17/5/17 – Fâché

« J’aurais aimé qu’on me dise que ce serait parfois difficile, que je n’apprécierai pas certains patients et qu’il n’y a aucun mal à ça, et que je serai mis à mal d’une certaine façon. »

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On les connaît tous, ces gens-là, dans notre vie privée. Je devrais parler de caractère plutôt que de personnes, et ne pas généraliser bêtement. Ces caractères pessimistes et étouffants, dévorant d’énergie, habitués à se plaindre mais si passifs dans leur vie. La plainte a des effets thérapeutiques j’en suis convaincu, et verbaliser ses soucis est une façon comme une autre de prendre conscience de ses propres problèmes. Mais cela ne suffit évidemment pas à guérir. Si j’ai pris soigneusement l’habitude de m’éloigner de ces personnes dans ma vie privée qui finalement ne cherchent pas à communiquer mais à s’épancher et s’écouter parler de leurs malheurs, je n’ai pas cette possibilité en cabinet. Il faut dire qu’au cours d’une consultation, on s’attendrait plutôt à rencontrer des patients combattifs venus trouver des solutions à leur problème. Ce jour-là, ce n’était pas le cas.

J’ai donc reçu M, une jeune femme de 34 ans peu souriante, pressée, vite assise à mon bureau, choisissant de ne pas répondre à mes questions concernant son état civil mais d’insister lourdement sur le fait qu’elle souffrait terriblement. Tant pis, je lui demanderai tout cela un peu plus tard. M semble en effet avoir mal au genou depuis plusieurs années, elle est d’ailleurs en arrêt de travail depuis presque 18 mois. Ses examens ne révèlent rien d’anormal, elle a jusque-là été soignée par des antidouleurs et des anti-inflammatoires. En janvier de cette année, un chirurgien a même accepté de réaliser une « chirurgie d’exploration », probablement pour la rassurer, bien que j’ignore que de telles méthodes peuvent être pratiquées. Sans résultat.

Elle me parle de son malaise général, de la difficulté de vivre avec ses tracas, et de son mal-être depuis qu’elle a pris du poids. En effet, depuis l’apparition de la douleur, elle me dit ne plus rien faire, avoir arrêté le sport, ne plus sortir de chez elle, et s’être lourdement handicapée d’une trentaine de kilos supplémentaires. En 18 mois. Le chiffre me paraît énorme, mais ce n’est pas mon genre de questionner les dires d’un malade. Je l’examine debout, assise, allongée, et ne retrouve pas grand-chose moi non plus. Je choisis néanmoins la voie du placébo, lui expliquant qu’en effet elle a de légers déséquilibres, et qu’en la manipulant les effets se feront ressentir dès le lendemain. Ce à quoi elle me répond sèchement « ça m’étonnerait que vous puissiez me soulager ». Un frein énorme à sa guérison, cela va sans dire.

J’essaie alors de comprendre sa vie d’avant la gonalgie. Cerner ce qui aurait pu la mettre dans un état de stase si difficile à vivre pour elle. Sans surprise, je découvre quelques déceptions. Une, d’ordre amoureux, une autre importante au travail (un cas vraisemblablement de harcèlement), et sa douleur naissant au moment du décès de sa mère dont elle semblait être très proche. Cette plainte au genou m’apparaît donc comme une bénédiction dans sa vie, l’occasion pour elle de souffler enfin, de prendre du recul sur ces difficiles événements, et repartir du bon pied. Lorsque je lui fais part de mes remarques, je lui suggère, entre autres, de s’orienter dans une nouvelle direction professionnelle. Sa réponse est cinglante, « comment voulez-vous que je travaille dans cet état-là, je suis plus handicapée qu’une personne handicapée ». Me sentant touché par le handicap, cette remarque me déplaît. Je lui propose de s’intéresser à des professions où la position assise est prédominante, mais « non je ne peux pas rester assise sans avoir mal ». Le télétravail ? « Chez moi, ce n’est pas un bon environnement pour travailler ». S’inscrire sur un site de rencontre pour rencontrer une nouvelle personne dans sa vie et l’aider à remonter la pente ? « Les hommes sont des lâches, et puis j’en ai pas l’air mais je n’ai pas bon caractère ». Si, si…

M a besoin d’être plainte c’est une évidence, mais je ne veux pas tomber dans le panneau de la négativité, ça ne lui serait pas bénéfique. J’use des outils que je maîtrise, lui fais toucher les tissus de son genou avec moi avant et après les techniques pour qu’elle perçoive l’amélioration, mais rien à faire : « oui enfin c’est pas parfait non plus ». Quand j’évoque la possibilité de refaire du sport pour perdre son surpoids et l’aider à se sentir de nouveau bien dans sa peau, elle ne peut pas car le sport lui fait mal. Je propose des sports non traumatiques pour les genoux comme la piscine, l’eau est trop sale. Le vélo ? Elle n’aime pas ça. Le yoga ? C’est pour les vieux. Bien.

