6/4/18 – Colères divines

« Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes. »

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Yousra a tout juste cinquante-cinq ans. Vivant à une cinquantaine de kilomètres du cabinet, elle est en ce moment en ville chez sa tante, dont elle partage la chambre. C’est une femme élégante, souriante mais paraissant introvertie, qui souffre de douleurs tout le long du dos. Les épaules sont prises, les genoux lui font mal, elle souffre d’insomnies chroniques et a perdu tout appétit récemment. D’après ses dires, en quelques mois, elle aurait perdu une vingtaine de kilos. S’occupant de chambres d’hôtes, elle aurait arrêté toute activité professionnelle depuis début décembre. Depuis, elle se décrit comme quelqu’un sans passion ni goût pour quoi que ce soit, et me décrit un ennui permanent qui la « ronge de l’intérieur ».

Il ne faut pas beaucoup plus d’indices pour comprendre qu’elle souffre au moins autant moralement que physiquement. Avant de passer sur la table, après mes questions d’usages, elle me révèle qu’elle a perdu son mari au début de l’hiver « par sa faute », la voix basse. Lui proposant d’échanger ensemble autour de ce sujet, elle me répond que non de la tête, et précise qu’elle a surtout besoin de se libérer de ses tensions physiques. Je n’insiste pas.

Pourtant, quelques instants seulement après s’être allongée sur la table, elle se met à grincer des dents et à respirer fort. Je reconnaîtrais ces symptômes à des kilomètres. Elle s’apprête à faire une crise d’angoisse. Je pose une main sur son épaule, cherche son regard, et lui rappelle qu’elle peut se confier. Ce qu’elle me raconte me fait froid dans le dos.

Je lui ai parlé de ce blog lors de la consultation, et j’ai communiqué mon besoin de raconter son histoire. Elle m’autorise à dévoiler son prénom, mais en aucun cas les circonstances du décès de son mari. En effet, Yousra, par maladresse, est à l’origine de l’accident mortel de son conjoint. Elle n’en dort plus. L’interrogatoire policier s’est semble-t-il affreusement mal passé. Ses trois fils, tous installés au Canada, sont en colère à son égard. La seule personne qu’il lui reste, c’est cette vieille tante malade, pleine d’empathie, qui semble la réconforter comme jamais. Sans une once de jugement. Exactement ce dont elle a besoin.

Nous parlons longuement de l’accident. J’essaie de porter son attention sur le fait qu’être à l’origine de certaines conséquences ne démontre aucunement la notion de culpabilité. Elle semble l’entendre, mais ça ne la console pas. J’insiste sur le besoin de trouve un psychothérapeute qui l’accompagne. Elle se dite prête à se rendre sur Paris pour cela, ça tombe bien, je connais une personne formidable. Tout le long de la séance, elle parvient à contenir ses larmes. Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes.

Et puis, en fin de séance, elle se couvre les yeux de sa main droite. Son diaphragme se contracte pendant la consultation. Je sens qu’elle pleure. Elle déglutit fort, et tente de contenir son chagrin. Je lui propose de me partager ce qu’elle ressent. « J’ai abandonné Dieu », répètera-t-elle pendant de longues secondes. Quand je lui demande le sens de ces mots, elle m’explique se sentir punie pour ne pas avoir prié. Avoir cédé aux « pressions occidentales » concernant sa religion. Habituellement habile avec les mots et les émotions, je ne sais plus quoi répondre.

Sûrement parce que, profondément croyant, je ne suis en revanche pas religieux. C’est une appartenance que je ne comprends pas. La cause de tant de malentendus, de contraintes passéistes, de dogmes. Je reconnais en la croyance en Dieu un grand nombre de vertus, mais la culpabilisation inhérente à certaines pratiques religieuses me dépassent. Comment lui confier ma pensée, c’est juste impossible. J’essaie de lui remémorer la grande clémence dont Allah semble faire dans le Coran. Qu’Il ne lui viendrait jamais à l’idée de punir qui que ce soit. Qu’il n’y a rien de punition divine dans le drame qu’elle traverse. Mais plus que la solitude et l’abandon de sa famille, c’est son abandon à Lui qu’elle craint.

