16/2/17 – S’oublier

« Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. »

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Traversant comme cela arrive à tant de personnes une période plus compliquée qu’à l’accoutumée, me lever le matin pour accomplir mes tâches professionnelles devient de plus en plus difficile. L’organisme répond mal, les douleurs quotidiennes paraissent des montagnes et les événements extérieurs délicats prennent des tournures bien plus sombres qu’elles ne le devraient.

Ma réaction première à cet état d’usure passager est presque toujours la même : je travaille trop, je devrais prendre un peu de temps pour moi et souffler. Je parviens alors à me ménager quelques après midi et même week-ends entièrement libres de tout travail, pour constater que la situation ne fait que perdurer. La solitude a en elle même de bon notre capacité à nous recentrer sur nous même, à nous rappeler ce qui doit être important dans nos vies pour nous aider à laisser le superflu de côté. Mais c’est aussi le difficile moment où nous nous retrouvons face à nos démons intérieurs, plus forts que jamais.

Or depuis quelques mois, il m’apparaît une solution bien plus efficace que le repos seul. Bien entendu, les pauses sont fondamentales pour notre énergie vitale mais quelque chose me manque toujours durant mes moments d’inactivité. Ce quelques chose, je crois qu’il s’agit de mes patients. Il y a quelques semaines, lorsque je pensais ne pas pouvoir tomber plus bas moralement, je me suis surpris à assurer une journée complète de consultations sans la moindre difficulté. Je vais même plus loin en affirmant qu’avoir pris soin des autres m’a fait un bien fou. Pendant 14 heures, je n’étais plus le centre de mon propre univers. J’étais au service des malades venant chercher une solution à leurs doutes et troubles douloureux. En quatre mots : je me suis oublié.

Qu’on s’entende bien, à aucun moment je n’ai renié ne pas me sentir bien. Je n’ai pas non plus adopté de stratégie d’esquive visant à feindre une joie de vivre que je ne ressentais plus. Mais je dois constater avec honnêteté qu’aider l’autre à traverser ses difficultés m’a paradoxalement aidé à franchir les miennes. Il est de ces consultations routinières qui ne m’apportent pas grand chose si ce n’est la satisfaction du travail bien fait, et d’autres bien plus profondes et riches de sens au cours desquelles une forme d’empathie amplifiée se développe entre le malade et moi même. Des séances qui m’apaisent profondément, et e rassurent quant à tout ce que je peux ressentir de noir.

Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. Laisser l’autre guider nos pas, l’accompagner, et lui faire confiance pour qu’il ne cherche pas à nous entraîner avec lui dans les méandres de ses doutes. On en ressort vivifié et persuadé de ne pas s’être trompé de voie. Il en faut du courage pour soigner, mais qu’il en faut encore plus pour aller chercher de l’aide là où elle se trouve.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

01/12/16 – Dans le mur

« Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? »

L’année 2016 s’achève à grands pas, et l’heure est au bilan me concernant. D’un point de vue strictement professionnel, l’année fut excellente. Le cabinet continue de grandir, les patients semblent apprécier mon travail, et rarement je me serai senti autant soutenu, aussi bien entouré dans ma vie personnelle. Au fil de quelques rencontres hasardeuses, E., T., H., C., je me sens de moins en moins faible face à cette vie parfois difficile et rarement juste. Ainsi, j’ai cette étrange sensation d’être une sorte d’exception, au milieu de ces patients qui il y a encore quatre ans me consultaient majoritairement pour des douleurs articulaires simples, et qui aujourd’hui viennent tous m’exprimer un mal être bien plus profond qu’une simple maladie professionnelle.

Vous me direz, j’ai changé de région, l’Île de France pour l’Eure et Loir. C’est vrai, nos problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes que l’on vienne d’un bassin propice à l’emploi ou d’une région oubliée et sinistrée. C’est vrai, on attire avec le temps la patientèle qui nous correspond. Peut être est-ce moi qui réunit tant de personnes désabusées par un monde individualiste, des personnes à deux doigts de baisser les bras, meurtris par l’isolement, l’alcool et le suicide. Peut être est-ce que j’attire ces âmes chargées de chagrin jusqu’à moi, mais force est de constater que j’ai bien l’impression que ma pratique évolue grâce à elles. Merci pour ça.

« Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », prévoyait Malraux. Force est de constater qu’il avait raison sur un point. On ne peut plus continuer comme ça. Mardi, journée faste de huit patients, je me confronte aux mêmes problèmes qui hantent leur quotidien. Fatigue, dépression, burn-out, isolement, larmes, deuils impossibles, etc… la journée est chargée et il me faut bien le réconfort d’un ami au téléphone pour ne pas me laisser aller à mon tour à un défaitisme qui j’ai toujours refusé jusque-là. Les malades s’enchaînent et me racontent leur quotidien qu’ils semblent traverser tête baissée, incapables de ressortir quoi que ce soit de lumineux de leur quotidien, et s’ils ne cherchent pas en moi de solution, ils viennent au moins pour retrouver une forme de réconfort. Je m’y atèle, autant que possible, mais au fond de moi je me sens en colère.

C’est devenu une habitude dans notre société, il faut l’énergie de particuliers pour prendre soin de nos plus faibles. Des associations pour distribuer bénévolement de la nourriture à ceux qui souffrent de la faim. Ou pour trouver des logements à des SDF pour qui l’espérance de vie s’amenuise comme peau de chagrin. Il leur faut un ostéopathe, une infirmière, un généraliste, un thérapeute, pour se sentir écoutés, exister, et pris en compte. C’est simple, j’ai l’impression que mes patients sont en quête de leur humanité. Je leur accorde que les Trois Huit à l’âge de 58 ans, ça n’a aucun sens. Que vivre avec une retraite à 350 euros, ce n’est pas un défi, c’est une absurdité. Que guérir du chagrin d’un fils qui choisit de mettre fin à ses jours pour fuir ses racketteurs et fuir la honte de se sentir victime, relève de l’impossible. Que devoir justifier d’un document administratif à l’Assurance Maladie qu’on a bien été amputé d’une jambe ressemble à une épopée kafkaïenne.

Un ami, Hugo Pellerin, écrivait dans un superbe papier de son blog Prof en Scène : « En novembre, il faut trouver ce qui nous rend forts ». Je ne le remercierai jamais assez pour ses mots si doux et si réconfortants, qui me confirment que nous sommes tous en ce moment en pleine mue. Nous ne pouvons plus avancer de la sorte, au risque de nous prendre un mur en pleine vitesse. Quelque chose doit changer, et si le changement ne viendra sans doute jamais de nos représentants, il doit se réaliser au fond de nous-même. Est-ce qu’on prend toujours le temps de s’écouter les uns les autres ? Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? J’essaie à tout prix de ne pas faire l’erreur de ne vivre que pour moi. De ne pas oublier que je suis encore fièrement debout grâce à l’accompagnement bienveillant de ceux que j’aime. Qu’ils me sont précieux et ne seront jamais acquis. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai probablement pas continuer des années comme ça. Le poids de la souffrance des autres est lourd, et il m’est toujours aussi difficile de ne pas en porter une partie avec moi. Mais d’un autre côté, je ne pourrais jamais couper au milieu de ses pensées Mr R., 91 ans, torturé par son ancienne épouse, et qui ne trouve de joie plus que dans ses rares parties de cartes. Et je suis heureux qu’il parvienne avec tant d’humilité à se confier à moi comme à un ami. Mais il va falloir que tout cela change, si l’on ne souhaite pas nous voir s’effondrer les uns après les autres devant cette humanité qui continue de se déchirer.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

05/10/16 – Fin d’un cycle

« On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement »

Retour de quelques jours en arrière. Samedi 1er octobre a eu lieu la remise de diplômes de nos anciens étudiants de 5ème année, après 48 heures de présentation de leurs mémoires de fin d’études. Tous (ou presque) sont là, accompagnés de leur famille ou d’amis proches, élégants et souriants. Chaque année, cette cérémonie m’attriste toujours un peu. On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement ; les voir quitter l’école annonce une fin de cycle, tout autant qu’un renouveau, avec la venue d’une promotion toute neuve pour leur succéder.

Je me surprends, lors de leur remise de diplômes, à me souvenir de chacun de leur prénom et nom de famille, d’anecdotes, de disputes, de moments de découragement, bref, je suis nostalgique. A. me manquera énormément, tout comme O. ou encore L. Je les félicite chaleureusement un à un, convaincu que notre route finira toutefois par se retrouver prochainement.