La consultation est un vrai chemin de croix. Mon empathie a des limites que je ne connaissais pas encore. J’ai déjà eu des patients qui voulaient guérir à tout prix, d’autres qui voulaient guérir mais en ne se remettant qu’à l’action des autres et pas la leur. C’est la première fois que j’ai, visiblement, une personne qui a besoin d’être malade. Malgré les évidences. Malgré les solutions. Et je vis mal ma séance, c’est peu de le dire. Je regarde l’horloge en permanence, l’écoute parler sans rien répondre, me concentre sur la partie manuelle de mon métier en n’attendant que son départ. Je passe à côté de la consultation, impossible de le dire autrement. La journée se termine, je raconte tout cela à un ami, ma colère contre M, ma déception à l’égard de mon attitude, et ma frustration vis-à-vis de l’échec.

Le temps a coulé depuis, et je me rends compte de quelque chose. C’est qu’il y en a des choses qu’on ne m’enseigne pas à l’école. On en engrange des connaissances anatomiques, physiologiques, sémiologiques, etc… Mais quand il s’agit de parler de cas particuliers, d’unicité des patients, de nos rapports personnels à la maladie, on est finalement plongés dans le grand bain, sans bouée à notre disposition. J’aurais aimé qu’on me dise que ce serait parfois difficile, que je n’apprécierai pas certains patients et qu’il n’y a aucun mal à ça, et que je serai mis à mal d’une certaine façon. Mais surtout, j’aurais aimé qu’on me parle des différent.es M dans le monde. Que l’on m’explique que certaines personnes ne cherchent pas à guérir, mais peut être simplement à être écoutées et confortées dans leur souffrance. Que ce qui m’apparaît évidemment bon, ne l’est peut-être pas pour tous, et qu’il y a fort à parier que M est plus heureuse convaincue que le monde lui en veut et qu’elle est un cas désespéré, plutôt que d’accepter qu’elle ait fait des mauvais choix de vie l’ayant entraîné vers cette douloureuse dépression qu’elle traverse. J’aurais aimé qu’on me dise que mes mains ne soigneraient pas tout, que l’âme est une entité insondable et loin d’être évidente à cerner, et que les patients les plus détestables sont aussi sans doute ceux qui ont le plus besoin de nous.

J’ai revu M ce matin et c’est la raison pour laquelle je rédige cet article aujourd’hui. Bien entendu, rien ne va mieux. Je ne vais pas dans son sens catastrophiste, mais je la prends différemment. Non, ce n’est pas juste ce qu’elle a vécu au travail. Oui, certains hommes ont de mauvaises intentions. Oui, elle va mal. En revanche je plante une graine dans sa tête : si son genou souffre, son esprit n’est lui non plus pas au mieux. J’arrive à lui faire prendre conscience de la coïncidence de l’apparition de sa douleur avec la période pénible qu’elle a pu connaître. Que le corps envoie parfois des messages difficiles à décrypter. Qu’elle n’a pas à avoir honte de souffrir. Et surtout, qu’elle a besoin d’elle-même pour se sortir de là. Bien sûr, M m’a bombardé de messages négatifs tout au long de la séance, mais m’a aussi promis qu’elle contacterait le psychiatre que je lui ai recommandé.

