27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

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Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

9/10/17 – L’accolade de Mr. A

« Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ? »

Ce lundi, je rends visite à un nouveau patient vivant dans une maison de retraite que j’ai l’habitude de fréquenter pour y dispenser mes soins. Je ne m’appesantirai pas plus sur les conditions sanitaires du lieu, déplorables, qui m’ont poussé par le passé à signaler l’établissement auprès de la préfecture dont il dépend. Mr A. est un nonagénaire de 96 ans, très vif d’esprit, franchement intimidant, puisqu’il a pour habitude de vous fixer du regard pendant toute la séance. Ou peut être qu’il cherche simplement dans vos yeux un petit peu d’attention voire d’affection.

Mr A. est une personne passionnante, assoiffée de connaissances, venu dans la maison avec une collection de livres anciens qu’il aime à raconter. Il aime la littérature russe plus que personne (et me parle d’auteurs dont je n’ai jamais entendu parler, même vaguement), a appris à se servir d’internet le jour où il a découvert qu’on pouvait visiter virtuellement différents musées du monde, et trompe le temps en recherchant ci et là les mots croisés les plus compliqués qu’il puisse trouver.

Il semble ne souffrir ni de quelconque maladie invalidante, ni de douleurs vives, ce qui est assez rare pour son âge. C’est à peine si son médecin n’hésite pas à supprimer ses anti-hypertenseurs tant il se trouve en bonne santé. Pourtant, il m’appelle pour un motif qui semble l’user presque toutes les nuits, ce que l’on appelle le syndrome des jambes sans repos (le patient se sent le besoin permanent de bouger ses jambes, qui tremblent souvent au repos). Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ?

Je lui demande le nom de ce docteur et le note soigneusement dans mon agenda, je ne manquerai pas de questionner mes prochains patients faisant appel à lui. Au cours de notre séance, je lui demande s’il ne s’ennuie pas trop et s’il ne se sent pas isolé, le phénomène est malheureusement fréquent aujourd’hui. Sans surprise, il me dit ne jamais recevoir aucune visite. Quand je lui en demande la raison, il me répond ne jamais eu avoir de femme dans sa vie, et que son seul frère vit près d’Aix en Provence en maison médicalisée. Ils semblent en froid (je n’en connais pas les raisons) et passe donc ses journées seul.

Tandis que je manipulais l’une de ses jambes, il semble commencer une phrase qu’il ne finit pas. Je l’encourage à me parler mais finit par hocher la tête en me disant que « c’est ridicule ». J’ai beau essayer de le rassurer, je n’en saurai pas plus. Sauf que quelques minutes plus tard, je le vois stopper sa respiration et se pincer les lèvres. Je lui rétorque que quoi qu’il ait à me dire, je ne le jugerai sous aucun prétexte. Je le vois baisser les yeux et marmonner doucement, comme pour lui : « vous pouvez me prendre la main ? »

Je suis incapable de vous décrire à quel point je me suis senti décontenancé. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais gardé soigneusement mais poliment mes distances. Alors que dans le cas de Mr A. j’avoue ne même pas avoir réfléchi. Je lui ai tenu la main et me suis débrouillé pour le manipuler de l’autre bras. J’espérais sincèrement qu’il ne se mette pas à pleurer, auquel cas je l’aurais probablement accompagné… C’est qu’il a l’air assez heureux dans son monde, il ne cesse de me répéter ne jamais avoir su s’ouvrir à qui que ce soit. Ni s’attacher. Que sa confiance en l’autre est minime et qu’il n’attend qu’une chose lorsqu’il est en société, c’est de se retrouver enfin seul. Je le crois, et comprends parfaitement ce sentiment. Néanmoins, il ne pouvait plus me cacher qu’il avait malgré tout besoin de présence.

