6/4/18 – Colères divines

« Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes. »

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Yousra a tout juste cinquante-cinq ans. Vivant à une cinquantaine de kilomètres du cabinet, elle est en ce moment en ville chez sa tante, dont elle partage la chambre. C’est une femme élégante, souriante mais paraissant introvertie, qui souffre de douleurs tout le long du dos. Les épaules sont prises, les genoux lui font mal, elle souffre d’insomnies chroniques et a perdu tout appétit récemment. D’après ses dires, en quelques mois, elle aurait perdu une vingtaine de kilos. S’occupant de chambres d’hôtes, elle aurait arrêté toute activité professionnelle depuis début décembre. Depuis, elle se décrit comme quelqu’un sans passion ni goût pour quoi que ce soit, et me décrit un ennui permanent qui la « ronge de l’intérieur ».

Il ne faut pas beaucoup plus d’indices pour comprendre qu’elle souffre au moins autant moralement que physiquement. Avant de passer sur la table, après mes questions d’usages, elle me révèle qu’elle a perdu son mari au début de l’hiver « par sa faute », la voix basse. Lui proposant d’échanger ensemble autour de ce sujet, elle me répond que non de la tête, et précise qu’elle a surtout besoin de se libérer de ses tensions physiques. Je n’insiste pas.

Pourtant, quelques instants seulement après s’être allongée sur la table, elle se met à grincer des dents et à respirer fort. Je reconnaîtrais ces symptômes à des kilomètres. Elle s’apprête à faire une crise d’angoisse. Je pose une main sur son épaule, cherche son regard, et lui rappelle qu’elle peut se confier. Ce qu’elle me raconte me fait froid dans le dos.

Je lui ai parlé de ce blog lors de la consultation, et j’ai communiqué mon besoin de raconter son histoire. Elle m’autorise à dévoiler son prénom, mais en aucun cas les circonstances du décès de son mari. En effet, Yousra, par maladresse, est à l’origine de l’accident mortel de son conjoint. Elle n’en dort plus. L’interrogatoire policier s’est semble-t-il affreusement mal passé. Ses trois fils, tous installés au Canada, sont en colère à son égard. La seule personne qu’il lui reste, c’est cette vieille tante malade, pleine d’empathie, qui semble la réconforter comme jamais. Sans une once de jugement. Exactement ce dont elle a besoin.

Nous parlons longuement de l’accident. J’essaie de porter son attention sur le fait qu’être à l’origine de certaines conséquences ne démontre aucunement la notion de culpabilité. Elle semble l’entendre, mais ça ne la console pas. J’insiste sur le besoin de trouve un psychothérapeute qui l’accompagne. Elle se dite prête à se rendre sur Paris pour cela, ça tombe bien, je connais une personne formidable. Tout le long de la séance, elle parvient à contenir ses larmes. Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes.

Et puis, en fin de séance, elle se couvre les yeux de sa main droite. Son diaphragme se contracte pendant la consultation. Je sens qu’elle pleure. Elle déglutit fort, et tente de contenir son chagrin. Je lui propose de me partager ce qu’elle ressent. « J’ai abandonné Dieu », répètera-t-elle pendant de longues secondes. Quand je lui demande le sens de ces mots, elle m’explique se sentir punie pour ne pas avoir prié. Avoir cédé aux « pressions occidentales » concernant sa religion. Habituellement habile avec les mots et les émotions, je ne sais plus quoi répondre.

Sûrement parce que, profondément croyant, je ne suis en revanche pas religieux. C’est une appartenance que je ne comprends pas. La cause de tant de malentendus, de contraintes passéistes, de dogmes. Je reconnais en la croyance en Dieu un grand nombre de vertus, mais la culpabilisation inhérente à certaines pratiques religieuses me dépassent. Comment lui confier ma pensée, c’est juste impossible. J’essaie de lui remémorer la grande clémence dont Allah semble faire dans le Coran. Qu’Il ne lui viendrait jamais à l’idée de punir qui que ce soit. Qu’il n’y a rien de punition divine dans le drame qu’elle traverse. Mais plus que la solitude et l’abandon de sa famille, c’est son abandon à Lui qu’elle craint.

Elle se sent redevable, coupable de s’être éloignée du bon chemin, et plus que jamais seule. Je suis démuni. Comme si affronter le deuil du seul homme qu’elle ait connu ne suffisait, comme si l’éloignement physique et émotionnel de ses fils n’était pas suffisant, il faut qu’elle souffre d’une peur que je ne comprends pas. Une peur irrationnelle à mes yeux, dont je ne comprends pas la portée. Qu’auriez-vous dit à ma place ?

Je redeviens rationnel, autant que possible. Aller sur ce terrain-là ne peut-être que maladroit de ma part. Alors, nous avons regardé ensemble les différents clubs de sa région. Les activités qui pourraient l’intéresser. Elle aime les cartes, et la marche à pied. Ca tombe bien, de nombreuses randonnées sont proposées. Elle ne connaît pas les règles de la belotte ? Elle les apprendra avec son futur groupe. Mais il faut qu’elle sorte, Yousra. Qu’elle s’aère enfin l’esprit, et qu’on la baigne de bienveillance. Je suis intimement touché par son histoire et affligé de son chagrin. Mais aujourd’hui, je n’ai pas d’autre réponse à donner.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.