Elle se sent redevable, coupable de s’être éloignée du bon chemin, et plus que jamais seule. Je suis démuni. Comme si affronter le deuil du seul homme qu’elle ait connu ne suffisait, comme si l’éloignement physique et émotionnel de ses fils n’était pas suffisant, il faut qu’elle souffre d’une peur que je ne comprends pas. Une peur irrationnelle à mes yeux, dont je ne comprends pas la portée. Qu’auriez-vous dit à ma place ?

Je redeviens rationnel, autant que possible. Aller sur ce terrain-là ne peut-être que maladroit de ma part. Alors, nous avons regardé ensemble les différents clubs de sa région. Les activités qui pourraient l’intéresser. Elle aime les cartes, et la marche à pied. Ca tombe bien, de nombreuses randonnées sont proposées. Elle ne connaît pas les règles de la belotte ? Elle les apprendra avec son futur groupe. Mais il faut qu’elle sorte, Yousra. Qu’elle s’aère enfin l’esprit, et qu’on la baigne de bienveillance. Je suis intimement touché par son histoire et affligé de son chagrin. Mais aujourd’hui, je n’ai pas d’autre réponse à donner.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

19/7/17 – Peur sur la ville

« Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir. »

Je me souviens adolescent d’un bien mauvais film de genre, Le Dentiste, dans lequel un maniaque du scalpel torture ses patients sur sa table de pratique. Comme si nous avions besoin de plus de raisons de craindre notre dentiste. A ce jour, aucun film ne met en scène d’ostéopathe malveillant, pour autant une certaine appréhension, pour ne pas dire phobie, subsiste encore dans la tête de certains, et j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

L’expérience est banale et commence samedi dernier. Un homme prend rendez-vous pour son épouse, « boquée du cou ». Nous réservons un créneau pour ce matin. Hier soir, SMS du mari me disant, je cite tel quel : « Bonsoir, mon épouse préfère consulter un médecin d’abord, comme c’est aux cervicales, nous préférons annuler le RDV de demain. » L’emploi du temps étant chargé je ne m’en offusque pas et réponds que je comprends, bien que je pense que la thérapie manuelle serait plus efficace. Ce matin, nouveau message de l’époux : « Finalement la douleur est insupportable, peut-elle toujours passer ? » Je trouve un créneau que je propose, et reçois quelques minutes plus tard comme réponse : « Pardon mais mon épouse ne se sent pas de venir. » Ok, je viens de comprendre.

Je comprends que ces atermoiements n’ont rien à voir avec l’efficacité de ma pratique par rapport à l’approche médicale, mais qu’ils ont pour origine une peur de la manipulation. Cette fois-ci, plus de SMS, j’appelle directement. Je tombe sur lui et demande à parler à sa femme directement. Ses propos confirment mon intuition, elle est terrorisée à l’idée de se faire manipuler les cervicales. Je discute avec elle en expliquant que d’une part, une manipulation cervicale bien réalisée, dans de bonnes conditions, et précédée d’un examen minutieux et adapté, n’a rien de dangereux ni même de douloureux. Et d’autre part qu’il nous est tout à fait possible d’utiliser des techniques dites « douces » pour suppléer à celles dites de « cracking. » Elle semble rassurée et se présente entre deux patients à 10h.

Il existe à mon avis deux raisons de craindre son ostéopathe. La première résulterait d’une manipulation passée mal vécue (ou d’un proche rapportant une mauvaise expérience), la seconde d’une peur irrationnelle de ce que représentent nos techniques. Et je me dis au fur et à mesure de la séance qu’elle n’est sûrement pas la seule à nous craindre, que d’autres ont pu par le passé se laisser aller dans mes mains sans oser me révéler leur appréhension. J’insiste alors une fois de plus sur notre devoir d’explications, de communication avec nos malades. Nous connaissons nos méthodes par cœur, eux qu’une infime partie d’entre elles.