Il existe une association en ville qui met en lien de jeunes retraités avec des anciens, je viens de les contacter. Ils m’ont assuré qu’ils prendraient contact avec lui dans la semaine et trouveraient une personne douce pour lui tenir parfois compagnie. En attendant, retour à la consultation, où je ne trouve plus mes mots et finis par ne plus les chercher. Je suis à la fois très mal à l’aise, mais également rassuré d’être près de lui. A la fin de la séance, il ne cesse de me tenir le bras, comme pour ne pas me laisser repartir, puis il finit par me demander si j’acceptais une accolade de sa part. J’ai voulu dire non. Pas pour lui, mais pour moi même. Je me connais, je vais avoir de grandes difficultés à penser à autre chose dans les prochains jours… Mais je n’ai rien répondu, je l’ai serré dans mes bras, lui promettant de passer le voir de temps à autres. Il vit à 15 minutes en voiture du cabinet, ça ne devrait pas me poser de problèmes. Je croise les doigts pour honorer ma promesse…

Il est de ces patients qui dégagent un petit quelque chose qu’on ne comprend ni ne maîtrise. Qui nous atteigne par leur façon de nous regarder ou par leurs demandes pudiques. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas senti totalement mis à nu par quelqu’un, dans ma profession comme dans ma vie. Il est de ces patients qui nous rappellent que notre place a toujours été importante dans leur vie, bien qu’ils ne nous consultent que rarement. Je vous souhaite, Mr A., autant d’amour que possible, pour vous accompagner dans vos dernières années. Vous le méritez tellement.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

20/9/17 – L’angoisse de la rentrée

Vous avez peur de mon jugement ? De celui des patients ? Parfait, vous êtes murs pour ce qui vous attend par la suite.

Depuis début septembre, nous accueillons dans notre clinique ostéopathique de nouveaux étudiants actuellement en 3ème année, prêts à débuter leur formation clinique. Après deux ans d’apprentissage théorique intensif, les voilà face à une montagne : comment mettre en application correctement ces deux années de travail au service des patients ? Durant tout un semestre, ils seront spectateurs attentifs de leurs aînés. Observateurs uniquement, cette position leur permettra d’assister aux erreurs des autres et de se former à leur tour. Une technique de formation que je n’apprécie guère (je préfère amplement les aider à entrer dans le grand bain en consultant aussitôt que possible) mais qui nous est imposée par nos nouveaux référentiels ministériels.

J’ai eu l’occasion de rencontrer une dizaine de ces étudiants, de les observer à mon tour, et de leur poser de nombreuses questions. Sans surprise, ils se disent angoissés à l’idée de ne pas savoir faire, et certains même craignent leur première rencontre avec un patient. Si c’est un sentiment que je peux entièrement comprendre (je ne pesais pas lourd lors de ma première consultation en 2009), je regrette une fois de plus qu’on n’ait visiblement pas assez insisté sur le fait que tout ce qu’ils apprenaient jusque-là était parfaitement concret. C’est un écueil qui est, j’imagine, inhérent à toute profession manuelle, où la théorie, indispensable, prend au début le pas sur la pratique. Pour autant, doit-on laisser des étudiants naviguer deux années en eaux troubles sans qu’ils aient vraiment idée de ce qui les attend pour les trois dernières années de leur formation ? Et supposons que certains ne se sentent plus d’avis de soigner, que penser de cette perte de temps (et d’argent) importante auparavant ?

Car disons-le, nous nous en apercevons tous, les années de formation pratique sont totalement déterminantes, et il n’est pas rare de rencontrer des étudiants brillants sur le papier, se tranformer en pierre le jour J. A l’inverse, quand certains peuvent éprouver de grandes difficultés en théorie, la révélation de la pratique clinique peut les métamorphoser, leur faire prendre conscience de la beauté de notre profession et de la nécessité de travailler dur. Comme pour toute autre chose, la passion aide à produire de l’énergie.

