23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

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L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

12/6/17 – Souffrance au travail et ostéopathie

En pleine période électorale, loin de moi l’idée de discuter de politique sur ce blog. Je ne défends publiquement aucune opinion, aucun camp ni parti, ainsi, cet article doit être lu avec des yeux vierges de toute idéologie. Le fait est que, je constate de l’extérieur (tout comme le constatent de nombreux confrères) de vives dégradations des conditions de travail en entreprise qui me laissent pantois, et m’alarment bien souvent.

Mon « patient type » est une femme de plus de 60 ans. Ces consultations concernent environ 50% de ma fréquentation, le reste étant composé de nourrissons (10%) et d’adultes (35%) en proie aux souffrances de l’entreprise. Je relisais avec intérêt les fiches de ses derniers ayant consulté jusque-là en 2017 pour confirmer ce dont je m’étais aperçu il y a déjà un moment : leurs douleurs sont presque toujours liées à leurs conditions de travail. Qu’il s’agisse d’ouvriers indépendants, de fonctionnaires ou d’employés, on me parle de pressions financières, de pressions hiérarchiques, de dégradation des conditions de travail (une mention particulière aux infirmières.rs, aux factrices.rs, aux vendeurs.euses, aux personnels administratifs de mairie et d’hôpitaux, aux restaurateurs.rices, enseignants.tes etc.) Le résultat de ce mal être est impressionnant : sur les 131 séances effectuées avec ces actifs, 71% ont déjà été en arrêt de travail pour un mois ou plus.

Les raisons ne varient que très peu : pathologies inhérentes à leurs professions (les fameux Troubles Musculo-Squelettiques), Burn-Out (comprendre, dépression professionnelle) ou accidents du travail. Ces pathologies qui jalonnent la France et se développent comme des champignons sont les principales raisons qui font que l’ostéopathie continue de se développer, et finira par paraître importante voire fondamentale aux yeux du monde médical. Pour ne citer que deux patients, je pense à C., factrice de 52 ans, opérée de l’épaule pour une calcification de l’épaule, et dont ni le poste de travail ni les horaires n’ont connu d’aménagement par la suite (en a résulté un second passage sur la table d’opération), et Madame T, la quarantaine, déclarée inapte au travail depuis sa tentative de suicide en 2011 suite à un procès perdu contre son ancien employeur qui a obtenu son licenciement.

On dit souvent que l’ostéopathie est une profession précaire, en particulier pour les plus jeunes d’entre nous. C’est entièrement vrai, mais cette réalité ne fait pas sens. Ma présence ponctuelle dans certaines entreprises pour soigner les employés en ayant besoin me prouve que nos actions sont non seulement bénéfiques pour leur bien-être, mais offrent en plus de cela une belle opération de communication de la part des responsables à qui l’on prête de bonnes intentions en nous appelant. Comment peut-on continuer de la sorte, à précariser des professions entières jusqu’à en briser les plus faibles, quand des solutions simples et évidentes existent. Comment peut-on ignorer que le bien-être au travail est facteur de productivité et surtout de bonheur pour chacun de ses membres. Comment se fait-il que nous devions encore et toujours négocier avec les médecins des différentes boîtes pour expliquer que notre présence est bénéfique, sans danger, et importante. A n’en point douter, si nous poursuivons dans cette dangereuse voie de précarisation des emplois et de fragilisation du code du travail, nous ne manquerons pas de patients dans les années à venir.

Bien que cela nous soit directement profitable, ne soyons pas hypocrites là-dessus, ce n’est pourtant pas notre rôle, et cela va même à l’encontre de nos concepts fondamentaux. Nous ne sommes pas les pompiers, nous prévenons les incendies. Nous ne réparons pas les murs fissurés mais cherchons à réparer les raisons des fissures. Nous ne devrions pas intervenir quand il est déjà trop tard (comprendre, quand le mal est déjà confortablement installé), mais nettement en amont. La souffrance de nos patients, c’est la nôtre aussi. Car nous souhaitons leur guérison et constatons que rien n’est mis en place dans leur environnement pour les y accompagner. Réductions d’effectifs, chantage à l’emploi, bas salaires, pas assez de temps libre pour prendre le temps d’être soi-même, et nous voici au milieu d’une guerre perdue d’avance, celle du soin total. Je l’affirme en conséquence : dans cet environnement, il nous est juste impossible de soigner nos malades convenablement.

Nous resterons toujours à la disposition des patrons qui feront appel à nous pour nous aider à gérer l’absentéisme, les arrêts de travail répétés, le confort des leurs. Mais tant que la productivité restera du vocabulaire d’entreprise, et exclusivement d’entreprise, tant qu’on ne prendra pas conscience qu’une personne doit aussi et surtout être productive dans sa vie personnelle (créatrice, à l’aise au milieu de son entourage, soucieuse de sa santé, heureuse, empathique), nous ne ferons partie que des solutions de dernière chance, des praticiens en bout de chaîne à qui l’on ne fera appel que quand tout aura échoué par ailleurs, intervenant alors des mois voire des années après le moment t idéal qui nous éviterait tant de désagréments. Le corps est une machine magnifique si facile à dérégler, et le jour où sa mécanique vous lâche, quand on vous force à en tirer plus d’énergie qu’il n’est capable d’en produire, ce jour-là vous posez un genou à terre et l’engrenage infernal de la santé précaire et diminuée vous emmènera bien plus profondément que vous n’imaginiez pouvoir couler un jour.

Prendre soin de nous et de nos proches est un devoir citoyen, alors je tiens à le rappeler une fois de plus : faites appel dans vos boîtes respectives à des ostéopathes, des masseurs, des kinésithérapeutes, des acuponcteurs, des homéopathes, des chiropracteurs, et toute autre profession de santé. Ne suivez pas la tendance de l’hyper productivité vaine et stérile qui ne peut que se réaliser au détriment de la vie des autres. Nous ne sommes pas de bons magiciens et ne pourrons pas toujours relever ceux qui tomberont. Une pensée très tendre à la famille Malandain qui m’autorise à les citer dans cet article (elle est la raison première de sa rédaction), dont le père, technicien informatique, a fini par mettre violemment fin à ses jours dans les locaux de son entreprise en mars 2017.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.