J’ai de nouveau passé un désagréable moment en sa compagnie. Même si je vis la consultation comme une petite victoire, je ne peux m’empêcher d’être épuisé par les personnes qui se laissent couler et se plaignent de ne pas remonter à la surface sans essayer de nager. Or, s’il y a bien une chose que j’ai comprise au cours des années, c’est qu’un patient qui ne nous laisse pas indifférent fait résonner quelque chose en nous. Sans doute ne puis-je supporter ces caractères car je me vois moi-même dans les moments difficiles m’isoler, et grommeler dans ma barbe que personne n’est là pour moi. Que ses traits de caractère me rappellent les miens dans mes mauvais jours, et qu’il n’est pas agréable de croiser son regard dans un miroir quand on se sent mal dans sa peau. Peut-être oublie-t-on souvent que nous sommes la personne la plus importante de notre vie, et que la prise de rendez-vous de M tombe à une période où j’avais besoin qu’on me le rappelle. Ou peut-être ne vois-je que ce qui me parle. En tous les cas, il faut parfois humblement déposer notre cape de super-héros et redescendre sur Terre. Je ne sais pas comment soigner M, je ne lui ai pas fait de bien, mais j’aurais mis du cœur à l’ouvrage pour qu’elle se sente comprise, et mes mains à son service. Faire peu, c’est déjà quelque chose, non ?

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

17/3/17 – Solitudes

Je viens de recevoir A, un homme de 87 ans, ayant connu le chagrin en 2011 de perdre à la fois sa femme et son fils unique, l’une de vieillesse et l’autre d’un accident terrible. C’est la première fois que je le vois en cabinet, et je suis agréablement surpris de sa facilité à me parler de ces événements avec détachement, ainsi que par la joie de vivre qu’il semble dégager. Souffrant depuis quelques mois d’une douleur à l’épaule droite, je cherche lors de l’anamnèse ce qui pourrait dans son quotidien expliquer sa présence. Je lui demande s’il participe à certaines vies associatives, s’il fait un peu de sport avec des amis, s’il joue de la musique, etc. Dans ma tête, pour se remettre de deux décès aussi violents, il faut avoir une vie sociale stable et développée.

Je suis donc assez étonné quand il m’avoue ne « pas faire grand-chose d’autre que lire et écrire » de ses journées. Je lui demande s’il a des petits enfants, il se trouve qu’il en a deux, de son fils décédé. L’un a dépassé la trentaine et vit à quelques kilomètres de son lieu d’habitation, l’autre est un peu plus jeune (je ne lui ai pas demandé son âge exact) et est parti en Allemagne une année pour parfaire sa maîtrise de la langue. Depuis le décès de sa femme, il ne prend plus de nouvelles de ses amis, car « c’était surtout E qui avait l’habitude de maintenir nos relations sociales ». Force est de constater que l’effort ne semble plus bilatéral, puisque d’après ses dires, il n’est plus sorti de chez lui pour se distraire depuis le second enterrement.

De temps à autres, son petit fils aîné passe s’enquérir de ses nouvelles le temps d’un déjeuner, et A semble s’en contenter largement. Quand je lui pose quelques questions sur son quotidien, il se cantonne à des banalités comme « je me fais livrer mes courses », « je ne suis jamais malade je n’ai pas besoin de médecin » ou encore « je devrais vendre ma voiture, je ne m’en sers plus ». Entre ces quelques phrases, il me reparle discrètement de ses lectures et de ce qu’il écrit, des nouvelles horrifiques dont le genre l’a toujours passionné. Il me raconte quelques-unes de ses histoires que je trouve amusantes malgré leur style, et nous parlons quelques minutes du peu que j’en connais.

Il a découvert il y a quelques mois la littérature anglo-saxonne à laquelle il n’avait jusque-là « jamais jeté de coup d’œil », et nous discutons alors en terrain connu de tous les deux. Je me risque quand même à lui poser une question que me taraude depuis le début. Je vous la formule telle que je l’ai posée : « Et est-ce que vous êtes aussi heureux à l’intérieur que vous en donnez l’impression à l’extérieur ? » Je ne sais pas pourquoi mais cette question l’a beaucoup fait rire, ce à quoi il a fini par me répondre avec un peu de défiance : « Et vous jeune homme ? » Touché. Je comprends sa remarque car ma question était un peu cinglante, j’aurais tout aussi pu lui affirmer que je ne croyais pas qu’il eût pu être encore heureux après ses traumatismes, ça aurait été aussi maladroit. Mais je lui fais part quand même de mon étonnement sous forme interrogative : « Comment faites-vous ? »

J’aurais aimé enregistrer ses réponses tant je les ai trouvées fascinantes. Pour les résumer, A est en effet heureux et en paix avec lui-même. Il était au courant de la maladie de sa femme, son décès lui a paru bien que douloureux, assez naturel. Quant à la mort de son fils, il a en effet traversé une dépression de six mois dont il est parvenu seul à se remettre. Cependant il m’avoue avoir toujours été solitaire, même lorsqu’il était marié et qu’ils vivaient à quatre à la maison. Que la société a toujours été une source d’angoisse pour lui, et qu’il ne s’est jamais aussi bien senti que dans son monde. Il aime vivre à son rythme, selon ses règles, avec le minimum de contrainte.

