7/4/16 Vidéo – Peut-on soigner une femme voilée ?

Pour aller plus loin aujourd’hui, voici une vidéo tentant de répondre à quelques questions d’ordre éthique :

 

En espérant lire de nombreux retours la concernant…

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6/4/16 Peut-on soigner une femme voilée ?

« Réduire sa volonté de ne pas être touchée, à son identité religieuse, serait en quelque sorte renier son unicité »

J’ai une devinette pour vous. Quel est le point commun entre Mlle H., 34 ans, mère de 3 enfants, voilée, que je viens de recevoir au cabinet ce matin, S., un de mes patients réguliers de 21 ans, cycliste de haut niveau, et Mme S., patiente de plus de 80 ans, passionnée de jardinage ? La réponse est : la pudeur. Ces trois patients présentent une particularité commune, assez peu fréquente, de ne pas vouloir se déshabiller devant moi. J’ai reçu ce matin Mlle H. pour la seconde fois, venue cette fois-ci sans son mari. Et comme pour la première consultation que nous avons eue ensemble, elle m’a imposé un bien drôle de défi : ne pas pouvoir la déshabiller, ni lui toucher les parties du corps découvertes. Parmi elles, le visage, mais surtout, les mains. Un drôle de challenge…

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« Le médecin » de Fildes

Les réactions concernant l’article sur les perles du cabinet affluent, autant que pour l’article qui parlait de Cédric. Les avis sont favorables, les anecdotes ont eu l’air de toucher les gens, mais un point commun émane de vos réactions : ça vous a plu, mais vous préférez les histoires plus sérieuses, les résumés de mes consultations. Je comprends tout à fait, écrire sur ces sujets parfois graves est pour moi une vraie catharsis. Ce sont également les sujets que je préfère aborder. La consultation du jour, à défaut d’être exceptionnelle, présente le mérite de soulever la question de la pudeur et de la nudité lors d’une consultation médicale. Car s’il est communément admis que l’on se déshabille chez son praticien de santé, la réalité montre que certaines personnes sont encore réticentes à l’idée de nous dévoiler leur corps. Quand bien même leur corps est le sujet-même de leur venue. Quand bien même aucun soignant ne juge du physique de son patient. Quand bien même le regard posé est doux et sans jugement. La nudité. Un sujet si délicat à aborder, qui me paraît l’évidence même depuis des années, et qui mérite pourtant que beaucoup soit dit… Parlons-en ensemble.

Tout d’abord, exorcisons la question de la morale. Je ne suis pas un défenseur du voile, quel qu’il soit, et ne le serai probablement jamais. Dans ma vision gaucho-occidentale, il incarne tout ce qui m’effraie : la perte de liberté, le masculinisme, la misogynie, et peut être faudrait-il un jour que des femmes voilées m’expliquent leur motivation, afin que je change mon point de vue. La religion est selon moi affaire de l’intime, tout comme peut l’être la sexualité par exemple. Quand il s’agit de mon cabinet, en revanche, le jugement moral n’existe plus. Les patients qui franchissent le seuil de ma porte ont leur unicité, leurs particularités, que je ne juge jamais. Ainsi, quand une femme rentre voilée dans mon cabinet, je ne me sens aucunement offusquée. Mon local doit être un lieu de confiance, de liberté, où le malade a la possibilité de s’exprimer pleinement et tel qu’il est, sans se sentir jamais ni jugé, ni soumis, ni contraint par quelque règle que ce soit. Mais lorsque leur mode de vie peut entraver ma pratique, comment suis-je censé réagir ?

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« J’ai un point bonus si je me sens concerné ? »

C’est bien simple, le fait que l’on m’impose un tissu entre la main et le corps du patient me troublera toujours. Quand on consulte dans un cabinet d’ostéopathie, c’est a priori pour être touché. Pour être manipulé. Seulement, lorsque je simplifie l’équation à « cette femme a des obligations religieuses à être manipulée ou à se déshabiller », je pense être entièrement dans le faux. En effet, ce serait limiter ma patiente à ses conditions religieuse et culturelle. Comme s’il n’existait aucune autre raison de craindre le toucher.