Quelques minutes avant le début de la cérémonie, Frédéric, enseignant de la première heure (je le considère presque comme le fondateur de l’établissement), et responsable de l’enseignement théorique du collège, prend la parole devant tout le monde, pour quelques lignes d’un discours que je souhaitais vous retranscrire. C’est un personnage à connaître, Frédéric, le regard souvent dirigé vers le sol, pouvant paraître mal à l’aise en grand comité, mais qui, dès sa prise de parole sur un sujet qu’il maîtrise ou apprécie, vous bluffe par sa sincérité et son humanisme. Le genre d’enseignant que l’on a qu’une fois dans sa vie, prêt à tout pour notre réussite, tant qu’on y met de l’énergie autant que lui. Une sorte de modèle pour moi, sans aucun doute. Ses discours sont toujours juste et touchants, celui de cette année ne déroge pas à la règle. Je me permets donc de publier ses mots exacts, à travers les notes qu’il a accepté de me remettre :

« Bonsoir à tous,

Sans doute que pour quelques-uns d’entre vous, la nuit sera longue à venir demain. Et sans vouloir abuser de votre nuit blanche parisienne, ni vous endormir avant le champagne, j’ai prévu de vous lire un petit compliment.
Au nom de toute l’équipe des enseignants de la théorie et du comité du mémoire, je vous adresse mes sincères félicitations et je profite de l’instant dont nous sommes les obligés avec Renan (Bain) et Chi-Hien (Phuong) pour remercier chaleureusement tous les directeurs de recherches investis chaque année.
J’aime à penser que les quelques années d’agitation partagées entre ces mus participent à un idéal (ou à des idéaux) : celui d’offir notre énergie et nos ressources au service de ceux qui sont fragilisés par la maladie.

Comme une lente révolution non violente, l’aventure ostéopathique tend à modifier le regard que l’on porte sur cet objet bien collant, bien attachant qu’est le corps.
Et si… et si finalement il ne s’agissait que d’une utopie, elle aurait le mérite d’être jolie.
Alors pour la beauté du geste, la bienveillance de la proposition et la puissance de l’engagement, recevez, mes chers confrères, un message de solidarité et de gratitude eu égards aux sacrifices que vous avez consentis pour devenir DO.
Je tiens associer à ces hommages chaque membre de l’équipe IDO (…). Nous vous souhaitons une belle et longue route ostéopathique. »

Chers anciens étudiants, bonne route, et gardez une petite place pour chacun d’entre nous dans votre tête.

17/9/16 – Les mois creux et leurs angoisses

« Un mois difficile peut tout à fait remettre en question une belle année, ou une belle période »

Il m’est arrivé durant la période estivale ce qui touche une très large majorité des praticiens de santé, et des professions libérales et indépendantes en général : l’activité diminue fortement, les appels téléphoniques s’amenuisent, et le portefeuille semble se vider considérablement. Tout comme ma confiance. C’est drôle, nous savons qu’il existe quelques périodes dans l’année logiquement propices à une baisse d’activité, mais ces périodes s’accompagnent toujours de profondes angoisses et remises en question. J’ai enfin pris le temps de comprendre.

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La première raison est à mon sens égocentrique. Lorsque nous travaillons bien, que nos cabinets fleurissent, nous l’imputons généralement à notre sérieux, nos horaires un peu folles, au fait que nous nous plions aux exigences inappropriées de nos patients (nous reviendrons là-dessus dans le prochain article), et à notre bonne compétence. La réalité est quelque peu différente. Il est très intéressant de constater que nos anciens étudiants installés et qui commencent à bien travailler ont tous deux points communs : ils sont compétents, c’est une évidence, mais ils sont surtout empathiques et sympathiques. Deux qualités indispensables pour travailler dans le milieu paramédical. Certains patients loueront notre compétence à leurs proches, vantant nos résultats, mais si vous deviez conseiller un dentiste à un ami, il y a fort à parier pour que vous le décriviez avant tout comme une personne à l’écoute et qui ne vous a pas fait mal, plutôt que comme un praticien qui a une utilisation moderne et affinée de sa fraise. Il en va de même chez nous. Or, penser qu’il suffit d’être compétent pour avoir du travail est une illusion. C’est notre rapport à l’autre qui nous permet de nous développer, principalement. Pourtant, en période de vache maigre, nous remettons très souvent nos compétences techniques en question. Ai-je été assez performant ? Est-ce que je leur ai fait mal en les manipulant ? Etc… un raisonnement fallacieux mais qui nous hante si souvent au cours de l’année.