S’il se sent seul ? Bien sûr, il me l’a avoué plus d’une fois. S’il en est malheureux ? Il paraît évident après notre entrevue que non. Au contraire, il la côtoie bien plus aisément qu’il ne supporte la venue de son petit-fils qu’il trouve « un peu envahissant ». A me renvoie en fait à ma propre définition de la solitude, que je trouve terrifiante et à éviter à tout prix. Rien que la pensée de perdre de nouveau des gens qui me sont chers me terrifie. Je suis convaincu de ne pas être capable de vivre sans eux. Entendre A me rend admiratif mais aussi craintif, d’une certaine façon. Il m’explique que « la vie est une succession de moments dont il faut tirer le maximum », et que « quand il est nécessaire de vivre en communauté, autant que ça se passe bien, ce qui est important c’est de ne pas avoir peur d’être seul », car selon lui « avoir peur d’être seul, c’est avoir peur d’être soi-même ».

Je ne peux m’empêcher de culpabiliser quelque peu, me dire que j’ai la chance d’avoir l’âge, de fortes relations familiales et amicales, des opportunités à ne plus savoir qu’en faire, suffisamment de sous pour me permettre de sortir quand je le souhaite, et malgré tout, entre A et moi, c’est bien moi qui me sens le plus seul. Ou plutôt, qui vit le plus mal ses (rares) moments de solitude. Quand je lui ai demandé s’il avait une recette, il m’a simplement répondu que « certains loups sont solitaires, d’autres nourrissent leurs petits, et d’autres aiment guider les meutes. »

Il est évident que cette consultation doit me pousser à remettre en question ma vision de la solitude. A la fois pour moi et me permettre d’être plus apaisé au quotidien, mais également pour mes patients. Je dois comprendre ce que signifie désormais la phrase « je me sens seul » que j’entends si souvent. Car A est seul, c’est une évidence, mais n’en ressent aucun poids. A l’inverse de certains qui sortent, ont des activités, voient leurs enfants régulièrement, mais se sentent abandonnés et ne se gênent pas pour m’en parler longuement. La solitude cache probablement autre chose que la simple peur de se retrouver seul, et certainement que je devrais pousser ceux qui la sentent pressante et douloureuse à travailler dessus. Moi le premier d’ailleurs. A a un petit peu chamboulé ma vision de cette drôle d’émotion, et m’a, sans que je m’en aperçoive sur l’instant (ni même au moment de débuter ces lignes) donné de sacrées clés pour affronter l’un des défis de ma vie, et pour aider l’autre à affronter sa propre peur. « Et vous jeune homme ? » J’y travaille, j’y travaille…

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

8/3/17 – Humanisme et foi religieuse

« La demi-heure qui suivit fut remplie d’une succession d’anecdotes touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer sur le fait qu’elle est une bonne personne. »

Je reçois ce mercredi M, 52 ans, une femme d’origine algérienne, aide-soignante dans un grand hôpital des Yvelines (78). M. me parle dès le début de sa consultation de son village algérien de naissance, de sa foi inébranlable et des jolies choses de la vie. Elle m’évoque son nouveau compagnon, les exploits de ses petits-enfants, ses voyages, mais également son rapport aux patients.

Il est de ces quelques consultations dont on sait qu’elles nous raviront, car le rapport de confiance que l’on va mettre en place avec notre patient semble inné. Sans effort, nous nous livrons sur nos conceptions de nos professions respectives, et les difficultés que nous y rencontrons au quotidien. Petit à petit, M. m’évoque ses doutes concernant le management qu’elle subit, les réductions d’effectif, l’augmentation du nombre de lits, les exigences folles de sa direction qui la poussent à travailler avec négligence (« maltraitance » est par ailleurs le mot exact qu’elle a choisi, sans doute trop dramatique), et son refus de s’y plier. Puis petit à petit, M. me parle de ses doutes personnels, et de sa crainte de l’Après Vie.