Nous vivons dans une société où le contact est fréquent, voire omniprésent. Nous nous embrassons ou nous serrons la main quand nous nous rencontrons, avons une promiscuité contrainte dans les transports en commun, avons une sexualité libérée, usons et abusons de maximes populaires banalisant le toucher (être proche de quelqu’un, prendre une personne par la main, etc…), avons pour habitude sociale de nous entrelacer pour nous réconforter, etc… Cette omniprésence peut nous pousser à pêcher par égocentrisme, et considérer que toutes les cultures du Monde ressemblent à la nôtre. Qu’être en contact avec l’autre est chose naturelle. Ce serait se tromper.

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« Je peux aussi ramener une chaise ? »

Le contact physique, si simple et si naturel chez nous peut être perçu comme une intrusion chez l’autre. Mais les difficultés que certains d’entre nous rencontrent pour se laisser toucher peuvent être d’un ordre tout autre que celui de la simple habitude culturelle : victimes d’agressions physiques voire sexuelles, mauvais souvenirs liés à l’enfance, pudeur, nature introvertie, etc… Or qu’est-ce que je sais de ma patiente de plus, sinon qu’elle porte le voile ? Rien. Absolument rien. Mlle H. pourrait très bien avoir connu les traumatismes décrits ci-dessus, et réduire sa volonté de ne pas être touchée, à son identité religieuse, serait en quelque sorte renier son unicité. Et me laisser gouverner par mes préjugés.

Quant à la pudeur, il y a beaucoup à en dire. Dans un Monde où il faut être mince, pour ne pas dire maigre, où une femme doit être féminine et maquillée, épilée, bref, bien présentée pour les Hommes, les individus qui rejettent totalement leur corps sont malheureusement nombreux. Quand on ne s’accepte même pas soi-même, quand on ne se satisfait de son propre reflet dans un miroir, comment voulez-vous parvenir à présenter votre corps à un inconnu ? Un docteur certes, mais un inconnu avant tout. C’est d’une grande difficulté.

Alors si vous me demandez de choisir entre une patiente qui se sent en confiance et respectée, qui restera voilée durant sa consultation, perturbant donc mon toucher, mais saura se relâcher pendant les manipulations, et une patiente que je forcerai à se mettre en sous-vêtements pour faciliter ma pratique mais qui jamais n’aura assez confiance en moi pour se détendre au cours sa séance, je choisis bien entendu la première des deux. Parce que lorsque je suis au cabinet, je ne peux pas être Stéphane l’être humain. Je ne DOIS pas l’être. Je dois rester Stéphane le soignant, qui, comme tout soignant, doit se mettre au service de son patient, et rester vierge de tout jugement de valeur.

Il n’est pas question d’accepter tout et n’importe quoi, mais la pudeur ne doit pas être discutée. Ni remise en question. Les choix du patient, aussi absurdes puissent-ils parfois paraître, doivent être respectés, lorsqu’ils ne le mettent pas en danger. Et si après un discours pédagogique, sans paternalisme, il choisit de garder ses vêtements pour sa séance, quelle importance après tout ? Cela nous empêchera-t-il vraiment de mettre tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider à aller mieux ? Je ne le pense pas.

Enfin, les théories modernes semblent se mettre d’accord pour ne pas parler de corps et d’esprit, mais de corps-esprit comme une entité unique et indivisible. Refuser de respecter la façon dont l’autre vous présente son corps, c’est en quelque sorte refuser entièrement sa personne. Etablir un lien de confiance avec ses patients est une chose particulièrement compliquée. Les amener à prendre des décisions bénéfiques pour leur vie mais qui peuvent leur paraître contre-nature, c’est un travail fatigant. Mais comment construire une relation saine avec eux, si l’on ne commence pas par accepter leurs particularités, leurs caractères, leurs névroses, bref, ce qui fait qu’aucun d’entre eux ne ressemble à qui que ce soit d’autre ? C’est une mission impossible.

J’ai donc aujourd’hui soigné une femme sans jamais voir la couleur de sa peau, en évitant soigneusement de lui effleurer la main, et notre relation durant une heure fut particulièrement belle. Sourires, confidences, photos de ses enfants et de son village natal, j’ai eu le droit pendant quelques minutes d’entrer pleinement dans sa vie. Je me suis senti privilégié. Et alors que j’avais eu le droit à un « bonjour docteur » à son arrivée particulièrement cordial mais impersonnel, ses derniers mots ont sonné à mes oreilles comme un remerciement :

« Au revoir Stéphane. »

5/4/16 Les perles de mes patients (1)

« Tendez la jambe Madame ! » – « La mienne ? » – « Euh…oui, pas la mienne… »

