27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

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Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

21/11/16 – Etudes et individualisme

« Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie. »

Ce soir, je me suis mis en danger auprès de mes étudiants. C’est une chose assez singulière qui ne m’arrive presque jamais, je me suis mis en colère. Les faits sont les suivants, après une forte crise de tremblements et de vomissements d’une de mes étudiantes, j’entends à son sujet des mots très déplacés. J’apprends ensuite que les étudiants d’une même promotion ne partagent pas entre eux des informations essentielles et utiles à leur réussite, par jalousie et convoitise. Quelques autres exemples que je ne peux pas citer par souci d’anonymat viennent parsemer de déception ce tableau. Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie.

Tout d’abord parce qu’aucun concours ne vient sanctionner notre formation. Tout le monde est susceptible de devenir ostéopathe à condition de valider ses Unités de Formation avec la simple moyenne. Ensuite, parce que nous sommes une profession portée sur l’autre, philanthropique. Peut être suis-je encore trop naïf et attend de mes étudiants qu’ils se comportent déjà comme des praticiens. Mais il y a une chose qu’ils ne semblent pas avoir encore compris : un patient ne va pas chez un ostéopathe parce qu’il est bon praticien, mais parce qu’il est une bonne personne.

Et ce soir, certains m’ont prouvé qu’ils n’étaient pas encore prêt à soigner. Car être soignant, c’est souhaiter avant tout la réussite de tout le monde, sans jalousie ni convoitise. Le Monde a besoin d’ostéopathes, mais il a surtout besoin de bonnes personnes. Et d’altruisme. Pas de mise en compétition permanente les uns envers les autres. Alors ce soir, je me suis mis en colère, certaines de mes paroles ont dépassé mes pensées, mais je ne supporterai pas longtemps d’enseigner à une promotion qui choisira délibérément de se tirer vers le bas. Il y a dans ce Monde trop de personnes mal dans leur peau, désabusées, anxieuses, pour que nous en rajoutions entre confrères.

Ce soir, certains de mes mots ont dépassé ma pensée mais j’espère que ma colère était saine, et qu’elle leur permettra de réaliser qu’ils n’ont pas besoin d’être meilleurs qu’un autre pour progresser. Non. Pour vraiment progresser dans cette vie, il faut être meilleur soi même que la veille. Que l’instant d’avant. Se dépasser soi même avant de vouloir dépasser l’autre. Je reste convaincu que les discours négativistes qu’on leur rabâche souvent, sur le fait qu’ils auront du mal à travailler et à vivre de leur métier, est l’une des causes de ces guerres intestines qu’ils semblent se mener les uns les autres. Mais j’ai envie de les croire plus forts et plus intelligents que ça. J’ai envie de les croire au-dessus de l’attitude qu’ils me laissent entrevoir ce soir.

J’ai confiance en eux et je continuerai à travailler sur leur manque de confiance, leurs qualités intrinsèques, mais c’est un combat que je ne pourrai pas mener seul. Je vais avoir besoin de leur implication totale pour les tirer vers le haut, et leur faire réaliser que seules les bonnes personnes mériteraient de soigner. Nos patients ont besoin de praticiens bien dans leur pompe, ni envieux ni amers, ne se consacrant qu’à une seule chose, le bien être des autres. Car c’est en s’entourant de personnes bien dans leurs pompes qu’on se retrouve tiré vers le haut et ambitieux dans notre propre vie.

Je le sais, je me suis fait quelques ennemis ce soir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

13/11/16 – La soif d’apprendre

« Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux. »

Je rentre d’un weekend de travail intéressant. Dans le cadre de leur formation, mes étudiants sont appelés à assurer une permanence de soins ostéopathiques sur une compétition de badminton s’étalant sur trois jours. Je serai de corvée samedi et dimanche. A ma belle surprise l’ambiance entre eux est très saine, détendue et sérieuse, malgré leur obligation à s’adonner à leur métier en plein break de trois jours.

Les patients affluent toujours par vagues. Ca tombe bien, entre deux d’entre elles j’aime les faire travailler sur des sujets précis : les douleurs neurologiques, l’anatomie, quelques cas cliniques, etc. Je me suis aperçu d’une chose aujourd’hui qui me touche particulièrement. Les démonstrations magistrales semblent les ennuyer profondément. Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux.