Plus la séance avance et plus je la sens en confiance et sereine. A tel point qu’elle me rapporte durant la séance se sentir « idiote d’avoir eu peur » pour « si peu ». Mais madame, c’est une bonne chose d’avoir peur. De craindre de ne pas avoir choisi le bon praticien. La bonne médecine. Le bon procédé. Je peste trop souvent contre ceux qui laissent leur santé dans les mains des « autres », sans chercher à prendre soin d’eux, oubliant qu’ils sont leur propre docteur. Ce que j’aurais dû vous dire, c’est que je suis fier que vous vous écoutiez suffisamment pour accepter votre phobie de la manipulation, que vous osiez la communiquer, et que par conséquent vous soyez si attentives à vos besoins. Pardon, j’aurais dû vous dire tout cela durant votre soin. Je suis heureux d’avoir été dans un bon jour, me permettant ainsi de comprendre vos angoisses, qui vont au-delà de la simple peur de l’inconnu. Si votre praticien vous a été recommandé, sachez que vous serez entre de bonnes mains. Nous prenons soin de nos patients comme s’il s’agissait de nos proches. Car la réalité économique nous force au résultat, et que nous aimons tous le travail bien fait.

N’ayez, en tant que patient, jamais honte de confier vos doutes et vos appréhensions à un professionnel de santé, il comprendra et agira en conséquence. Et nous, soignants, n’oublions jamais que le corps de chaque patient est unique et précieux. Respectons-le en commençant par rassurer l’esprit. Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

8/3/17 – Humanisme et foi religieuse

« La demi-heure qui suivit fut remplie d’une succession d’anecdotes touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer sur le fait qu’elle est une bonne personne. »

Je reçois ce mercredi M, 52 ans, une femme d’origine algérienne, aide-soignante dans un grand hôpital des Yvelines (78). M. me parle dès le début de sa consultation de son village algérien de naissance, de sa foi inébranlable et des jolies choses de la vie. Elle m’évoque son nouveau compagnon, les exploits de ses petits-enfants, ses voyages, mais également son rapport aux patients.

Il est de ces quelques consultations dont on sait qu’elles nous raviront, car le rapport de confiance que l’on va mettre en place avec notre patient semble inné. Sans effort, nous nous livrons sur nos conceptions de nos professions respectives, et les difficultés que nous y rencontrons au quotidien. Petit à petit, M. m’évoque ses doutes concernant le management qu’elle subit, les réductions d’effectif, l’augmentation du nombre de lits, les exigences folles de sa direction qui la poussent à travailler avec négligence (« maltraitance » est par ailleurs le mot exact qu’elle a choisi, sans doute trop dramatique), et son refus de s’y plier. Puis petit à petit, M. me parle de ses doutes personnels, et de sa crainte de l’Après Vie.

Voyez-vous, M. croit dur comme fer en l’Enfer et en le regard inquisiteur d’Allah pour qui ne s’appliquerait pas à faire le bien du mieux qu’il le peut au quotidien. Elle craint que son métier ne l’oblige à négliger de plus en plus ses patients et ne la conduisent sur une mauvaise voie. Car « un jour, vous devrez rendre des comptes à Allah, et ce jour-là, si votre balance ne penche pas du bon côté, il saura vous le faire payer ». Bien que j’aie toujours eu quelques réticences à l’égard de la religion comme vecteur de pression (autant sociale qu’intime), je reconnais une démarche chez elle qui me touche profondément. En me parlant de cette peur qui semble l’envahir et la hanter au quotidien, elle commence à pleurer au moment où je m’y attendais le moins.