« Tendez la jambe Madame ! »

« La mienne ? »

« Euh… oui, pas le mienne en tout cas… »

 

Journée assez tranquille au cabinet, deux mamies adorables, deux nourrissons et un jeune homme souffrant, rien de bien affolant à raconter. Mon assistant, M., m’a assisté sur les consultations sur les bébés, puisqu’il n’en a jamais eus entre les mains avant aujourd’hui. Dans ces moments-là, quand je tente de résumer ma journée dans ma tête, pas grand-chose ne me vient à l’esprit. Ou plutôt si, mais pas grand-chose de sérieux. Mais entre deux billets au ton dramatique, l’absence de sérieux n’est pas un vrai problème, non ? En ces jours, je fouillerai dans ma mémoire, pour vous proposer les quelques perles amusantes que mes patients me sortent régulièrement. Et il y en a…

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« Il est mort ? » – « C’est du fil à coudre Messieurs… » – « Non mais je veux dire le patient ? »

La plupart concernent des personnes âgées, comme la suivante ; un beau Monsieur de plus de 90 ans, sourd comme un pot, à qui je demande de me montrer avec son doigt (je tends un index pour qu’il comprenne), l’endroit exact qui lui fait mal. Il me tend son doigt à son tour.

« Oui oui, je sais que c’est votre doigt, mais montrez-moi où vous avez mal avec ! »

« C’est l’index celui-là ! »

« Oui je sais bien que c’est votre index. Vous avez mal au doigt ? »

« Non, pourquoi ? »

Pour rien, pour rien.

 

Une autre :

« Je suis tombée par terre et je me suis fait très mal… »

« Où ça Madame ? »

« En face de la mairie »

Pratique pour la reconstitution de l’incident. Encore une autre, d’un patient centenaire (j’en ai actuellement 3 en consultations régulières, j’écrirai un billet sur eux un jour) :

« Vous me rappelez mon petit-fils quand vous souriez »

« Oh c’est gentil ! Il va bien ? »

« Non il est en prison. C’est un vrai connard. »

Cela doit expliquer mon célibat actuel…

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« Vous avez le sourire de mon dentiste »

Les enfants m’en sortent des pas mal, souvent mignonnes, mais parfois méchantes. Mes préférées sont les suivantes :

« T’es comme mon papy, t’as plus de cheveux. »

J’ai des origines MEDITERRANEENNES c’est purement génétique !! Awwwww….

« Pourquoi t’as pas des vêtements beaux ? »

« L’infirmière c’est ton amoureuse ? » (elle aura 67 ans au mois de juin…)

« T’as pas beaucoup de poils pour un garçon ! »

…Encore des explications à mon célibat sans doute…

 

Certains évènements défient tout sens commun. Quand j’ai commencé ma carrière, j’ai ouvert un cabinet à Boulogne Billancourt, dans les Hauts de Seine, que je n’ai tenu que 2 ans ½. Un jour, une mamie adorable me rend visite. Elle me parle de ses soucis. Je lui demande de se déshabiller et de se tenir debout, le temps que je me lave les mains… j’aurais probablement dû préciser un peu… En me retournant, mamie Gâteaux était debout… sur ma table de pratique… je pense être passé tout proche de la fracture du col du fémur ce jour-là…

 

Au même cabinet, à la fin de son interrogatoire, je demande à mon patient qui souffre de l’épaule de se déshabiller. Ce à quoi il me répond naturellement :

« J’enlève même le manteau ? »

« Oui vous enlevez SURTOUT le manteau ! »

La pudeur ne se discute pas… Au téléphone l’autre jour :

« Vous pouvez passer me voir à domicile ? »

« Oui bien sûr, quelle est votre adresse ? »

« Ça vous ennuie si je ne vous la donne pas ? »

« En soi non, mais pour une consultation à domicile ça pourrait m’être utile. »

Pour être honnête entièrement, le patient souffrait de démence.

 

Les couples de personnes âgées sont les plus adorables. Les deux répondent à tour de rôle, si bien que je ne sais parfois plus à qui j’ai affaire. Il y a quelques semaines :

« Alors Monsieur, pourquoi venez-vous consulter ? »

« Eh bien j’ai mal au genou. »

Sa femme :

« Mais pas du tout ! Il a mal à l’épaule ! »

Je le regarde :

« Vous avez mal au genou ou à l’épaule ? »

« Non mais en fait je suis surtout là parce que ma femme a insisté pour que je vienne. »

« Je comprends, mais vous avez bien des douleurs quelque part ? »

« Pas vraiment… »

Et sa femme de répliquer :

« Bon à la limite voyez au moins son dos, il se tient comme un petit vieux. »

« J’ai eu mal à la cheville une fois, ça vous aide ? »

Oui oui, toutes les infos sont bonnes à prendre.