Ce soir, je leur ai parlé de pédiatrie. De prise en charge de nourrissons. Et devinez quoi ? Quand on les traite comme des adultes, des confrères, on capte totalement leur attention.

Ca me fait me questionner grandement sur la façon d’enseigner. J’essaie toujours de bien faire, de donner un maximum d’informations à un élève suite à une séance, mais peut être que ce n’est pas de ça qu’il voudrait que je parle. Peut être a-t-il envie que je lui parle de son métier, de mon expérience, des répercussions concrètes de ses erreurs sur sa future vie professionnelle.

C’est toujours un dilemme. Les considérer comme des égaux alors qu’ils ont encore besoin d’être pris en charge scolairement ? Ou les considérer comme des demandeurs de connaissance en négligeant le fait qu’ils seront professionnels bien assez tôt ? La limite entre les deux et fine et je peine un peu à la trouver. Ils ont encore besoin d’être maternés, qu’on leur rappelle qu’on est fier d’eux, qu’ils travaillent bien, qu’ils vivront de leur métier. Mais je sens en eux une énorme indépendance qui grimpe en flèche.

Je crois tout simplement qu’ils sont en pleine mue, et qu’ils quittent petit à petit leur adolescence. Ca nous réserve quelques moments de crise encore, mais que c’est agréable de les voir grandir avec une véritable soif d’apprendre. J’ai le sourire.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

03/11/16 – Nocebo, les mots qui fâchent

« De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. »

En donnant cours à mes étudiants, je me suis aperçu de deux choses, qui feront l’objet de deux articles séparés. Ils ont tendance à dévaluer l’effet placebo et à ignorer au contraire totalement l’effet nocebo qu’ils peuvent éventuellement provoquer. J’aimerais partager avec vous ce début de réflexion qui devra être complété au fur et à mesure de vos remarques, que vous soyez patients ou praticiens de santé.

L’effet nocebo, finalement peu connu du grand public, est un phénomène qui pousse le patient à diminuer les effets de son soin. Ses causes sont multiples, la principale étant le fait qu’il ne croit pas en la thérapie qu’on lui propose. De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. En ostéopathie, cela pourrait se traduire par le type de soins que nous choisissons. Un patient ayant besoin à tout prix de se sentir craqué, ne réagira presque pas à une consultation utilisant presque exclusivement du crânien. C’est la raison pour laquelle j’incite toujours les futurs praticiens à se familiariser avec tout type de technique, structurelle ou fonctionnelle.

Mais cela se traduit également dans le choix des mots utilisés. Je vous recommande vivement le superbe article de Laurent Fabre que vous trouverez à cette adresse : https://gestiondeladouleurenthrapiemanuelle.wordpress.com/2016/10/09/premier-article-de-blog/

Il préconise avec sagesse de ne jamais utiliser de mots pouvant laisser suggérer au patients que ceux-ci ne seraient pas maîtres de leur corps. Il donne en exemple une liste de phrases à éviter comme « votre vertèbre est déplacée », « vous êtes totalement tendus », etc. Des phrases qui suggèrent deux choses, d’abord une forme de culpabilité (après tout on ne fait pas exprès de se sentir tendus ou angoissés) et ensuite l’idée que le corps peut n’en faire qu’à sa tête. C’est parfois vrai, mais quand on est convaincus d’être aux commandes de nos douleurs, on finit par les maîtriser facilement.

Le choix de nos mots est fondamental car ils résonnent dans la tête du malade, parfois jusqu’à son inconscient. Ainsi, en fin de consultation, il n’est pas rare que mes étudiants concluent leur consultation par la triptyque suivante « J’espère que ça ira mieux », « Si ça fait encore mal reprenez rendez-vous » ou encore « Je ne sais pas trop si ça ira mieux ». Il faut apprendre à mettre les patients dans une forme de réflexion positive, toujours optimiste, ne laissant pas de place au doute. Car si même le professionnel de santé ne paraît pas convaincu par sa thérapie, comment voulez-vous que le patient le soit ? Il rentrera naturellement chez lui convaincu que quelque chose cloche encore, ou que son cas est trop compliqué pour aller mieux rapidement.

