons plus avancer de la sorte, au risque de nous prendre un mur en pleine vitesse. Quelque chose doit changer, et si le changement ne viendra sans doute jamais de nos représentants, il doit se réaliser au fond de nous-même. Est-ce qu’on prend toujours le temps de s’écouter les uns les autres ? Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? J’essaie à tout prix de ne pas faire l’erreur de ne vivre que pour moi. De ne pas oublier que je suis encore fièrement debout grâce à l’accompagnement bienveillant de ceux que j’aime. Qu’ils me sont précieux et ne seront jamais acquis. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai probablement pas continuer des années comme ça. Le poids de la souffrance des autres est lourd, et il m’est toujours aussi difficile de ne pas en porter une partie avec moi. Mais d’un autre côté, je ne pourrais jamais couper au milieu de ses pensées Mr R., 91 ans, torturé par son ancienne épouse, et qui ne trouve de joie plus que dans ses rares parties de cartes. Et je suis heureux qu’il parvienne avec tant d’humilité à se confier à moi comme à un ami. Mais il va falloir que tout cela change, si l’on ne souhaite pas nous voir s’effondrer les uns après les autres devant cette humanité qui continue de se déchirer.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

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