17/3/17 – Solitudes

Je viens de recevoir A, un homme de 87 ans, ayant connu le chagrin en 2011 de perdre à la fois sa femme et son fils unique, l’une de vieillesse et l’autre d’un accident terrible. C’est la première fois que je le vois en cabinet, et je suis agréablement surpris de sa facilité à me parler de ces événements avec détachement, ainsi que par la joie de vivre qu’il semble dégager. Souffrant depuis quelques mois d’une douleur à l’épaule droite, je cherche lors de l’anamnèse ce qui pourrait dans son quotidien expliquer sa présence. Je lui demande s’il participe à certaines vies associatives, s’il fait un peu de sport avec des amis, s’il joue de la musique, etc. Dans ma tête, pour se remettre de deux décès aussi violents, il faut avoir une vie sociale stable et développée.

Je suis donc assez étonné quand il m’avoue ne « pas faire grand-chose d’autre que lire et écrire » de ses journées. Je lui demande s’il a des petits enfants, il se trouve qu’il en a deux, de son fils décédé. L’un a dépassé la trentaine et vit à quelques kilomètres de son lieu d’habitation, l’autre est un peu plus jeune (je ne lui ai pas demandé son âge exact) et est parti en Allemagne une année pour parfaire sa maîtrise de la langue. Depuis le décès de sa femme, il ne prend plus de nouvelles de ses amis, car « c’était surtout E qui avait l’habitude de maintenir nos relations sociales ». Force est de constater que l’effort ne semble plus bilatéral, puisque d’après ses dires, il n’est plus sorti de chez lui pour se distraire depuis le second enterrement.

De temps à autres, son petit fils aîné passe s’enquérir de ses nouvelles le temps d’un déjeuner, et A semble s’en contenter largement. Quand je lui pose quelques questions sur son quotidien, il se cantonne à des banalités comme « je me fais livrer mes courses », « je ne suis jamais malade je n’ai pas besoin de médecin » ou encore « je devrais vendre ma voiture, je ne m’en sers plus ». Entre ces quelques phrases, il me reparle discrètement de ses lectures et de ce qu’il écrit, des nouvelles horrifiques dont le genre l’a toujours passionné. Il me raconte quelques-unes de ses histoires que je trouve amusantes malgré leur style, et nous parlons quelques minutes du peu que j’en connais.

Il a découvert il y a quelques mois la littérature anglo-saxonne à laquelle il n’avait jusque-là « jamais jeté de coup d’œil », et nous discutons alors en terrain connu de tous les deux. Je me risque quand même à lui poser une question que me taraude depuis le début. Je vous la formule telle que je l’ai posée : « Et est-ce que vous êtes aussi heureux à l’intérieur que vous en donnez l’impression à l’extérieur ? » Je ne sais pas pourquoi mais cette question l’a beaucoup fait rire, ce à quoi il a fini par me répondre avec un peu de défiance : « Et vous jeune homme ? » Touché. Je comprends sa remarque car ma question était un peu cinglante, j’aurais tout aussi pu lui affirmer que je ne croyais pas qu’il eût pu être encore heureux après ses traumatismes, ça aurait été aussi maladroit. Mais je lui fais part quand même de mon étonnement sous forme interrogative : « Comment faites-vous ? »

J’aurais aimé enregistrer ses réponses tant je les ai trouvées fascinantes. Pour les résumer, A est en effet heureux et en paix avec lui-même. Il était au courant de la maladie de sa femme, son décès lui a paru bien que douloureux, assez naturel. Quant à la mort de son fils, il a en effet traversé une dépression de six mois dont il est parvenu seul à se remettre. Cependant il m’avoue avoir toujours été solitaire, même lorsqu’il était marié et qu’ils vivaient à quatre à la maison. Que la société a toujours été une source d’angoisse pour lui, et qu’il ne s’est jamais aussi bien senti que dans son monde. Il aime vivre à son rythme, selon ses règles, avec le minimum de contrainte.

S’il se sent seul ? Bien sûr, il me l’a avoué plus d’une fois. S’il en est malheureux ? Il paraît évident après notre entrevue que non. Au contraire, il la côtoie bien plus aisément qu’il ne supporte la venue de son petit-fils qu’il trouve « un peu envahissant ». A me renvoie en fait à ma propre définition de la solitude, que je trouve terrifiante et à éviter à tout prix. Rien que la pensée de perdre de nouveau des gens qui me sont chers me terrifie. Je suis convaincu de ne pas être capable de vivre sans eux. Entendre A me rend admiratif mais aussi craintif, d’une certaine façon. Il m’explique que « la vie est une succession de moments dont il faut tirer le maximum », et que « quand il est nécessaire de vivre en communauté, autant que ça se passe bien, ce qui est important c’est de ne pas avoir peur d’être seul », car selon lui « avoir peur d’être seul, c’est avoir peur d’être soi-même ».