La phrase « Si vous avez encore mal reprenez rendez-vous » est selon moi aussi négative et perverse. Elle sous-entend que le patient pourrait ne pas aller mieux. La formulation à adopter dans ces cas devrait plutôt ressembler à « Maintenant que nous avons travaillé sur la douleur en elle-même, j’aimerais vous revoir dans quelques jours pour refaire un point avec vous, et continuer à travailler sur la cause de son apparition. » Le malade comprend alors que la douleur devrait diminuer progressivement, et que l’ostéopathe est avant tout là pour lui permettre de redevenir maître de son corps.

Je comprends qu’être étudiant, c’est faire face à une multitude de remises en questions difficiles, et qu’il est presque impossible de se sentir alors en confiance (l’est-on jamais ?). Mais l’enseignement devrait passer par ce genre de cours et d’informations essentielles à une bonne prise en charge. Car étudiant ou praticien confirmé, le patient s’adresse à un professionnel de la santé, ignore souvent la différence d’expérience, et attend des résultats avant tout. Des résultats dont il est le premier responsable, ne l’oublions jamais.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

29/10/16 – « J’ai encore mal »

« Les remises en question ne doivent pas devenir des doutes existentiels »

En début de semaine, une de mes étudiantes en 4ème année, J, a commencé à émettre de sévères doutes sur ses capacités en tant que praticienne. Le patient qu’elle avait traité la semaine passée a repris RDV avec elle, et à son grand désarroi, semble souffrir toujours autant. Cet événement m’a permis de prendre quelques minutes avec elle pour essayer de verbaliser sur un sujet qui nous touche sans doute tous au cabinet : comment gérer un patient déçu des résultats de son soin.

Tout d’abord je note avec soulagement que la majorité des patients qui souffrent toujours après une consultation ne m’en veulent presque jamais. Ce sont rarement mes soins qui sont alors remis en question, mais plutôt l’ancienneté de la douleur, la vie difficile que l’on mène chacun, etc… Sans doute que la relation de confiance instaurée avec sa patientèle nous permet de nous mettre (du moins un temps) à l’abri de leurs critiques.

Pourtant, il me parait essentiel de se remettre prioritairement en question. Il y a mille raisons qui peuvent expliquer un traitement non adapté, une étiologie mal recherchée, ou des biais de raisonnement qui auraient pu nous égarer durant le soin. Et je tiens à rassurer J, des patients qui ressortent du cabinet avec, sinon la même douleur, encore quelques gênes, ça m’arrive toutes les semaines. Le bon ostéopathe n’est pas celui qui réussit à tous les coups (si tel est son cas, félicitations, mais je n’en croirai jamais un seul mot), mais celui qui sait prendre suffisamment de recul sur sa pratique pour en analyser les failles. Ta remise en question est saine, vraiment, et t’aidera à progresser encore et encore.

Deuxièmement, notre attitude avec le malade doit être à ce moment précis exemplaire d’analyse critique, et non émotionnelle. La douleur est un processus si complexe, tellement subjectif et soumis aux aléas de notre moral, des événements que l’on subit, que l’information « j’ai encore mal » peut apparaître comme une véritable clé dans la guérison. La douleur est alors peut être synonyme de fatigue plus profonde qu’il n’y paraît, ou d’un mode de vie déséquilibré qu’il peut alors paraître bon d’investiguer, etc… Car la résistance a un soin ostéopathique (ou un soin tout court) est finalement une information à l’anamnèse aussi fondamentale que les circonstances d’apparition de la blessure. Elle doit nous pousser, d’abord à nous demander si nous avons été irréprochable dans notre démarche de praticien, ensuite ce que l’information pourrait cacher.

Je pense qu’il est important de partager ces informations avec le patient. Reprendre avec lui son dossier, ses antécédents, et le rendre totalement actif de cette enquête. A-t-on oublié une information essentielle ensemble ? Aurait-on du choisir une autre partie du corps à soigner ? Faisons l’état des lieux ensemble. Puis vient l’étape importante. Que l’on ne prend pas toujours le temps d’évoquer en premier lieu. Comment la douleur affecte le patient au quotidien ? Comment vit-il avec ? Quelle résonance a-t-elle sur sa vie personnelle ? Et bien souvent, les langues se délient, quelques larmes peuvent apparaître, et soudainement, le tableau complet se dévoile. Du Burn-Out en passant par la dépression naissante, tout est bon pour que le corps continue à marteler le message douloureux.