Cette réflexion de côté, retour à mes nouveaux, les yeux pleins d’admiration pour leurs aînés, terrorisés à l’idée un jour de devoir prendre leur place, et de se confronter au regard de leurs tuteurs de clinique. Cette peur (comme toute peur par ailleurs) est un message passionnant à décoder, car de nombreuses choses se cachent derrière : la peur de ne pas faire assez bien, d’être jugé, désapprouvé parfois, de perdre ses moyens, de ne pas aimer ce que l’on fait, de l’inconnu avec de nouveaux patients exigeants, etc. Toutes de bonnes raisons, quand on y pense. C’est terrible à dire, car ça ne me ressemble vraiment pas de me laisser gagner par cette pensée, mais je suis assez heureux de les savoir angoissés. A l’affirmation « Je n’ai jamais le trac avant d’entrée en scène » d’une jeune comédienne à l’égard de Marlene Dietrich, celle-ci lui aurait répondu « Tu verras, ça vient avec le talent. » Il n’y a que les sots qui n’ont jamais peur. Quelques-uns, imbus de leur personne, persuadés que le monde leur tend les bras sans un minimum d’efforts à fournir. Je veux bien croire en quelques exceptions, mais en tant qu’enseignant, j’accueille leur peur avec beaucoup de bienveillance et de plaisir. Je suis heureux de les voir s’appliquer, s’en vouloir quand ils n’en ont pas fait assez, me questionner sur le sens de mes reproches.

La relation développée avec un étudiant anxieux de mon regard porté sur son travail est toujours riche. Son émotion me pousse à trouver les mots adéquats à ses doutes, à me remettre dans la peau d’un étudiant qui débute, et à autant pointer du doigt ce qui allait que ce qui n’allait pas. « On ne soigne qu’en tremblant » disait Canguilhem. Un patient est toujours une expérience unique et singulière dont on a encore tout à apprendre. L’angoisse de sa rencontre est parfaitement saine, et il en faut de l’expérience pour se sentir définitivement à la hauteur de cette rencontre. Cette peur, il faut la chérir à tout prix, car c’est elle qui nous alerte d’un danger, nous pousse à craindre pour la santé de nos patients, nous force à fournir plus d’efforts et nous fait progresser. Je sais que cette troisième année est un immense challenge, suscitant autant d’appréhension que d’excitation, mais c’est aussi une formidable leçon à retenir. Vous avez peur de mon jugement ? De celui des patients ? Parfait, vous êtes murs pour ce qui vous attend par la suite. Car aujourd’hui nous sommes avec vous en cas de pépin, mais dans quelques années, quand vous aurez quitté l’adolescence de l’ostéopathie, vous seul devrez répondre de votre thérapie et de vos actes. C’est effectivement terrifiant, mais si gratifiant, une fois le sentiment du devoir accompli.

Je leur souhaite néanmoins (est-il vraiment besoin de le préciser) une année douce est agréable à vivre, et que ces émotions un peu troublantes ne seront jamais paralysantes. Dans tous les cas, nous serons là pour les secourir, mais plus le temps passe, et plus je vois cette manifestation de souffrance comme une bénédiction qui frappe les plus méritants. Hâte de cette année !

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

PS : je tiens à remercier Frédéric Pariaud pour ses enseignements de culture médicale déterminants dans ma carrière.

3/8/17 – Démence et enfance

« Le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter. »

J’ai reçu hier madame M., 37 ans, pour la seconde fois en trois semaines. Venue me consulter pour des lombalgies et des troubles du sommeil, elle ne met pas longtemps lors de l’anamnèse à associer ses maux à ses relations avec son père. Je suis toujours content lorsqu’un patient parvient de lui-même à mettre en lien ses souffrances morales avec ses douleurs physiques. Il est devenu acquis dans nos têtes que nos tracas finissent par se répercuter d’une façon ou d’une autre sur notre organisme. J’ai pour habitude de dire que le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter.