Je ne peux m’empêcher de culpabiliser quelque peu, me dire que j’ai la chance d’avoir l’âge, de fortes relations familiales et amicales, des opportunités à ne plus savoir qu’en faire, suffisamment de sous pour me permettre de sortir quand je le souhaite, et malgré tout, entre A et moi, c’est bien moi qui me sens le plus seul. Ou plutôt, qui vit le plus mal ses (rares) moments de solitude. Quand je lui ai demandé s’il avait une recette, il m’a simplement répondu que « certains loups sont solitaires, d’autres nourrissent leurs petits, et d’autres aiment guider les meutes. »

Il est évident que cette consultation doit me pousser à remettre en question ma vision de la solitude. A la fois pour moi et me permettre d’être plus apaisé au quotidien, mais également pour mes patients. Je dois comprendre ce que signifie désormais la phrase « je me sens seul » que j’entends si souvent. Car A est seul, c’est une évidence, mais n’en ressent aucun poids. A l’inverse de certains qui sortent, ont des activités, voient leurs enfants régulièrement, mais se sentent abandonnés et ne se gênent pas pour m’en parler longuement. La solitude cache probablement autre chose que la simple peur de se retrouver seul, et certainement que je devrais pousser ceux qui la sentent pressante et douloureuse à travailler dessus. Moi le premier d’ailleurs. A a un petit peu chamboulé ma vision de cette drôle d’émotion, et m’a, sans que je m’en aperçoive sur l’instant (ni même au moment de débuter ces lignes) donné de sacrées clés pour affronter l’un des défis de ma vie, et pour aider l’autre à affronter sa propre peur. « Et vous jeune homme ? » J’y travaille, j’y travaille…

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

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8/3/17 – Humanisme et foi religieuse

« La demi-heure qui suivit fut remplie d’une succession d’anecdotes touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer sur le fait qu’elle est une bonne personne. »

Je reçois ce mercredi M, 52 ans, une femme d’origine algérienne, aide-soignante dans un grand hôpital des Yvelines (78). M. me parle dès le début de sa consultation de son village algérien de naissance, de sa foi inébranlable et des jolies choses de la vie. Elle m’évoque son nouveau compagnon, les exploits de ses petits-enfants, ses voyages, mais également son rapport aux patients.

Il est de ces quelques consultations dont on sait qu’elles nous raviront, car le rapport de confiance que l’on va mettre en place avec notre patient semble inné. Sans effort, nous nous livrons sur nos conceptions de nos professions respectives, et les difficultés que nous y rencontrons au quotidien. Petit à petit, M. m’évoque ses doutes concernant le management qu’elle subit, les réductions d’effectif, l’augmentation du nombre de lits, les exigences folles de sa direction qui la poussent à travailler avec négligence (« maltraitance » est par ailleurs le mot exact qu’elle a choisi, sans doute trop dramatique), et son refus de s’y plier. Puis petit à petit, M. me parle de ses doutes personnels, et de sa crainte de l’Après Vie.

Voyez-vous, M. croit dur comme fer en l’Enfer et en le regard inquisiteur d’Allah pour qui ne s’appliquerait pas à faire le bien du mieux qu’il le peut au quotidien. Elle craint que son métier ne l’oblige à négliger de plus en plus ses patients et ne la conduisent sur une mauvaise voie. Car « un jour, vous devrez rendre des comptes à Allah, et ce jour-là, si votre balance ne penche pas du bon côté, il saura vous le faire payer ». Bien que j’aie toujours eu quelques réticences à l’égard de la religion comme vecteur de pression (autant sociale qu’intime), je reconnais une démarche chez elle qui me touche profondément. En me parlant de cette peur qui semble l’envahir et la hanter au quotidien, elle commence à pleurer au moment où je m’y attendais le moins.

Je commence à connaître cette population spécifique, pauvre, mise à l’écart de la vie que j’ai eu la chance de mener : des études supérieures, un accès si simple à la culture, etc… Or, quand un patient craque de la sorte et se met à chercher une de mes mains à serrer, je comprends qu’un drame se cache derrière tant d’empathie et de questionnements. Nous concluons rapidement, sous ma direction et ma décision, notre discussion sur sa profession quand la séance se termine, quand je lui demande de rester quelques temps avec moi (le luxe du temps) afin que nous continuions à échanger quelques minutes. Je devrais systématiquement suivre mes intuitions, il serait temps que j’apprenne définitivement cette leçon.