La seconde raison réside dans la culture de l’immédiat dans laquelle nous évoluons aujourd’hui. Demain devrait ressembler à aujourd’hui. Si je travaille peu aujourd’hui, il n’y a pas de raisons pour que je travaille mieux demain. Alors un mois difficile peut tout à fait remettre en question une belle année, ou une belle période. La vérité, c’est que je pense que nous ne contrôlons pas les flux de patients qui viennent à nous. De même que la dépression est un phénomène unanimement considéré comme social, et non personnel, l’époque détermine énormément de choses. Un exemple. Les trois semaines qui ont suivi les attentats du 13 novembre ont été épouvantables pour mon chiffre d’affaires. Des personnes sont mortes assassinées brutalement sur notre sol, les gens ne pensaient plus à leurs maux quotidiens. A l’inverse, une belle météo au mois de mai, couplée au plaisir de profiter des ponts, et c’est un afflux qui se dirige dans nos cabinets respectifs.

Ce que j’essaie de montrer, c’est que nos résultats en cabinet ne dépendant qu’assez peu de nous. Un praticien sensible et à l’écoute n’a pas à craindre ces périodes de sécheresse qui nous inquiètent toujours autant, et ne doit pas se sentir au centre de ces intempéries. Nous ne contrôlons que peu de choses chez l’autre, et le fait de se sentir prêt ou non à prendre en charge les douleurs qui nous suivent depuis longtemps et dont on finit par s’habituer au quotidien, a probablement une résonnance plus sociétale que personnelle.

Enfin, n’oubliez jamais que les variations de fréquentation de nos patientèles sont des phénomènes que nous connaissons tous en ostéopathie. A de très rares exceptions près. Qu’il m’arrive encore de douter de ma vocation, de perdre le sommeil quelques nuits de suite par peur de voir mon activité continuer à chuter, et qu’il m’arrive régulièrement de faire le décompte du nombre de mes consultations encore et encore, en les comparant avec mes chiffres des années précédentes, la mine basse. Puis sans crier gare, le téléphone sonne de nouveau. Allez, on repart pour un nouveau cycle.

29/6/16 – Filiation impossible

« Faire un enfant n’a jamais été un devoir »

Ce matin, je reçois un couple d’octogénaires habitués du cabinet depuis 3 ans. Je les reçois en effet deux fois par an chacun, et-ce depuis mon installation. Portant tous les deux le même prénom phonétiquement parlant, Daniel et Danielle, je m’amuse de ce fait avec eux, ce à quoi ils me répondent avec sérieux qu’ils ont nommé leurs trois enfants de la même façon.

Je ne suis pas un spécialiste de la biologie, mais il me semble qu’il n’existe que deux genres dans la race humaine : le masculin et le féminin. C’est la première chose qui m’ait marquée, deux de leurs enfants portent exactement le même nom, phonétiquement et orthographiquement. Les mêmes, à l’identique. En l’occurrence, c’est le cas des deux garçons, chacun nommé Daniel. Et chose encore plus familière, leur fille, Danielle, a également appelé son premier fils Daniel, en hommage à l’un de ses frères décédé récemment. A ne plus m’y retrouver dans mes fiches…

Cette anecdote qui pourrait faire sourire (je l’avoue, elle me fait sourire), me fait aussi un peu peur. Par chance, la mode des Junior n’a pas encore traversé l’Atlantique. Là où certains américains n’ont aucun mal à renommer leur enfant par le prénom de leur père, je ne connais aucun français ayant eu recours à ce manque d’imagination. Mais il y a, je pense, bien plus grave que cela. Donner le prénom du père à son fils a, à mon sens, un double sens. Le premier, c’est que l’enfant doit être la continuité de sa lignée, et aura probablement du mal à vivre selon ses propres convictions, selon ses propres lois. « C’est bien le fils de son père », comme on peut naïvement l’entendre ci et là. Dans le cas des Daniel, on ne pourrait pas tomber plus juste. Le second, et cela concerne cette famille au sein de laquelle le père et ses deux fils partageaient le même prénom (sans parler du petit fils portant le prénom de son oncle décédé), c’est que les enfants et surtout le petit fils, vont devoir se faire les porteurs des souffrances passées de la famille. On le voit avec la fille de mes patients, Danielle, qui a nommé son aîné Daniel en « hommage à son frère décédé ». L’enfant finalement en est réduit à cela, aider une mère ravagée par le chagrin de la perte de son frère à faire son deuil, quand les deux autres Daniel étaient eux la continuité du travail de leur père.