Quoi qu’il en soit, son histoire est singulière et malheureusement assez triste. Élevée par sa maman dans un « cocon d’affection permanent » et par un « père tyrannique qu’elle n’a jamais aimé », elle se retrouve aujourd’hui dans une situation délicate. En effet, son papa souffre de démences dont le diagnostic laisse craindre à un début de maladie d’Alzheimer. Sa mère et elle subissent désormais ses lourdes colères, et pertes de repères. Tantôt il ne sait plus où il se trouve ni qui sont ces deux personnes qui envahissent sa maison, tantôt il se renferme dans des caprices pour ne pas se laver les dents ou se mettre au lit, ce weekend il aurait décidé de ne manger plus que du fromage, et depuis peu le voilà devenu violent à chaque frustration.

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Madame M. souffre évidemment de cette situation, et passe autant de temps que possible chez sa maman. Elle qui tous les jours effectue plus de 4h de transports pour aller travailler à la Porte de Clignancourt. Qui pensait ne plus rien devoir à son papa mais qui revient subitement dans sa vie de la pire des façons. Elle qui n’a jamais pu avoir d’enfant dans sa vie malgré ses envies répétées, quittée récemment par un homme frappé de chagrin par le fait qu’il n’était pas fertile, et qui, plus jamais, aurait besoin de ne se consacrer qu’à elle et elle seule. Mais depuis un an et demi, sa vie est « mise entre parenthèses », elle ressent un éloignement important de ses amis, et la solitude finit par lui peser à ce point qu’elle ne trouve plus jamais le sommeil. Seuls ses trajets en train jusqu’à Montparnasse lui permettent de fermer l’œil quelques minutes, d’après ses dires. A en juger de son état général, je ne peux que la croire.

La situation paraît pourtant appeler une solution simple : ses parents ont mis de côté beaucoup d’argent, il faut l’utiliser pour placer son père dans un institut médicalisé. Pour la sécurité de son épouse, mais également pour la sienne. Et à toute autre échelle, je dirais aussi pour celle de sa fille. Elle qui voit désormais en lui un homme anciennement fort redevenu enfant capricieux, menaçant par ses humeurs quiconque irait à son encontre, jusqu’à passer à de la violence physique. J’ai beau lui parler de cette solution tout le long de la séance, solution qu’elle sait être la seule viable, je sens qu’elle ne prendra pas la décision de sitôt. Car Madame M. culpabilise énormément. Évoquer avec son papa la possibilité de quitter sa maison le plonge dans une détresse importante, et un mutisme long de plusieurs jours. Elle craint qu’il ne se dégrade loin de chez lui malgré son jeune âge (moins de 70 ans). Et me narre nombre d’histoires qu’elle aurait lues ci et là, racontant comment, déracinés, des retraités se laisseraient mourir une fois sortis de leur maison personnelle.

J’aimerais avoir des connaissances plus solides en psychologie pour pouvoir mieux l’accompagner. Je lui ai d’ailleurs recommandé un psychothérapeute de confiance sur Paris. J’espère qu’il trouvera les mots justes. Je la sens torturée par un choix évident qu’elle ne peut se résoudre à prendre. Par amour pour cet homme ? Oui, je le pense sincèrement. Malgré ses dires et sa colère immense à son égard, prendre tant de temps pour peser le pour et le contre d’un choix qui finalement n’en est pas un, craindre pour sa dégradation et penser à sa peur de la solitude, ces réactions ne peuvent pas venir d’une personne indifférente. Car l’opposé de l’amour ce n’est pas la haine, mais bien l’indifférence. J’évoque à demi-mots cette belle empathie qu’elle dégage à l’égard d’une personne lui ayant causé tant de torts dans sa vie, elle me répond les larmes montant aux yeux « qu’il faut bien s’occuper de sa famille quand on n’a pas d’enfant à élever. » Je trouve cette phrase d’une grande dureté.

