8/3/17 – Humanisme et foi religieuse

« La demi-heure qui suivit fut remplie d’une succession d’anecdotes touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer sur le fait qu’elle est une bonne personne. »

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Je reçois ce mercredi M, 52 ans, une femme d’origine algérienne, aide-soignante dans un grand hôpital des Yvelines (78). M. me parle dès le début de sa consultation de son village algérien de naissance, de sa foi inébranlable et des jolies choses de la vie. Elle m’évoque son nouveau compagnon, les exploits de ses petits-enfants, ses voyages, mais également son rapport aux patients.

Il est de ces quelques consultations dont on sait qu’elles nous raviront, car le rapport de confiance que l’on va mettre en place avec notre patient semble inné. Sans effort, nous nous livrons sur nos conceptions de nos professions respectives, et les difficultés que nous y rencontrons au quotidien. Petit à petit, M. m’évoque ses doutes concernant le management qu’elle subit, les réductions d’effectif, l’augmentation du nombre de lits, les exigences folles de sa direction qui la poussent à travailler avec négligence (« maltraitance » est par ailleurs le mot exact qu’elle a choisi, sans doute trop dramatique), et son refus de s’y plier. Puis petit à petit, M. me parle de ses doutes personnels, et de sa crainte de l’Après Vie.

Voyez-vous, M. croit dur comme fer en l’Enfer et en le regard inquisiteur d’Allah pour qui ne s’appliquerait pas à faire le bien du mieux qu’il le peut au quotidien. Elle craint que son métier ne l’oblige à négliger de plus en plus ses patients et ne la conduisent sur une mauvaise voie. Car « un jour, vous devrez rendre des comptes à Allah, et ce jour-là, si votre balance ne penche pas du bon côté, il saura vous le faire payer ». Bien que j’aie toujours eu quelques réticences à l’égard de la religion comme vecteur de pression (autant sociale qu’intime), je reconnais une démarche chez elle qui me touche profondément. En me parlant de cette peur qui semble l’envahir et la hanter au quotidien, elle commence à pleurer au moment où je m’y attendais le moins.

Je commence à connaître cette population spécifique, pauvre, mise à l’écart de la vie que j’ai eu la chance de mener : des études supérieures, un accès si simple à la culture, etc… Or, quand un patient craque de la sorte et se met à chercher une de mes mains à serrer, je comprends qu’un drame se cache derrière tant d’empathie et de questionnements. Nous concluons rapidement, sous ma direction et ma décision, notre discussion sur sa profession quand la séance se termine, quand je lui demande de rester quelques temps avec moi (le luxe du temps) afin que nous continuions à échanger quelques minutes. Je devrais systématiquement suivre mes intuitions, il serait temps que j’apprenne définitivement cette leçon.

Je lui demande si elle vit seule, elle me répond que oui, depuis le divorce avec son mari. Je n’ai plus besoin de poser de questions, M. se livre à moi sans aucune retenue à partir de cet instant : la rencontre d’un mari jaloux et possessif qui lui a interdit de travailler, l’aboutissement de cette relation qui lui aura tout de même offert deux magnifiques enfants dont elle ne saurait être plus fière, puis les viols conjugaux, quotidiens, les coups, les blessures graves, qu’elle a pourtant acceptés, tenus sous le joug de la culpabilité de partir avec deux enfants en bas âge sans revenu. Puis tout bascule un jour, quand son ex-mari s’en prend à sa seconde fille.

M. ne se sentait accomplie à ce moment qu’en tant que mère, tant la violence physique et morale de son mari lui faisait oublier qu’elle était femme avant tout. Paradoxalement c’est son instinct maternel qui la pousse à partir du jour au lendemain avec des enfants de 4 et 7 ans, sans revenu ni famille (la sienne vit encore en Algérie et son frère aîné est exilé au Pérou), pour se retrouver en foyer dans une grande ville d’Eure et Loir. M. doit alors tout réapprendre à zéro : se former à une profession, trouver de quoi s’occuper de ses filles, et les nourrir.

A ce titre, elle m’avoue à demi-mots avoir du voler de grandes quantités de nourriture les deux années pendant lesquelles elle se formait à son métier actuel. Ces actes la terrifient encore aujourd’hui, elle qui est convaincue que cela lui sera reproché le jour du Jugement venu. Je suis convaincu qu’elle a tort, mais impossible de la convaincre elle. Elle me parle avec d’incessantes larmes de l’exemplarité de ses filles durant cette période, deux sœurs jeunes mais conscientes de la situation, qui ne réclamaient rien à Noël ni à leur anniversaire. M. a fait de son mieux pour les combler, semble satisfaite de son travail (pour avoir rencontré une de ses filles lors d’une consultation l’année dernière je peux vous assurer qu’elle a fait plus que bien), et ne pense plus qu’à une seule chose aujourd’hui, faire le bien à l’hôpital, ou le quitter et recommencer de nouveau à zéro. Ça ne lui fait plus peur.

Son rapport au patient, je m’y retrouve totalement. A chercher leur regard au quotidien, connaître les noms de leurs enfants et petits-enfants, leurs goûts, leur histoire personnelle, etc. « Vous savez, il suffit parfois de leur serrer la main pour leur redonner courage et foi en la vie. » Comme j’en suis conscient, mais qu’il est agréable de l’entendre de la bouche d’une consœur. « Une fois je me suis faite gronder par ma direction car pour la fête des grands-mères je m’étais déguisée en mamie du bled avec bandana et tout. Mais je m’en fiche, ça a fait rien tout le monde. » La demi-heure qui a suivi la fin de séance était une succession d’anecdotes malicieuses et touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer qu’elle est bien une bonne personne.

Mais laissez-moi vous dire, M., vous êtes bien plus que ça. Vous êtes une femme magnifique qui rayonne comme rarement je le vois. Vous vous attelez à faire le bien autour de vous, citant les passages les plus beaux et optimistes du Coran à qui veut l’entendre pour rassurer, réconforter, et n’hésitez pas quand il le faut à étreindre, serrer, caresser. Vous êtes la personne que je rêve de devenir dans 22 ans, et un modèle d’admiration et d’abnégation pour moi. Le mari qui n’a pas su vous traiter comme la grande personne que vous êtes n’est rien qu’un imbécile qui doit être un homme bien malheureux aujourd’hui. Vous êtes belle, vous êtes grande, et les efforts que vous fournissez pour soulager vos patients sont une balance d’un poids inconsidérable, qui la feront pencher en votre faveur, quel que ce soit ce que la vie vous a contraint à faire par le passé.

Vous m’avez ouvert cette difficile journée de la meilleure façon qu’il soit, et je me devais de vous raconter, quelques instants seulement, afin que celui qui lise ces lignes bénéficie à son tour de votre humanisme et de votre courage. Vous m’avez mille fois remercié à la fin de la consultation, m’avez couvert de louanges, mais de temps à autres, ce n’est pas le praticien qui fait le plus de bien à son patient. Je n’oublierai pas cette consultation.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.