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Espèce de petit…

Des comme ça, j’en ai quelques-unes chaque semaine à vous raconter. Je les note précieusement dans un petit carnet désormais, pour que vous n’en manquiez pas une miette. En attendant, me les remémorer me donne le sourire aux lèvres, et me conforte dans ma vocation. Que j’aime communiquer, et aider l’autre à se confier. Que j’aime les voir s’emmêler les pinceaux à essayer de me parler d’un concept si simple pour moi, mais si étranger pour certains, leurs propres corps. Je m’amuse à me moquer un peu d’eux, mais leur sensibilité et leur sens de l’absurde m’aident parfois à tenir lors de journées bien longues. Et les voir prendre sur eux, et surpasser leur pudeur, pour me confier leur corps qu’ils ont parfois tant de mal à apprivoiser, ça me touche énormément.

 

La pudeur… je vois demain une femme voilée et son mari. Nous en reparlerons longuement je pense… la pudeur…

4/4/16 Confiance et prise de conscience

« Si mes patients partagent avec moi beaucoup de leurs chagrins mais aussi de leurs joies, mes étudiants ont tendance à me renvoyer de la colère. »

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Zao Wou Ki

Ce lundi matin, quand on me demande de superviser A. lors de sa consultation clinique, je m’attendais à tout sauf à ça. A. est un garçon discret, je crois bien que c’est la première fois que je l’aperçois dans notre école. Etudiant en 3ème année, il débute donc sa formation clinique depuis janvier. En 3 mois, on ne fait pas de miracles, se dit-on souvent. Mais il arrive que certains trouvent de quoi nous surprendre et nous ébahir. A. n’est pas encore tout à fait au point, c’est une évidence, mais il est déjà un professionnel. Dans sa tête, et dans la mienne aussi… Si tôt… Et pourtant…

Quand Eva et Thomas prennent le temps de venir me voir une heure dans le weekend, je sais que l’entrevue sera riche. Leur curiosité et leur écoute en font des personnes dignes de confiance, vers lesquelles je n’ai pas de mal à me tourner. Eva a lu mon premier article, et me félicite. De l’article en lui-même, qu’elle trouve bon, mais surtout de la démarche. Je leur parle de ce que je compte faire de ce blog à moyen terme, de mon ambition, des essais et des directions futures que je compte prendre, ils semblent approuver. On parle avec Thomas du blog de son collègue, Prof en Scène, de ses vertus thérapeutiques pour son auteur, et comme souvent, parler d’un autre me renvoie au visage mes propres doutes et questionnements.

Si mes patients partagent avec moi beaucoup de leurs chagrins mais aussi de leurs joies, mes étudiants ont tendance à me renvoyer de la colère. Oh, je sais parfaitement comment la masquer et la transformer en sourire, en plaisanterie de second degré, je ne passe donc pas pour un colérique. Mais certaines pensées qui me traversent l’esprit sont parfois suffisamment violentes pour qu’elles me travaillent encore le soir même.

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Inspirez, expirez. Je vais à présent déchirer vos entrailles.

Il y a beaucoup de choses que je leur tolère, à mes loulous : leur manque de connaissances ? Ils sont en 3ème année c’est bien normal. Leur peur du jugement ou de la note ? Se sentir jugé n’est facile pour personne. Leur stress permanent ? Chacun gère sa vie aussi bien qu’il le peut. Mais quand il s’agit de prise en charge du patient, je deviens vite intolérant. Par mauvais transfert je pense, je me dis qu’on devrait tous être heureux qu’un patient vienne nous consulter, que ça ne devrait jamais être source d’émotion négative. Ce n’est pas toujours le cas pour certains d’entre eux, et je ne sais pas gérer la colère que cela me provoque. Reste-t-il une trace de moi qui doute encore de sa vocation ? J’ai parfois peur que ces colères me renvoient à ma bipolarité : une prise de RDV est toujours pour moi un moment de plaisir, suivi parfois d’un moment de découragement… Mais quand je vois avec quelle innocence et simplicité A. gère la 4ème consultation de sa vie, je reprends confiance en moi.