Je pense qu’elle s’en voudra toujours de « ne pas avoir pu donner d’enfant à un homme » (quelle formulation curieuse, quand dans ma conception c’est à l’enfant lui-même qu’on offre la vie, ainsi qu’à tous les membres de la famille. Depuis quand une femme doit-elle offrir un enfant à son mari…) Que la maladie de son père la ramène à sa propre condition et que cette situation est une forme de punition pour elle. Devoir « gronder son père » et « reprendre son éducation » semble lui rappeler le rôle de mère qu’elle rêvait d’embrasser et craint ne jamais connaître. Si j’avais un souhait à émettre aujourd’hui, ce serait celui de la voir trouver le courage de prendre cette difficile décision, pour reprendre sa vie là où elle l’a laissée il y a 18 mois. Car j’ai l’intime conviction qu’aucun parent n’a jamais voulu tant peser négativement dans la vie d’un de ses enfants. Cet homme mérite des soins médicaux et une famille épanouie. En attendant, les 90 minutes accordées à ma patiente semblent lui avoir fait du bien. Je vois sa mère en consultation lundi prochain, et espère parvenir à l’accompagner aussi bien que possible dans les prochaines semaines qui s’annoncent décisives pour eux trois. Mes meilleures pensées.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

19/7/17 – Peur sur la ville

« Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir. »

Je me souviens adolescent d’un bien mauvais film de genre, Le Dentiste, dans lequel un maniaque du scalpel torture ses patients sur sa table de pratique. Comme si nous avions besoin de plus de raisons de craindre notre dentiste. A ce jour, aucun film ne met en scène d’ostéopathe malveillant, pour autant une certaine appréhension, pour ne pas dire phobie, subsiste encore dans la tête de certains, et j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

L’expérience est banale et commence samedi dernier. Un homme prend rendez-vous pour son épouse, « boquée du cou ». Nous réservons un créneau pour ce matin. Hier soir, SMS du mari me disant, je cite tel quel : « Bonsoir, mon épouse préfère consulter un médecin d’abord, comme c’est aux cervicales, nous préférons annuler le RDV de demain. » L’emploi du temps étant chargé je ne m’en offusque pas et réponds que je comprends, bien que je pense que la thérapie manuelle serait plus efficace. Ce matin, nouveau message de l’époux : « Finalement la douleur est insupportable, peut-elle toujours passer ? » Je trouve un créneau que je propose, et reçois quelques minutes plus tard comme réponse : « Pardon mais mon épouse ne se sent pas de venir. » Ok, je viens de comprendre.

Je comprends que ces atermoiements n’ont rien à voir avec l’efficacité de ma pratique par rapport à l’approche médicale, mais qu’ils ont pour origine une peur de la manipulation. Cette fois-ci, plus de SMS, j’appelle directement. Je tombe sur lui et demande à parler à sa femme directement. Ses propos confirment mon intuition, elle est terrorisée à l’idée de se faire manipuler les cervicales. Je discute avec elle en expliquant que d’une part, une manipulation cervicale bien réalisée, dans de bonnes conditions, et précédée d’un examen minutieux et adapté, n’a rien de dangereux ni même de douloureux. Et d’autre part qu’il nous est tout à fait possible d’utiliser des techniques dites « douces » pour suppléer à celles dites de « cracking. » Elle semble rassurée et se présente entre deux patients à 10h.

Il existe à mon avis deux raisons de craindre son ostéopathe. La première résulterait d’une manipulation passée mal vécue (ou d’un proche rapportant une mauvaise expérience), la seconde d’une peur irrationnelle de ce que représentent nos techniques. Et je me dis au fur et à mesure de la séance qu’elle n’est sûrement pas la seule à nous craindre, que d’autres ont pu par le passé se laisser aller dans mes mains sans oser me révéler leur appréhension. J’insiste alors une fois de plus sur notre devoir d’explications, de communication avec nos malades. Nous connaissons nos méthodes par cœur, eux qu’une infime partie d’entre elles.