Je remarque de plus en plus une chose qui me gêne, et que je n’avais jamais remarquée à Paris. Depuis que je travaille en campagne, dans un endroit assez reculé des villes, le rapport des parents avec leurs enfants est vraiment particulier. Je déteste juger, mais je le trouve même malsain. Croyez-moi sur parole, et mes fiches sous mes yeux en attestent, sur les 61 patients de 18 à 30 ans que j’ai pu recevoir, il n’y en a que 5 qui ne sont pas encore parents. Vous avez bien lu. 5. A 17 ans, il n’est pas rare que mes patientes aient déjà deux enfants, souvent sans en connaître le père (c’est en tout cas ce qu’elles me disent).

Dans une région où le taux de criminalité est particulièrement élevé, où les Mosquées ont été fermées massivement après les attentats du 13 novembre, où faire des études est une exception, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien de cause à effet. D’une simple anecdote racontée par ces grands-parents, au demeurant absolument charmants et polis, une série de réflexions me met en colère. Quelle est la place des enfants dans ce village dans lequel je travaille ? Et pourquoi n’y a-t-il toujours aucun psychiatre ni psychothérapeute à moins de 30 kilomètres pour les prendre en charge ?

Faire un enfant n’a jamais été un devoir. En revanche, une fois l’enfant venu au Monde, le mettre dans les meilleures conditions pour qu’il puisse affronter l’avenir qui l’attend avec sérénité, force et détermination, c’est une obligation formelle. On ne fait pas un enfant pour qu’il aille bien avec son sac à main. On ne nomme pas ses trois enfants par les prénoms de ses parents, si c’est avec un objectif de les contrôler. Enfin, quand on est parents, n’est-on pas censés expliquer à ses enfants que la première maladie sexuellement transmissible, c’est la grossesse ? Et que pour se permettre de mettre au Monde un enfant, il faut un équilibre matériel, mais surtout émotionnel et spirituel ?

J’en viens à comprendre de plus en plus toutes ces histoires terribles de harcèlement et de violence dans les collèges. De ces enfants mal dans leur peau qui finissent par pourrir la vie des autres. Je leur en veux, bien entendu, quand on est adolescents, on devient responsable de ses actions. J’en veux également grandement aux parents.

Fort heureusement pour eux, il semblerait que les enfants et les petits enfants de Daniel et Danielle (je n’aurai jamais autant écrit ce prénom de ma vie) se portent à merveille, à l’exception donc de leur second fils, mort des suites d’un accident de voiture. Si l’ainé a bien repris la boutique de photographie de son père, les autres semblent être parvenus à suivre le cours de leur vie. Il n’y a rien d’autre que je puisse leur souhaiter. J’apprends décidément énormément au contact de mes patients. Je me pose de plus en plus de questions sur moi, et sur le microcosme que je côtoie à Paris, et qui m’a toujours paru la norme en France. Mais non, même à 150 kilomètres près, on vit selon des schémas prédéfinis, des croyances, des convictions qui diffèrent tant des miennes.

Ca a au moins le mérite de m’aider à grandir, et à me poser des questions fondamentales. Sur la paternité vous dites ? Oui, sans aucun doute.

12/16/16 – Quand cessons-nous d’être thérapeutes ?

« Il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase »

Hier soir, décompression totale dans un bel appartement du 11ème. Des gens passionnants et bienveillants dans chaque pièce, je vais de rencontre en rencontre avec plaisir. J’aime ces moments où je me sens moi-même, où l’ostéopathe en moi sommeille sereinement en attendant de retrouver ses obligations professionnelles. N. semble très avenante, souriante et détendue. Il doit être 1h lorsque nous discutons pour la première fois. Rapidement, comme cela m’arrive souvent, une forme de confiance se met en place, et je reçois quelques difficiles confessions de sa part. On s’isole une petite heure, et une fois de plus, je remets mon bleu de travail (pour faire référence à l’activité gouvernementale du moment).