Voyez-vous, M. croit dur comme fer en l’Enfer et en le regard inquisiteur d’Allah pour qui ne s’appliquerait pas à faire le bien du mieux qu’il le peut au quotidien. Elle craint que son métier ne l’oblige à négliger de plus en plus ses patients et ne la conduisent sur une mauvaise voie. Car « un jour, vous devrez rendre des comptes à Allah, et ce jour-là, si votre balance ne penche pas du bon côté, il saura vous le faire payer ». Bien que j’aie toujours eu quelques réticences à l’égard de la religion comme vecteur de pression (autant sociale qu’intime), je reconnais une démarche chez elle qui me touche profondément. En me parlant de cette peur qui semble l’envahir et la hanter au quotidien, elle commence à pleurer au moment où je m’y attendais le moins.

Je commence à connaître cette population spécifique, pauvre, mise à l’écart de la vie que j’ai eu la chance de mener : des études supérieures, un accès si simple à la culture, etc… Or, quand un patient craque de la sorte et se met à chercher une de mes mains à serrer, je comprends qu’un drame se cache derrière tant d’empathie et de questionnements. Nous concluons rapidement, sous ma direction et ma décision, notre discussion sur sa profession quand la séance se termine, quand je lui demande de rester quelques temps avec moi (le luxe du temps) afin que nous continuions à échanger quelques minutes. Je devrais systématiquement suivre mes intuitions, il serait temps que j’apprenne définitivement cette leçon.

Je lui demande si elle vit seule, elle me répond que oui, depuis le divorce avec son mari. Je n’ai plus besoin de poser de questions, M. se livre à moi sans aucune retenue à partir de cet instant : la rencontre d’un mari jaloux et possessif qui lui a interdit de travailler, l’aboutissement de cette relation qui lui aura tout de même offert deux magnifiques enfants dont elle ne saurait être plus fière, puis les viols conjugaux, quotidiens, les coups, les blessures graves, qu’elle a pourtant acceptés, tenus sous le joug de la culpabilité de partir avec deux enfants en bas âge sans revenu. Puis tout bascule un jour, quand son ex-mari s’en prend à sa seconde fille.

M. ne se sentait accomplie à ce moment qu’en tant que mère, tant la violence physique et morale de son mari lui faisait oublier qu’elle était femme avant tout. Paradoxalement c’est son instinct maternel qui la pousse à partir du jour au lendemain avec des enfants de 4 et 7 ans, sans revenu ni famille (la sienne vit encore en Algérie et son frère aîné est exilé au Pérou), pour se retrouver en foyer dans une grande ville d’Eure et Loir. M. doit alors tout réapprendre à zéro : se former à une profession, trouver de quoi s’occuper de ses filles, et les nourrir.

A ce titre, elle m’avoue à demi-mots avoir du voler de grandes quantités de nourriture les deux années pendant lesquelles elle se formait à son métier actuel. Ces actes la terrifient encore aujourd’hui, elle qui est convaincue que cela lui sera reproché le jour du Jugement venu. Je suis convaincu qu’elle a tort, mais impossible de la convaincre elle. Elle me parle avec d’incessantes larmes de l’exemplarité de ses filles durant cette période, deux sœurs jeunes mais conscientes de la situation, qui ne réclamaient rien à Noël ni à leur anniversaire. M. a fait de son mieux pour les combler, semble satisfaite de son travail (pour avoir rencontré une de ses filles lors d’une consultation l’année dernière je peux vous assurer qu’elle a fait plus que bien), et ne pense plus qu’à une seule chose aujourd’hui, faire le bien à l’hôpital, ou le quitter et recommencer de nouveau à zéro. Ça ne lui fait plus peur.

Son rapport au patient, je m’y retrouve totalement. A chercher leur regard au quotidien, connaître les noms de leurs enfants et petits-enfants, leurs goûts, leur histoire personnelle, etc. « Vous savez, il suffit parfois de leur serrer la main pour leur redonner courage et foi en la vie. » Comme j’en suis conscient, mais qu’il est agréable de l’entendre de la bouche d’une consœur. « Une fois je me suis faite gronder par ma direction car pour la fête des grands-mères je m’étais déguisée en mamie du bled avec bandana et tout. Mais je m’en fiche, ça a fait rien tout le monde. » La demi-heure qui a suivi la fin de séance était une succession d’anecdotes malicieuses et touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer qu’elle est bien une bonne personne.

