20/9/17 – L’angoisse de la rentrée

Vous avez peur de mon jugement ? De celui des patients ? Parfait, vous êtes murs pour ce qui vous attend par la suite.

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Depuis début septembre, nous accueillons dans notre clinique ostéopathique de nouveaux étudiants actuellement en 3ème année, prêts à débuter leur formation clinique. Après deux ans d’apprentissage théorique intensif, les voilà face à une montagne : comment mettre en application correctement ces deux années de travail au service des patients ? Durant tout un semestre, ils seront spectateurs attentifs de leurs aînés. Observateurs uniquement, cette position leur permettra d’assister aux erreurs des autres et de se former à leur tour. Une technique de formation que je n’apprécie guère (je préfère amplement les aider à entrer dans le grand bain en consultant aussitôt que possible) mais qui nous est imposée par nos nouveaux référentiels ministériels.

J’ai eu l’occasion de rencontrer une dizaine de ces étudiants, de les observer à mon tour, et de leur poser de nombreuses questions. Sans surprise, ils se disent angoissés à l’idée de ne pas savoir faire, et certains même craignent leur première rencontre avec un patient. Si c’est un sentiment que je peux entièrement comprendre (je ne pesais pas lourd lors de ma première consultation en 2009), je regrette une fois de plus qu’on n’ait visiblement pas assez insisté sur le fait que tout ce qu’ils apprenaient jusque-là était parfaitement concret. C’est un écueil qui est, j’imagine, inhérent à toute profession manuelle, où la théorie, indispensable, prend au début le pas sur la pratique. Pour autant, doit-on laisser des étudiants naviguer deux années en eaux troubles sans qu’ils aient vraiment idée de ce qui les attend pour les trois dernières années de leur formation ? Et supposons que certains ne se sentent plus d’avis de soigner, que penser de cette perte de temps (et d’argent) importante auparavant ?

Car disons-le, nous nous en apercevons tous, les années de formation pratique sont totalement déterminantes, et il n’est pas rare de rencontrer des étudiants brillants sur le papier, se tranformer en pierre le jour J. A l’inverse, quand certains peuvent éprouver de grandes difficultés en théorie, la révélation de la pratique clinique peut les métamorphoser, leur faire prendre conscience de la beauté de notre profession et de la nécessité de travailler dur. Comme pour toute autre chose, la passion aide à produire de l’énergie.

Cette réflexion de côté, retour à mes nouveaux, les yeux pleins d’admiration pour leurs aînés, terrorisés à l’idée un jour de devoir prendre leur place, et de se confronter au regard de leurs tuteurs de clinique. Cette peur (comme toute peur par ailleurs) est un message passionnant à décoder, car de nombreuses choses se cachent derrière : la peur de ne pas faire assez bien, d’être jugé, désapprouvé parfois, de perdre ses moyens, de ne pas aimer ce que l’on fait, de l’inconnu avec de nouveaux patients exigeants, etc. Toutes de bonnes raisons, quand on y pense. C’est terrible à dire, car ça ne me ressemble vraiment pas de me laisser gagner par cette pensée, mais je suis assez heureux de les savoir angoissés. A l’affirmation « Je n’ai jamais le trac avant d’entrée en scène » d’une jeune comédienne à l’égard de Marlene Dietrich, celle-ci lui aurait répondu « Tu verras, ça vient avec le talent. » Il n’y a que les sots qui n’ont jamais peur. Quelques-uns, imbus de leur personne, persuadés que le monde leur tend les bras sans un minimum d’efforts à fournir. Je veux bien croire en quelques exceptions, mais en tant qu’enseignant, j’accueille leur peur avec beaucoup de bienveillance et de plaisir. Je suis heureux de les voir s’appliquer, s’en vouloir quand ils n’en ont pas fait assez, me questionner sur le sens de mes reproches.

La relation développée avec un étudiant anxieux de mon regard porté sur son travail est toujours riche. Son émotion me pousse à trouver les mots adéquats à ses doutes, à me remettre dans la peau d’un étudiant qui débute, et à autant pointer du doigt ce qui allait que ce qui n’allait pas. « On ne soigne qu’en tremblant » disait Canguilhem. Un patient est toujours une expérience unique et singulière dont on a encore tout à apprendre. L’angoisse de sa rencontre est parfaitement saine, et il en faut de l’expérience pour se sentir définitivement à la hauteur de cette rencontre. Cette peur, il faut la chérir à tout prix, car c’est elle qui nous alerte d’un danger, nous pousse à craindre pour la santé de nos patients, nous force à fournir plus d’efforts et nous fait progresser. Je sais que cette troisième année est un immense challenge, suscitant autant d’appréhension que d’excitation, mais c’est aussi une formidable leçon à retenir. Vous avez peur de mon jugement ? De celui des patients ? Parfait, vous êtes murs pour ce qui vous attend par la suite. Car aujourd’hui nous sommes avec vous en cas de pépin, mais dans quelques années, quand vous aurez quitté l’adolescence de l’ostéopathie, vous seul devrez répondre de votre thérapie et de vos actes. C’est effectivement terrifiant, mais si gratifiant, une fois le sentiment du devoir accompli.

Je leur souhaite néanmoins (est-il vraiment besoin de le préciser) une année douce est agréable à vivre, et que ces émotions un peu troublantes ne seront jamais paralysantes. Dans tous les cas, nous serons là pour les secourir, mais plus le temps passe, et plus je vois cette manifestation de souffrance comme une bénédiction qui frappe les plus méritants. Hâte de cette année !

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

PS : je tiens à remercier Frédéric Pariaud pour ses enseignements de culture médicale déterminants dans ma carrière.