L’humanité de l’autre transpire souvent à travers ses émotions ; ses sourires, ses rires, ses joies, mais aussi ses chagrins et ses deuils. Une fois de plus, je rencontre quelqu’un qui me touche sincèrement, me parle avec une honnêteté sans pareil. J’écoute beaucoup, parle peu, un rôle qui me sied à merveille. J’aide à pleurer un peu, quand ça lui semble nécessaire. Je n’ai pas l’impression, dans ces situations-là, d’apporter grand-chose à l’autre. Mais il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase. Alors N. finit par se sentir plus sereine, et me remercie plusieurs fois pour la discussion.

Cette situation, que tout thérapeute connaît, me pose question. Mon entourage attend de moi que je sois capable d’écouter comme un ami, pas comme un professionnel de santé. La frontière est pourtant si mince. Si fine, qu’il est impossible de ne pas avoir la sensation de la franchir en permanence. Mais alors, suis-je vraiment condamné à être Stéphane, le thérapeute, à chaque instant de ma vie ? A ne finalement jamais pouvoir couper avec mon activité professionnelle, et devoir garder une sorte d’uniforme invisible à chaque instant de ma vie ? Je crois que oui. Et entre nous, je pense que c’est une excellente chose.

Nous vivons des temps compliqués où le mal être semble avoir pris une avance considérable sur nos corps. Entre les innombrables maladies professionnelles aux conséquences désastreuses (Burn-Out, Bore-Out, tendinite, etc…), les troubles de l’anxiété allant parfois jusqu’à la dépression, les troubles du sommeil, sans parler de notre environnement extérieur nocif (pollution, terrorisme, chômage, etc…), difficile de trouver parfois à quoi se raccrocher autour de nous. Nous avons pourtant tous en commun d’avoir traversé des épreuves, différentes dans leurs formes, mais jamais dans leurs fonds. Nous avons tous connu la solitude, le chagrin, l’impuissance, le deuil, la colère, etc… notre erreur consiste souvent à penser être les seuls à souffrir. Mais une fois les rideaux de sa fenêtre tirés, impossible de deviner ce qui grandit dans le cœur de nos voisins.

Quand est-ce qu’un thérapeute s’arrête d’être thérapeute ? Jamais naturellement, car il est dans la nature de l’Homme et de la Femme de souffrir. Mais quand on y pense, le thérapeute n’a pas le monopole de la compréhension de la douleur ; il n’en a que des clés théorisées. Le seul à avoir accès au cœur de celui qui souffre, ce n’est peut-être pas le thérapeute, mais l’ami. Celui qui connaît, intimement, aime sans juger, accepte et accompagne au mieux. J’ai l’intime conviction que chacun d’entre nous est le thérapeute de son ami. Car la thérapie, comme le rappelle le Larousse, n’est qu’un « ensemble de techniques appliquées pour apaiser les maux ». Lorsque vous recevez chez vous un ami blessé, un ami malade, et que votre seule présence suffit à réconforter et à réchauffer, vous êtes thérapeute. Lorsque vous envoyez un simple message de soutien, que vous prononcez quelques mots réconfortants, vous êtes thérapeute. Lorsque vous préparez le plat préféré de votre conjointe qui souffre, vous êtes thérapeute. Et lorsque, sans le savoir, vous êtes celui ou celle qui souffre, et que vous vous confiez à moi, que vous m’offrez pendant un court instant une place importante dans votre vie, vous me redonnez un peu d’élan. Et chassez une partie de mon amertume. Vous êtes mon thérapeute.

Et si elle était là, la solution. Si nous aidions à faire prendre conscience à notre entourage que leur simple présence est un apaisement. Que leurs invitations sont des cadeaux qui nous tirent de notre solitude. Et qu’il n’est jamais pesant de les entendre s’épancher sur leurs doutes. Car en nous permettant de leur tendre la main et de les aider, ils nous offrent la possibilité de développer un don que nous avons tous en nous, celui de soigner. Hier soir, N., je te le dis, ce n’est pas moi qui ai fait le plus de bien à l’autre. Merci.