Mais laissez-moi vous dire, M., vous êtes bien plus que ça. Vous êtes une femme magnifique qui rayonne comme rarement je le vois. Vous vous attelez à faire le bien autour de vous, citant les passages les plus beaux et optimistes du Coran à qui veut l’entendre pour rassurer, réconforter, et n’hésitez pas quand il le faut à étreindre, serrer, caresser. Vous êtes la personne que je rêve de devenir dans 22 ans, et un modèle d’admiration et d’abnégation pour moi. Le mari qui n’a pas su vous traiter comme la grande personne que vous êtes n’est rien qu’un imbécile qui doit être un homme bien malheureux aujourd’hui. Vous êtes belle, vous êtes grande, et les efforts que vous fournissez pour soulager vos patients sont une balance d’un poids inconsidérable, qui la feront pencher en votre faveur, quel que ce soit ce que la vie vous a contraint à faire par le passé.

Vous m’avez ouvert cette difficile journée de la meilleure façon qu’il soit, et je me devais de vous raconter, quelques instants seulement, afin que celui qui lise ces lignes bénéficie à son tour de votre humanisme et de votre courage. Vous m’avez mille fois remercié à la fin de la consultation, m’avez couvert de louanges, mais de temps à autres, ce n’est pas le praticien qui fait le plus de bien à son patient. Je n’oublierai pas cette consultation.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

16/2/17 – S’oublier

« Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. »

Traversant comme cela arrive à tant de personnes une période plus compliquée qu’à l’accoutumée, me lever le matin pour accomplir mes tâches professionnelles devient de plus en plus difficile. L’organisme répond mal, les douleurs quotidiennes paraissent des montagnes et les événements extérieurs délicats prennent des tournures bien plus sombres qu’elles ne le devraient.

Ma réaction première à cet état d’usure passager est presque toujours la même : je travaille trop, je devrais prendre un peu de temps pour moi et souffler. Je parviens alors à me ménager quelques après midi et même week-ends entièrement libres de tout travail, pour constater que la situation ne fait que perdurer. La solitude a en elle même de bon notre capacité à nous recentrer sur nous même, à nous rappeler ce qui doit être important dans nos vies pour nous aider à laisser le superflu de côté. Mais c’est aussi le difficile moment où nous nous retrouvons face à nos démons intérieurs, plus forts que jamais.

Or depuis quelques mois, il m’apparaît une solution bien plus efficace que le repos seul. Bien entendu, les pauses sont fondamentales pour notre énergie vitale mais quelque chose me manque toujours durant mes moments d’inactivité. Ce quelques chose, je crois qu’il s’agit de mes patients. Il y a quelques semaines, lorsque je pensais ne pas pouvoir tomber plus bas moralement, je me suis surpris à assurer une journée complète de consultations sans la moindre difficulté. Je vais même plus loin en affirmant qu’avoir pris soin des autres m’a fait un bien fou. Pendant 14 heures, je n’étais plus le centre de mon propre univers. J’étais au service des malades venant chercher une solution à leurs doutes et troubles douloureux. En quatre mots : je me suis oublié.

Qu’on s’entende bien, à aucun moment je n’ai renié ne pas me sentir bien. Je n’ai pas non plus adopté de stratégie d’esquive visant à feindre une joie de vivre que je ne ressentais plus. Mais je dois constater avec honnêteté qu’aider l’autre à traverser ses difficultés m’a paradoxalement aidé à franchir les miennes. Il est de ces consultations routinières qui ne m’apportent pas grand chose si ce n’est la satisfaction du travail bien fait, et d’autres bien plus profondes et riches de sens au cours desquelles une forme d’empathie amplifiée se développe entre le malade et moi même. Des séances qui m’apaisent profondément, et e rassurent quant à tout ce que je peux ressentir de noir.

Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. Laisser l’autre guider nos pas, l’accompagner, et lui faire confiance pour qu’il ne cherche pas à nous entraîner avec lui dans les méandres de ses doutes. On en ressort vivifié et persuadé de ne pas s’être trompé de voie. Il en faut du courage pour soigner, mais qu’il en faut encore plus pour aller chercher de l’aide là où elle se trouve.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.