17/5/17 – Fâché

« J’aurais aimé qu’on me dise que ce serait parfois difficile, que je n’apprécierai pas certains patients et qu’il n’y a aucun mal à ça, et que je serai mis à mal d’une certaine façon. »

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On les connaît tous, ces gens-là, dans notre vie privée. Je devrais parler de caractère plutôt que de personnes, et ne pas généraliser bêtement. Ces caractères pessimistes et étouffants, dévorant d’énergie, habitués à se plaindre mais si passifs dans leur vie. La plainte a des effets thérapeutiques j’en suis convaincu, et verbaliser ses soucis est une façon comme une autre de prendre conscience de ses propres problèmes. Mais cela ne suffit évidemment pas à guérir. Si j’ai pris soigneusement l’habitude de m’éloigner de ces personnes dans ma vie privée qui finalement ne cherchent pas à communiquer mais à s’épancher et s’écouter parler de leurs malheurs, je n’ai pas cette possibilité en cabinet. Il faut dire qu’au cours d’une consultation, on s’attendrait plutôt à rencontrer des patients combattifs venus trouver des solutions à leur problème. Ce jour-là, ce n’était pas le cas.

J’ai donc reçu M, une jeune femme de 34 ans peu souriante, pressée, vite assise à mon bureau, choisissant de ne pas répondre à mes questions concernant son état civil mais d’insister lourdement sur le fait qu’elle souffrait terriblement. Tant pis, je lui demanderai tout cela un peu plus tard. M semble en effet avoir mal au genou depuis plusieurs années, elle est d’ailleurs en arrêt de travail depuis presque 18 mois. Ses examens ne révèlent rien d’anormal, elle a jusque-là été soignée par des antidouleurs et des anti-inflammatoires. En janvier de cette année, un chirurgien a même accepté de réaliser une « chirurgie d’exploration », probablement pour la rassurer, bien que j’ignore que de telles méthodes peuvent être pratiquées. Sans résultat.

Elle me parle de son malaise général, de la difficulté de vivre avec ses tracas, et de son mal-être depuis qu’elle a pris du poids. En effet, depuis l’apparition de la douleur, elle me dit ne plus rien faire, avoir arrêté le sport, ne plus sortir de chez elle, et s’être lourdement handicapée d’une trentaine de kilos supplémentaires. En 18 mois. Le chiffre me paraît énorme, mais ce n’est pas mon genre de questionner les dires d’un malade. Je l’examine debout, assise, allongée, et ne retrouve pas grand-chose moi non plus. Je choisis néanmoins la voie du placébo, lui expliquant qu’en effet elle a de légers déséquilibres, et qu’en la manipulant les effets se feront ressentir dès le lendemain. Ce à quoi elle me répond sèchement « ça m’étonnerait que vous puissiez me soulager ». Un frein énorme à sa guérison, cela va sans dire.

J’essaie alors de comprendre sa vie d’avant la gonalgie. Cerner ce qui aurait pu la mettre dans un état de stase si difficile à vivre pour elle. Sans surprise, je découvre quelques déceptions. Une, d’ordre amoureux, une autre importante au travail (un cas vraisemblablement de harcèlement), et sa douleur naissant au moment du décès de sa mère dont elle semblait être très proche. Cette plainte au genou m’apparaît donc comme une bénédiction dans sa vie, l’occasion pour elle de souffler enfin, de prendre du recul sur ces difficiles événements, et repartir du bon pied. Lorsque je lui fais part de mes remarques, je lui suggère, entre autres, de s’orienter dans une nouvelle direction professionnelle. Sa réponse est cinglante, « comment voulez-vous que je travaille dans cet état-là, je suis plus handicapée qu’une personne handicapée ». Me sentant touché par le handicap, cette remarque me déplaît. Je lui propose de s’intéresser à des professions où la position assise est prédominante, mais « non je ne peux pas rester assise sans avoir mal ». Le télétravail ? « Chez moi, ce n’est pas un bon environnement pour travailler ». S’inscrire sur un site de rencontre pour rencontrer une nouvelle personne dans sa vie et l’aider à remonter la pente ? « Les hommes sont des lâches, et puis j’en ai pas l’air mais je n’ai pas bon caractère ». Si, si…

M a besoin d’être plainte c’est une évidence, mais je ne veux pas tomber dans le panneau de la négativité, ça ne lui serait pas bénéfique. J’use des outils que je maîtrise, lui fais toucher les tissus de son genou avec moi avant et après les techniques pour qu’elle perçoive l’amélioration, mais rien à faire : « oui enfin c’est pas parfait non plus ». Quand j’évoque la possibilité de refaire du sport pour perdre son surpoids et l’aider à se sentir de nouveau bien dans sa peau, elle ne peut pas car le sport lui fait mal. Je propose des sports non traumatiques pour les genoux comme la piscine, l’eau est trop sale. Le vélo ? Elle n’aime pas ça. Le yoga ? C’est pour les vieux. Bien.