Je lui demande si elle vit seule, elle me répond que oui, depuis le divorce avec son mari. Je n’ai plus besoin de poser de questions, M. se livre à moi sans aucune retenue à partir de cet instant : la rencontre d’un mari jaloux et possessif qui lui a interdit de travailler, l’aboutissement de cette relation qui lui aura tout de même offert deux magnifiques enfants dont elle ne saurait être plus fière, puis les viols conjugaux, quotidiens, les coups, les blessures graves, qu’elle a pourtant acceptés, tenus sous le joug de la culpabilité de partir avec deux enfants en bas âge sans revenu. Puis tout bascule un jour, quand son ex-mari s’en prend à sa seconde fille.

M. ne se sentait accomplie à ce moment qu’en tant que mère, tant la violence physique et morale de son mari lui faisait oublier qu’elle était femme avant tout. Paradoxalement c’est son instinct maternel qui la pousse à partir du jour au lendemain avec des enfants de 4 et 7 ans, sans revenu ni famille (la sienne vit encore en Algérie et son frère aîné est exilé au Pérou), pour se retrouver en foyer dans une grande ville d’Eure et Loir. M. doit alors tout réapprendre à zéro : se former à une profession, trouver de quoi s’occuper de ses filles, et les nourrir.

A ce titre, elle m’avoue à demi-mots avoir du voler de grandes quantités de nourriture les deux années pendant lesquelles elle se formait à son métier actuel. Ces actes la terrifient encore aujourd’hui, elle qui est convaincue que cela lui sera reproché le jour du Jugement venu. Je suis convaincu qu’elle a tort, mais impossible de la convaincre elle. Elle me parle avec d’incessantes larmes de l’exemplarité de ses filles durant cette période, deux sœurs jeunes mais conscientes de la situation, qui ne réclamaient rien à Noël ni à leur anniversaire. M. a fait de son mieux pour les combler, semble satisfaite de son travail (pour avoir rencontré une de ses filles lors d’une consultation l’année dernière je peux vous assurer qu’elle a fait plus que bien), et ne pense plus qu’à une seule chose aujourd’hui, faire le bien à l’hôpital, ou le quitter et recommencer de nouveau à zéro. Ça ne lui fait plus peur.

Son rapport au patient, je m’y retrouve totalement. A chercher leur regard au quotidien, connaître les noms de leurs enfants et petits-enfants, leurs goûts, leur histoire personnelle, etc. « Vous savez, il suffit parfois de leur serrer la main pour leur redonner courage et foi en la vie. » Comme j’en suis conscient, mais qu’il est agréable de l’entendre de la bouche d’une consœur. « Une fois je me suis faite gronder par ma direction car pour la fête des grands-mères je m’étais déguisée en mamie du bled avec bandana et tout. Mais je m’en fiche, ça a fait rien tout le monde. » La demi-heure qui a suivi la fin de séance était une succession d’anecdotes malicieuses et touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer qu’elle est bien une bonne personne.

Mais laissez-moi vous dire, M., vous êtes bien plus que ça. Vous êtes une femme magnifique qui rayonne comme rarement je le vois. Vous vous attelez à faire le bien autour de vous, citant les passages les plus beaux et optimistes du Coran à qui veut l’entendre pour rassurer, réconforter, et n’hésitez pas quand il le faut à étreindre, serrer, caresser. Vous êtes la personne que je rêve de devenir dans 22 ans, et un modèle d’admiration et d’abnégation pour moi. Le mari qui n’a pas su vous traiter comme la grande personne que vous êtes n’est rien qu’un imbécile qui doit être un homme bien malheureux aujourd’hui. Vous êtes belle, vous êtes grande, et les efforts que vous fournissez pour soulager vos patients sont une balance d’un poids inconsidérable, qui la feront pencher en votre faveur, quel que ce soit ce que la vie vous a contraint à faire par le passé.

Vous m’avez ouvert cette difficile journée de la meilleure façon qu’il soit, et je me devais de vous raconter, quelques instants seulement, afin que celui qui lise ces lignes bénéficie à son tour de votre humanisme et de votre courage. Vous m’avez mille fois remercié à la fin de la consultation, m’avez couvert de louanges, mais de temps à autres, ce n’est pas le praticien qui fait le plus de bien à son patient. Je n’oublierai pas cette consultation.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.