Je commence à connaître cette population spécifique, pauvre, mise à l’écart de la vie que j’ai eu la chance de mener : des études supérieures, un accès si simple à la culture, etc… Or, quand un patient craque de la sorte et se met à chercher une de mes mains à serrer, je comprends qu’un drame se cache derrière tant d’empathie et de questionnements. Nous concluons rapidement, sous ma direction et ma décision, notre discussion sur sa profession quand la séance se termine, quand je lui demande de rester quelques temps avec moi (le luxe du temps) afin que nous continuions à échanger quelques minutes. Je devrais systématiquement suivre mes intuitions, il serait temps que j’apprenne définitivement cette leçon.

Je lui demande si elle vit seule, elle me répond que oui, depuis le divorce avec son mari. Je n’ai plus besoin de poser de questions, M. se livre à moi sans aucune retenue à partir de cet instant : la rencontre d’un mari jaloux et possessif qui lui a interdit de travailler, l’aboutissement de cette relation qui lui aura tout de même offert deux magnifiques enfants dont elle ne saurait être plus fière, puis les viols conjugaux, quotidiens, les coups, les blessures graves, qu’elle a pourtant acceptés, tenus sous le joug de la culpabilité de partir avec deux enfants en bas âge sans revenu. Puis tout bascule un jour, quand son ex-mari s’en prend à sa seconde fille.

M. ne se sentait accomplie à ce moment qu’en tant que mère, tant la violence physique et morale de son mari lui faisait oublier qu’elle était femme avant tout. Paradoxalement c’est son instinct maternel qui la pousse à partir du jour au lendemain avec des enfants de 4 et 7 ans, sans revenu ni famille (la sienne vit encore en Algérie et son frère aîné est exilé au Pérou), pour se retrouver en foyer dans une grande ville d’Eure et Loir. M. doit alors tout réapprendre à zéro : se former à une profession, trouver de quoi s’occuper de ses filles, et les nourrir.

A ce titre, elle m’avoue à demi-mots avoir du voler de grandes quantités de nourriture les deux années pendant lesquelles elle se formait à son métier actuel. Ces actes la terrifient encore aujourd’hui, elle qui est convaincue que cela lui sera reproché le jour du Jugement venu. Je suis convaincu qu’elle a tort, mais impossible de la convaincre elle. Elle me parle avec d’incessantes larmes de l’exemplarité de ses filles durant cette période, deux sœurs jeunes mais conscientes de la situation, qui ne réclamaient rien à Noël ni à leur anniversaire. M. a fait de son mieux pour les combler, semble satisfaite de son travail (pour avoir rencontré une de ses filles lors d’une consultation l’année dernière je peux vous assurer qu’elle a fait plus que bien), et ne pense plus qu’à une seule chose aujourd’hui, faire le bien à l’hôpital, ou le quitter et recommencer de nouveau à zéro. Ça ne lui fait plus peur.

Son rapport au patient, je m’y retrouve totalement. A chercher leur regard au quotidien, connaître les noms de leurs enfants et petits-enfants, leurs goûts, leur histoire personnelle, etc. « Vous savez, il suffit parfois de leur serrer la main pour leur redonner courage et foi en la vie. » Comme j’en suis conscient, mais qu’il est agréable de l’entendre de la bouche d’une consœur. « Une fois je me suis faite gronder par ma direction car pour la fête des grands-mères je m’étais déguisée en mamie du bled avec bandana et tout. Mais je m’en fiche, ça a fait rien tout le monde. » La demi-heure qui a suivi la fin de séance était une succession d’anecdotes malicieuses et touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer qu’elle est bien une bonne personne.

