3/8/17 – Démence et enfance

« Le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter. »

Publicités

J’ai reçu hier madame M., 37 ans, pour la seconde fois en trois semaines. Venue me consulter pour des lombalgies et des troubles du sommeil, elle ne met pas longtemps lors de l’anamnèse à associer ses maux à ses relations avec son père. Je suis toujours content lorsqu’un patient parvient de lui-même à mettre en lien ses souffrances morales avec ses douleurs physiques. Il est devenu acquis dans nos têtes que nos tracas finissent par se répercuter d’une façon ou d’une autre sur notre organisme. J’ai pour habitude de dire que le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter.

Quoi qu’il en soit, son histoire est singulière et malheureusement assez triste. Élevée par sa maman dans un « cocon d’affection permanent » et par un « père tyrannique qu’elle n’a jamais aimé », elle se retrouve aujourd’hui dans une situation délicate. En effet, son papa souffre de démences dont le diagnostic laisse craindre à un début de maladie d’Alzheimer. Sa mère et elle subissent désormais ses lourdes colères, et pertes de repères. Tantôt il ne sait plus où il se trouve ni qui sont ces deux personnes qui envahissent sa maison, tantôt il se renferme dans des caprices pour ne pas se laver les dents ou se mettre au lit, ce weekend il aurait décidé de ne manger plus que du fromage, et depuis peu le voilà devenu violent à chaque frustration.

demence-phen375-france

Madame M. souffre évidemment de cette situation, et passe autant de temps que possible chez sa maman. Elle qui tous les jours effectue plus de 4h de transports pour aller travailler à la Porte de Clignancourt. Qui pensait ne plus rien devoir à son papa mais qui revient subitement dans sa vie de la pire des façons. Elle qui n’a jamais pu avoir d’enfant dans sa vie malgré ses envies répétées, quittée récemment par un homme frappé de chagrin par le fait qu’il n’était pas fertile, et qui, plus jamais, aurait besoin de ne se consacrer qu’à elle et elle seule. Mais depuis un an et demi, sa vie est « mise entre parenthèses », elle ressent un éloignement important de ses amis, et la solitude finit par lui peser à ce point qu’elle ne trouve plus jamais le sommeil. Seuls ses trajets en train jusqu’à Montparnasse lui permettent de fermer l’œil quelques minutes, d’après ses dires. A en juger de son état général, je ne peux que la croire.

La situation paraît pourtant appeler une solution simple : ses parents ont mis de côté beaucoup d’argent, il faut l’utiliser pour placer son père dans un institut médicalisé. Pour la sécurité de son épouse, mais également pour la sienne. Et à toute autre échelle, je dirais aussi pour celle de sa fille. Elle qui voit désormais en lui un homme anciennement fort redevenu enfant capricieux, menaçant par ses humeurs quiconque irait à son encontre, jusqu’à passer à de la violence physique. J’ai beau lui parler de cette solution tout le long de la séance, solution qu’elle sait être la seule viable, je sens qu’elle ne prendra pas la décision de sitôt. Car Madame M. culpabilise énormément. Évoquer avec son papa la possibilité de quitter sa maison le plonge dans une détresse importante, et un mutisme long de plusieurs jours. Elle craint qu’il ne se dégrade loin de chez lui malgré son jeune âge (moins de 70 ans). Et me narre nombre d’histoires qu’elle aurait lues ci et là, racontant comment, déracinés, des retraités se laisseraient mourir une fois sortis de leur maison personnelle.

J’aimerais avoir des connaissances plus solides en psychologie pour pouvoir mieux l’accompagner. Je lui ai d’ailleurs recommandé un psychothérapeute de confiance sur Paris. J’espère qu’il trouvera les mots justes. Je la sens torturée par un choix évident qu’elle ne peut se résoudre à prendre. Par amour pour cet homme ? Oui, je le pense sincèrement. Malgré ses dires et sa colère immense à son égard, prendre tant de temps pour peser le pour et le contre d’un choix qui finalement n’en est pas un, craindre pour sa dégradation et penser à sa peur de la solitude, ces réactions ne peuvent pas venir d’une personne indifférente. Car l’opposé de l’amour ce n’est pas la haine, mais bien l’indifférence. J’évoque à demi-mots cette belle empathie qu’elle dégage à l’égard d’une personne lui ayant causé tant de torts dans sa vie, elle me répond les larmes montant aux yeux « qu’il faut bien s’occuper de sa famille quand on n’a pas d’enfant à élever. » Je trouve cette phrase d’une grande dureté.

Je pense qu’elle s’en voudra toujours de « ne pas avoir pu donner d’enfant à un homme » (quelle formulation curieuse, quand dans ma conception c’est à l’enfant lui-même qu’on offre la vie, ainsi qu’à tous les membres de la famille. Depuis quand une femme doit-elle offrir un enfant à son mari…) Que la maladie de son père la ramène à sa propre condition et que cette situation est une forme de punition pour elle. Devoir « gronder son père » et « reprendre son éducation » semble lui rappeler le rôle de mère qu’elle rêvait d’embrasser et craint ne jamais connaître. Si j’avais un souhait à émettre aujourd’hui, ce serait celui de la voir trouver le courage de prendre cette difficile décision, pour reprendre sa vie là où elle l’a laissée il y a 18 mois. Car j’ai l’intime conviction qu’aucun parent n’a jamais voulu tant peser négativement dans la vie d’un de ses enfants. Cet homme mérite des soins médicaux et une famille épanouie. En attendant, les 90 minutes accordées à ma patiente semblent lui avoir fait du bien. Je vois sa mère en consultation lundi prochain, et espère parvenir à l’accompagner aussi bien que possible dans les prochaines semaines qui s’annoncent décisives pour eux trois. Mes meilleures pensées.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

Auteur : Stéphane Vandaine

Entre deux consultations, après une longue journée à donner cours, ou entre deux séances de cinéma ou de théâtre, les quelques maux d'un ostéo, entre rires et émotions. Récit d'un quotidien d'une terrible banalité, recelant de la beauté de l'anonymat de mes patients et étudiants.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s