Ce qui importe, J, ce n’est pas le résultat rapide à tout prix. Ce qui importe vraiment, c’est de te voir chercher, te poser les bonnes questions, réfléchir à ta pratique et à ses failles, pour revenir à chaque nouvelle consultation grandie, toujours plus proche de tes patients. Ce qui importe vraiment, c’est de ne pas baisser les bras face aux innombrables « échecs » que tu penseras subir au cabinet, et de montrer à tes patients que tu n’abandonnes pas et que tu es là pour réussir avec eux. Les remises en question ne doivent pas devenir des doutes existentiels, laisse les être les moteurs de notre volonté d’avancer et de nous améliorer au quotidien.

Stéphane Vandendriessche

03/10/16 – Ces jours difficiles pour tous

« On n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction. »

Je retrouvais ce soir l’une de mes trois classes de 3ème année avec impatience et plaisir. J’avais beaucoup apprécié les rencontrer et être en leur contact trois semaines auparavant. Notre programme du jour est, en plus de cela, particulièrement léger, une révision des deux premiers techniques sur les côtes apprises depuis le début de l’année. J’adore ça, on va pouvoir parler de clinique, de leur métier, je vais pouvoir continuer à éduquer leur main, leur esprit critique, et continuer à les voir progresser.

La première partie du cours se passe bien, un mélange de théorie et de pratique qui n’a pas l’air d’en ennuyer trop. Mais lors de la deuxième heure, deux événements finissent par me marquer. Deux jeunes filles, pendant les révisions de leurs techniques, se mettent à pleurer, pour des raisons différentes, à 20 minutes d’intervalle. Avec la crise violente de la semaine dernière, je commence à me poser des questions.

Mettons de côté le fait que les côtes soient des os reliés à des émotions particulièrement fortes : la peur, l’amour, le rapport à soi et à l’autre. Les pleurs de ce soir sont des larmes de fatigue. Déjà. Alors que les cours ont repris il y a moins d’un mois. Certains d’entre eux semblent en effet épuisés, et cette situation n’est pas normale. Sans doute que pour faire des grandes études, il faut de l’argent, et que lorsque la cellule familiale ne peut pas tout assumer seule, les vacances sont avant tout consacrées à remplir le porte feuille pour pouvoir subvenir à ses besoins essentiels.

Qu’est-ce qui est arrivé à notre société ? Qu’est-ce qui a fini par se passer pour que l’on considère normal l’anomalie du burn-out et de la dépression. Comment en est-on arrivés à décourager et à vider de leurs forces vitales des jeunes adultes qui devraient encore baigner dans une forme d’innocence ? J’ai bien des réponses à ces questions, mais je ne veux pas trop lorgner du côté de la sociologie sur ce blog. De toute façon, ceux qui me connaissent savent quel est le fond de ma pensée. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce que l’on peut faire pour remédier à cela.

L’enseignement doit absolument redevenir un jeu, et venir à ses cours doit être un plaisir. Plaisir d’apprendre, pour soi, sans jamais se sentir en compétition avec qui que ce soit. Plaisir de se sentir progresser en tant qu’ostéopathe, mais aussi humainement. Alors je leur donne à travailler des exercices élémentaires de palpation, leur rappelle que quand ils se manipulent entre eux ils se soignent déjà, qu’ils sont déjà bons dans ce qu’ils font, et qu’ils sont importants pour nous les enseignants. Mais surtout, importants pour moi.

Je ne veux pas d’une année difficile pour eux, je veux les voir s’accomplir et trouver les clés de la réussite, concernant leur vive professionnelle mais aussi personnelle. Je leur rappellerai autant que possible qu’il n’y a rien d’important dans les études. La seule chose qui compte vraiment, c’est que le printemps fleurisse dans nos cœurs. Car on n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction.

C’est un lien particulier qui nous lie, où je serai toujours distant, mais si proche d’une certaine manière. Leur faire voir leurs enseignants comme des accompagnateurs bienveillants plus que comme des possesseurs de savoir me paraît essentiel. Car ma réussite, ce sera la leur. Il n’en sera jamais autrement. Ce soir, C. et C., je suis heureux que vous ayez eu le courage de pleurer, et le courage de m’avouer combien c’est difficile. C’est difficile pour moi aussi, pour nous tous, et nos sourires ne déguisent rien. Mais ensemble, nous irons loin, bien plus loin que vous ne l’imaginez. Personne n’est jamais seul.