Le cas du patient de A. est assez simple. Un patient jeune, en bonne santé, facile dans sa communication, sportif et plutôt sympathique, souffre d’une lombalgie. On dit que le mal de dos est le mal de siècle, j’ai tendance à penser qu’il s’agit plutôt du mal être. Qui finit irrémédiablement par s’exprimer en douleur (au dos généralement) c’est bien vrai. Mais dans le cas de son patient, rien de tout ça. Une chute au mauvais moment, et au mauvais endroit, un point c’est tout. Tout le reste va bien.

A. a tout compris du rôle d’un ostéopathe. Il pose des questions claires au patient, le questionne sur ses hobbies quand celui-ci y vient, sait lui sourire quand il le faut, changer le rythme de l’anamnèse quand elle devient trop rapide ou trop lente, etc… Son rapport à son malade est vraiment bon, à l’oral en tous les cas. On sent le patient en confiance, qui se livre malgré ma présence dans la salle ; finalement, le plus gros du travail est déjà fait.
Fin de l’interrogatoire. On sort, A. et moi, débriefer sur ce que j’ai vu. Quelques erreurs inhérentes à tout étudiant si jeune, rien de méchant. Mais A. me surprend :
« Stéphane, je ne vais pas traiter son dos. Je vais traiter ses jambes. »
« Ses jambes ? A., si c’est comme ça que tu le sens, fonce dans cette direction, mais je pense qu’il faut te concentrer sur le dos. »
« Alors je me concentrerai sur le dos. Mais il me dit avoir eu des fractures au pied et porter des semelles orthopédiques inadaptées, j’avais pensé que ça pouvait avoir un impact directement sur le dos. Vous en pensez quoi Stéphane ? »

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Je… oui ?

Il ne se démonte pas. Et mince, je dois dire qu’il a raison. Les détails. A. sait faire attention aux détails, que je n’avais pas relevés lors de l’interrogatoire. On change de direction, on part sur les membres inférieurs, j’ai envie de faire confiance à son instinct, et quelque part je le crois bon. Une fois dans la salle, je vais de surprise en surprise. A. accompagne son patient à chaque changement de position, d’un regard, d’un geste de la main, et a toujours des attentions positives verbalement.
« Essayons de se relâcher. »
Le patient se relâche.
« Parfait c’est très bien comme ça. »
« Levez la main si je vous fais mal. »
« C’est parfait, vous voyez ? On avance de mieux en mieux. »
Jamais injonctif, tout en suggestion, et toujours positif, il mène de main de maître sa consultation. Je n’aurai jamais besoin d’intervenir, je le regarde faire, et ça me fait sourire.

La fin de la consultation m’offrira une petite leçon. Comment un élève de 20 ans peut remuer chez moi autant de doutes concernant ma pratique ? A., merci pour cette séance. Dans une certaine mesure, j’ai été élève à nouveau, l’espace de quelques instants…

La confiance. Il ne leur manque que ça. Après des années d’études, de cours d’une complexité effroyable, de planches d’anatomie indéchiffrables pour le commun des mortels, mes 3ème année ont acquis rapidement un niveau de connaissance impressionnant. Il leur reste à les trier, travail si difficile. Mais les connaissances, ils les ont. Et A. le sait bien. Il les cherche, dans les mauvais tiroirs souvent, mais quand je le guide, il retrouve seul son chemin. Il ne leur manque que la confiance. Notre position et notre différence d’âge modérée, pousse une partie d’entre nous à user d’autorité pour les contrôler, mais je pense qu’ils ont besoin de l’inverse. Je pense qu’ils ont besoin qu’on leur montre qu’on a nous-même confiance en eux. Et qu’on les pousse à la liberté. Allez-y, essayez, trompez-vous, plantez-vous parfois, mais comme A., faites-le avec l’amour de vos patients. Ils ne vous en voudront jamais. Ils ne vous en voudront jamais d’avoir essayé. Je dois les faire travailler là-dessus désormais. Leur faire prendre conscience que… prendre conscience que… que… que…

Prendre conscience qu’avec respect de leur patient, ils ont droit de se tromper. Que quelle que soit la zone douloureuse chez leur sujet, ils doivent s’écouter et choisir la voie de traitement qui leur semble la plus appropriée à eux… à eux seulement… pas à nous, superviseurs… pas aux patients non plus… qu’ils choisissent la voie qui leur paraît la plus en accord, en accord avec eux-mêmes… et seulement eux-mêmes… leur voie à eux…