Plus la séance avance et plus je la sens en confiance et sereine. A tel point qu’elle me rapporte durant la séance se sentir « idiote d’avoir eu peur » pour « si peu ». Mais madame, c’est une bonne chose d’avoir peur. De craindre de ne pas avoir choisi le bon praticien. La bonne médecine. Le bon procédé. Je peste trop souvent contre ceux qui laissent leur santé dans les mains des « autres », sans chercher à prendre soin d’eux, oubliant qu’ils sont leur propre docteur. Ce que j’aurais dû vous dire, c’est que je suis fier que vous vous écoutiez suffisamment pour accepter votre phobie de la manipulation, que vous osiez la communiquer, et que par conséquent vous soyez si attentives à vos besoins. Pardon, j’aurais dû vous dire tout cela durant votre soin. Je suis heureux d’avoir été dans un bon jour, me permettant ainsi de comprendre vos angoisses, qui vont au-delà de la simple peur de l’inconnu. Si votre praticien vous a été recommandé, sachez que vous serez entre de bonnes mains. Nous prenons soin de nos patients comme s’il s’agissait de nos proches. Car la réalité économique nous force au résultat, et que nous aimons tous le travail bien fait.

N’ayez, en tant que patient, jamais honte de confier vos doutes et vos appréhensions à un professionnel de santé, il comprendra et agira en conséquence. Et nous, soignants, n’oublions jamais que le corps de chaque patient est unique et précieux. Respectons-le en commençant par rassurer l’esprit. Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

12/6/17 – Souffrance au travail et ostéopathie

En pleine période électorale, loin de moi l’idée de discuter de politique sur ce blog. Je ne défends publiquement aucune opinion, aucun camp ni parti, ainsi, cet article doit être lu avec des yeux vierges de toute idéologie. Le fait est que, je constate de l’extérieur (tout comme le constatent de nombreux confrères) de vives dégradations des conditions de travail en entreprise qui me laissent pantois, et m’alarment bien souvent.

Mon « patient type » est une femme de plus de 60 ans. Ces consultations concernent environ 50% de ma fréquentation, le reste étant composé de nourrissons (10%) et d’adultes (35%) en proie aux souffrances de l’entreprise. Je relisais avec intérêt les fiches de ses derniers ayant consulté jusque-là en 2017 pour confirmer ce dont je m’étais aperçu il y a déjà un moment : leurs douleurs sont presque toujours liées à leurs conditions de travail. Qu’il s’agisse d’ouvriers indépendants, de fonctionnaires ou d’employés, on me parle de pressions financières, de pressions hiérarchiques, de dégradation des conditions de travail (une mention particulière aux infirmières.rs, aux factrices.rs, aux vendeurs.euses, aux personnels administratifs de mairie et d’hôpitaux, aux restaurateurs.rices, enseignants.tes etc.) Le résultat de ce mal être est impressionnant : sur les 131 séances effectuées avec ces actifs, 71% ont déjà été en arrêt de travail pour un mois ou plus.

Les raisons ne varient que très peu : pathologies inhérentes à leurs professions (les fameux Troubles Musculo-Squelettiques), Burn-Out (comprendre, dépression professionnelle) ou accidents du travail. Ces pathologies qui jalonnent la France et se développent comme des champignons sont les principales raisons qui font que l’ostéopathie continue de se développer, et finira par paraître importante voire fondamentale aux yeux du monde médical. Pour ne citer que deux patients, je pense à C., factrice de 52 ans, opérée de l’épaule pour une calcification de l’épaule, et dont ni le poste de travail ni les horaires n’ont connu d’aménagement par la suite (en a résulté un second passage sur la table d’opération), et Madame T, la quarantaine, déclarée inapte au travail depuis sa tentative de suicide en 2011 suite à un procès perdu contre son ancien employeur qui a obtenu son licenciement.

