4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Publicités

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s