Je vous laisse… J’ai un patient à rappeler…

2/4/16 Handicap social

« Cédric n’est pas né handicapé »

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Cédric est presque beau. Quand il me parle avec passion de cinéma et de bande dessinée, j’en oublierai presque qu’il n’est pas un patient comme les autres. Premier d’une série de 6 patients, il est celui qui me mettra en retard avec la totalité des suivants. Pourtant j’avais bien bloqué un créneau de 45 minutes, comme je le fais toujours. Mais pour Cédric, 1h30 n’aurait pas été de trop. Il était temps. Il était vraiment temps que je me mette à écrire, et à permettre d’exister durablement dans ma mémoire ces patients extraordinaires, dont l’unicité finit irrémédiablement par m’échapper. Car Cédric n’est pas comme les autres, si tant est que cela veuille encore dire quelque chose. Cédric est devenu handicapé ; il n’est pas né comme ça, la vie l’a transformé. Et ils vivront, lui et les autres, à travers ce blog. Cet article parle de notre séance.

La veille au soir – Je dîne avec Eva (la personne qui se rapproche le plus de ma meilleure amie) dans une de ces pépites du 13ème arrondissement de Paris. Eva est brillantissime, elle seule l’ignore. Elle a toujours su me comprendre, et m’aider à tirer le meilleur de moi-même. Comme toujours, j’évite les sujets sérieux : « Tu penses qu’ils prennent un accent si démesuré pour qu’on ne comprenne pas ce qu’ils mettent dans nos assiettes ? » – « Tu devrais écrire Stéphane. » Ecrire… mais je ne fais que ça, écrire. Des nouvelles au style catastrophique, des poèmes dont je suis rarement fier, des chroniques Web que je ne prends même plus la peine de tourner… Alors écrire, à quoi bon ? Je ne le ferai jamais lire… « Tu sais, le collègue de mon copain tient un blog où il parle de façon positive de son métier de prof. Tu pourrais t’en inspirer ».

On en parle, un peu, pendant le repas. C’est vrai que je rentre souvent touché (parfois plus que ça) de mes journées de consultations. C’est vrai que certains de mes patients m’émeuvent, que d’autres m’atteignent sincèrement. Certains me mettent en colère quand d’autres me font beaucoup rire. Mais c’est vrai que je les oublie. Tellement vite. C’est vrai que tout est dit sur ma profession, mais que l’important n’est jamais évoqué. Le patient. Cette personne inconnue qui vient me confier son corps. Je n’aurais jamais pu faire autre chose de ma vie, qu’un métier qui me tourne vers les autres. C’est ma vanité, ma recherche permanente de reconnaissance, qui m’y pousse. Mais une fois que l’on commence, il y a tellement plus que ça. Tellement plus important que moi. L’individu, dans toute sa splendeur, sa laideur, ses joies et ses doutes. Et moi, au milieu de ça, témoin mais jamais acteur, perdu dans la violence des flots de leurs émotions. J’écoute. Je raconte à mon tour. Puis j’oublie, tristement.

Ok. Je vais écrire. Et je ferai lire.

Je ne veux plus les oublier.

« Vous savez qui est la maquilleuse du remake du Loup Garou de Londres ? » Je ne suis même pas certain de ce dont il me parle. Le premier contact est assez dur, ses premiers mots témoignent d’un mal être profondément ancré : « J’ai été harcelé au collège, je suis devenu lent ». Lent ? Vraiment ? Cet homme d’un mètre 90, cultivé, qui débite autant d’informations sur les arts qui l’intéressent ? Lent pour qui ? Lent selon qui ? Lent pour quoi ? « J’ai été harcelé et depuis j’ai des médicaments. Regardez, je garde les boîtes parfois ». Il me montre en effet des boîtes vides assez usées. « Alors comme les gens pensent que je suis handicapé ils me parlent peu. Du coup je fais des dessins sur Facebook et je les offre à ceux qui les veulent. J’en ai déjà donné 8. Regardez ! Ça c’est moi ! Ça c’est le professeur Manhattan de Watchmen ! Regardez ! Il lui ressemble non ? ». Ils leur ressemblent tous je dois dire. Chacun des personnages ressemble à son original. Il lui faut du temps pour enfin me dire ce qui l’amène. Il a mal au cou. Classique. Et des maux de tête. C’est souvent lié. Sans lui demander il part s’allonger sur la table. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre ce qui est passé par sa tête à ce moment-là…