On dit souvent que l’ostéopathie est une profession précaire, en particulier pour les plus jeunes d’entre nous. C’est entièrement vrai, mais cette réalité ne fait pas sens. Ma présence ponctuelle dans certaines entreprises pour soigner les employés en ayant besoin me prouve que nos actions sont non seulement bénéfiques pour leur bien-être, mais offrent en plus de cela une belle opération de communication de la part des responsables à qui l’on prête de bonnes intentions en nous appelant. Comment peut-on continuer de la sorte, à précariser des professions entières jusqu’à en briser les plus faibles, quand des solutions simples et évidentes existent. Comment peut-on ignorer que le bien-être au travail est facteur de productivité et surtout de bonheur pour chacun de ses membres. Comment se fait-il que nous devions encore et toujours négocier avec les médecins des différentes boîtes pour expliquer que notre présence est bénéfique, sans danger, et importante. A n’en point douter, si nous poursuivons dans cette dangereuse voie de précarisation des emplois et de fragilisation du code du travail, nous ne manquerons pas de patients dans les années à venir.

Bien que cela nous soit directement profitable, ne soyons pas hypocrites là-dessus, ce n’est pourtant pas notre rôle, et cela va même à l’encontre de nos concepts fondamentaux. Nous ne sommes pas les pompiers, nous prévenons les incendies. Nous ne réparons pas les murs fissurés mais cherchons à réparer les raisons des fissures. Nous ne devrions pas intervenir quand il est déjà trop tard (comprendre, quand le mal est déjà confortablement installé), mais nettement en amont. La souffrance de nos patients, c’est la nôtre aussi. Car nous souhaitons leur guérison et constatons que rien n’est mis en place dans leur environnement pour les y accompagner. Réductions d’effectifs, chantage à l’emploi, bas salaires, pas assez de temps libre pour prendre le temps d’être soi-même, et nous voici au milieu d’une guerre perdue d’avance, celle du soin total. Je l’affirme en conséquence : dans cet environnement, il nous est juste impossible de soigner nos malades convenablement.

Nous resterons toujours à la disposition des patrons qui feront appel à nous pour nous aider à gérer l’absentéisme, les arrêts de travail répétés, le confort des leurs. Mais tant que la productivité restera du vocabulaire d’entreprise, et exclusivement d’entreprise, tant qu’on ne prendra pas conscience qu’une personne doit aussi et surtout être productive dans sa vie personnelle (créatrice, à l’aise au milieu de son entourage, soucieuse de sa santé, heureuse, empathique), nous ne ferons partie que des solutions de dernière chance, des praticiens en bout de chaîne à qui l’on ne fera appel que quand tout aura échoué par ailleurs, intervenant alors des mois voire des années après le moment t idéal qui nous éviterait tant de désagréments. Le corps est une machine magnifique si facile à dérégler, et le jour où sa mécanique vous lâche, quand on vous force à en tirer plus d’énergie qu’il n’est capable d’en produire, ce jour-là vous posez un genou à terre et l’engrenage infernal de la santé précaire et diminuée vous emmènera bien plus profondément que vous n’imaginiez pouvoir couler un jour.

Prendre soin de nous et de nos proches est un devoir citoyen, alors je tiens à le rappeler une fois de plus : faites appel dans vos boîtes respectives à des ostéopathes, des masseurs, des kinésithérapeutes, des acuponcteurs, des homéopathes, des chiropracteurs, et toute autre profession de santé. Ne suivez pas la tendance de l’hyper productivité vaine et stérile qui ne peut que se réaliser au détriment de la vie des autres. Nous ne sommes pas de bons magiciens et ne pourrons pas toujours relever ceux qui tomberont. Une pensée très tendre à la famille Malandain qui m’autorise à les citer dans cet article (elle est la raison première de sa rédaction), dont le père, technicien informatique, a fini par mettre violemment fin à ses jours dans les locaux de son entreprise en mars 2017.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.