La consultation est un vrai chemin de croix. Mon empathie a des limites que je ne connaissais pas encore. J’ai déjà eu des patients qui voulaient guérir à tout prix, d’autres qui voulaient guérir mais en ne se remettant qu’à l’action des autres et pas la leur. C’est la première fois que j’ai, visiblement, une personne qui a besoin d’être malade. Malgré les évidences. Malgré les solutions. Et je vis mal ma séance, c’est peu de le dire. Je regarde l’horloge en permanence, l’écoute parler sans rien répondre, me concentre sur la partie manuelle de mon métier en n’attendant que son départ. Je passe à côté de la consultation, impossible de le dire autrement. La journée se termine, je raconte tout cela à un ami, ma colère contre M, ma déception à l’égard de mon attitude, et ma frustration vis-à-vis de l’échec.

Le temps a coulé depuis, et je me rends compte de quelque chose. C’est qu’il y en a des choses qu’on ne m’enseigne pas à l’école. On en engrange des connaissances anatomiques, physiologiques, sémiologiques, etc… Mais quand il s’agit de parler de cas particuliers, d’unicité des patients, de nos rapports personnels à la maladie, on est finalement plongés dans le grand bain, sans bouée à notre disposition. J’aurais aimé qu’on me dise que ce serait parfois difficile, que je n’apprécierai pas certains patients et qu’il n’y a aucun mal à ça, et que je serai mis à mal d’une certaine façon. Mais surtout, j’aurais aimé qu’on me parle des différent.es M dans le monde. Que l’on m’explique que certaines personnes ne cherchent pas à guérir, mais peut être simplement à être écoutées et confortées dans leur souffrance. Que ce qui m’apparaît évidemment bon, ne l’est peut-être pas pour tous, et qu’il y a fort à parier que M est plus heureuse convaincue que le monde lui en veut et qu’elle est un cas désespéré, plutôt que d’accepter qu’elle ait fait des mauvais choix de vie l’ayant entraîné vers cette douloureuse dépression qu’elle traverse. J’aurais aimé qu’on me dise que mes mains ne soigneraient pas tout, que l’âme est une entité insondable et loin d’être évidente à cerner, et que les patients les plus détestables sont aussi sans doute ceux qui ont le plus besoin de nous.

J’ai revu M ce matin et c’est la raison pour laquelle je rédige cet article aujourd’hui. Bien entendu, rien ne va mieux. Je ne vais pas dans son sens catastrophiste, mais je la prends différemment. Non, ce n’est pas juste ce qu’elle a vécu au travail. Oui, certains hommes ont de mauvaises intentions. Oui, elle va mal. En revanche je plante une graine dans sa tête : si son genou souffre, son esprit n’est lui non plus pas au mieux. J’arrive à lui faire prendre conscience de la coïncidence de l’apparition de sa douleur avec la période pénible qu’elle a pu connaître. Que le corps envoie parfois des messages difficiles à décrypter. Qu’elle n’a pas à avoir honte de souffrir. Et surtout, qu’elle a besoin d’elle-même pour se sortir de là. Bien sûr, M m’a bombardé de messages négatifs tout au long de la séance, mais m’a aussi promis qu’elle contacterait le psychiatre que je lui ai recommandé.

J’ai de nouveau passé un désagréable moment en sa compagnie. Même si je vis la consultation comme une petite victoire, je ne peux m’empêcher d’être épuisé par les personnes qui se laissent couler et se plaignent de ne pas remonter à la surface sans essayer de nager. Or, s’il y a bien une chose que j’ai comprise au cours des années, c’est qu’un patient qui ne nous laisse pas indifférent fait résonner quelque chose en nous. Sans doute ne puis-je supporter ces caractères car je me vois moi-même dans les moments difficiles m’isoler, et grommeler dans ma barbe que personne n’est là pour moi. Que ses traits de caractère me rappellent les miens dans mes mauvais jours, et qu’il n’est pas agréable de croiser son regard dans un miroir quand on se sent mal dans sa peau. Peut-être oublie-t-on souvent que nous sommes la personne la plus importante de notre vie, et que la prise de rendez-vous de M tombe à une période où j’avais besoin qu’on me le rappelle. Ou peut-être ne vois-je que ce qui me parle. En tous les cas, il faut parfois humblement déposer notre cape de super-héros et redescendre sur Terre. Je ne sais pas comment soigner M, je ne lui ai pas fait de bien, mais j’aurais mis du cœur à l’ouvrage pour qu’elle se sente comprise, et mes mains à son service. Faire peu, c’est déjà quelque chose, non ?

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.