« J’ai peur sur ces tables-là. C’est là-dessus qu’on a abusé de moi. »

« Je prends des médicaments parce que je ne l’ai accepté qu’il y a deux ans. »

« Regardez, ça c’est Wolverine. Celui de la BD hein, pas celui des films. »

« Cédric, vous en avez parlé à votre psychiatre, de cet abus ? »

« Oui. Regardez, lui c’est [nom japonais], un samouraï célèbre. »

« Vous en avez parlé à la police aussi ? »

« Oui. Et ça c’est le vaisseau d’Albator, je l’ai donné à un allemand sur Facebook. »

« Cédric, vous voulez m’en parler à moi ? »

« Non. J’ai le vertige sur ces tables. Vous lisez des BD ? »

Les 45 minutes sont passées si vite. J’ai sorti de ma boîte à outils à peu près tout l’arsenal utile sur les cervicalgies et les maux de tête. Difficile de dire si j’ai été efficace. Ni par ma pratique, ni dans mon écoute. La patiente suivante est arrivée, je l’entends s’installer. Je relève mon patient sur la table, main sur l’épaule comme à mon habitude. Puis le rituel de fin de séance se transforme en improvisation que je ne maîtrise plus.

« Je peux vous montrer d’autres photos ? Je collectionne des figurines. »

« Oui bien sûr. »

De figurines, je ne verrai rien. Simplement une suite de dessins que je ne reconnais pas toujours. Cédric connaît les dessinateurs, les acteurs qui ont incarné ces personnages, mais aussi leurs maquilleurs, leurs chorégraphes, leurs maîtres d’armes, etc… il sait absolument tout d’eux. Comme souvent, je me sens en colère. Je ne sais pas qui a transformé une personne si douce en quelqu’un de si vulnérable, mais je lui en veux. Je n’arrive pas à lui demander de partir. Il ne comprend pas mes sous-entendus :

« N’hésitez pas à m’appeler si besoin ! » – « Ca c’est Squall. »

« Si la douleur reprend vous pouvez repasser d’ici peu. » – « Celui-là je l’ai offert à mon frère, mais il ne veut plus me voir. »

« Faisons court, une patiente m’attend dans la salle d’attente. » – « Juste un dernier ! Juste un dernier ! »

Bien sûr, Cédric me touche, et fait ressortir en moi les mêmes questionnements qui me hantent depuis toujours. Quelle est ma place dans sa vie à cet instant ? Où doit s’arrêter mon empathie ? C’est une personne intelligente et suivie de près en psychiatrie et en rhumatologie. Il est entouré, et j’ai le nom de ses docteurs. Je me mettrai rapidement en contact avec eux. Il faut que j’apprenne à me protéger de moi-même ; je me connais, quand je suis en empathie avec quelqu’un, je vis pleinement ses heurts. Je ne devrais pas les partager, les patients ont besoin d’un roc, d’une personne solide à qui se raccrocher, pas d’une bouée qui dérive avec eux. Je cache mes émotions, mais probablement très mal. Comme avec d’autres patients, je rentre avec une partie de lui en tête. Cette fois-ci, je n’oublierai pas. Cette fois-ci j’écrirai, et j’écrirai sur chacun de ceux qui m’auront touché d’une façon ou d’une autre. Heureusement, la plupart me font rire. Pas cette fois. Et ce n’est pas la fin de notre séance qui me contredira :

Je me lève finalement au milieu d’une de ses phrases, et marche vers la porte du cabinet. Il comprend et se lève pour partir, prenant maladroitement ses affaires. Il me remercie. De nombreuses fois. Impossible de savoir si son cou va mieux. Je lui serre la main et le raccompagne dehors. Comme souvent, je reçois ce que j’appelle « l’information du pas de porte », essentielle, mais que les patients ne nous donnent parfois qu’au moment de quitter le cabinet :

« Vous savez, parfois, je ne comprends plus pourquoi je vis encore. »

« Cédric, vous voulez rentrer discuter quelques minutes de plus ? »

« Vous connaissez Le Goût du Chlore ? C’est génial vous devriez le lire. Au revoir. » – Il s’éloigne.