Mais laissez-moi vous dire, M., vous êtes bien plus que ça. Vous êtes une femme magnifique qui rayonne comme rarement je le vois. Vous vous attelez à faire le bien autour de vous, citant les passages les plus beaux et optimistes du Coran à qui veut l’entendre pour rassurer, réconforter, et n’hésitez pas quand il le faut à étreindre, serrer, caresser. Vous êtes la personne que je rêve de devenir dans 22 ans, et un modèle d’admiration et d’abnégation pour moi. Le mari qui n’a pas su vous traiter comme la grande personne que vous êtes n’est rien qu’un imbécile qui doit être un homme bien malheureux aujourd’hui. Vous êtes belle, vous êtes grande, et les efforts que vous fournissez pour soulager vos patients sont une balance d’un poids inconsidérable, qui la feront pencher en votre faveur, quel que ce soit ce que la vie vous a contraint à faire par le passé.

Vous m’avez ouvert cette difficile journée de la meilleure façon qu’il soit, et je me devais de vous raconter, quelques instants seulement, afin que celui qui lise ces lignes bénéficie à son tour de votre humanisme et de votre courage. Vous m’avez mille fois remercié à la fin de la consultation, m’avez couvert de louanges, mais de temps à autres, ce n’est pas le praticien qui fait le plus de bien à son patient. Je n’oublierai pas cette consultation.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

16/2/17 – S’oublier

« Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. »

Traversant comme cela arrive à tant de personnes une période plus compliquée qu’à l’accoutumée, me lever le matin pour accomplir mes tâches professionnelles devient de plus en plus difficile. L’organisme répond mal, les douleurs quotidiennes paraissent des montagnes et les événements extérieurs délicats prennent des tournures bien plus sombres qu’elles ne le devraient.

Ma réaction première à cet état d’usure passager est presque toujours la même : je travaille trop, je devrais prendre un peu de temps pour moi et souffler. Je parviens alors à me ménager quelques après midi et même week-ends entièrement libres de tout travail, pour constater que la situation ne fait que perdurer. La solitude a en elle même de bon notre capacité à nous recentrer sur nous même, à nous rappeler ce qui doit être important dans nos vies pour nous aider à laisser le superflu de côté. Mais c’est aussi le difficile moment où nous nous retrouvons face à nos démons intérieurs, plus forts que jamais.

Or depuis quelques mois, il m’apparaît une solution bien plus efficace que le repos seul. Bien entendu, les pauses sont fondamentales pour notre énergie vitale mais quelque chose me manque toujours durant mes moments d’inactivité. Ce quelques chose, je crois qu’il s’agit de mes patients. Il y a quelques semaines, lorsque je pensais ne pas pouvoir tomber plus bas moralement, je me suis surpris à assurer une journée complète de consultations sans la moindre difficulté. Je vais même plus loin en affirmant qu’avoir pris soin des autres m’a fait un bien fou. Pendant 14 heures, je n’étais plus le centre de mon propre univers. J’étais au service des malades venant chercher une solution à leurs doutes et troubles douloureux. En quatre mots : je me suis oublié.

Qu’on s’entende bien, à aucun moment je n’ai renié ne pas me sentir bien. Je n’ai pas non plus adopté de stratégie d’esquive visant à feindre une joie de vivre que je ne ressentais plus. Mais je dois constater avec honnêteté qu’aider l’autre à traverser ses difficultés m’a paradoxalement aidé à franchir les miennes. Il est de ces consultations routinières qui ne m’apportent pas grand chose si ce n’est la satisfaction du travail bien fait, et d’autres bien plus profondes et riches de sens au cours desquelles une forme d’empathie amplifiée se développe entre le malade et moi même. Des séances qui m’apaisent profondément, et e rassurent quant à tout ce que je peux ressentir de noir.

Se mettre au service des autres, c’est exactement ça. Accepter durant un temps donné de ne plus se donner de l’importance. Laisser l’autre guider nos pas, l’accompagner, et lui faire confiance pour qu’il ne cherche pas à nous entraîner avec lui dans les méandres de ses doutes. On en ressort vivifié et persuadé de ne pas s’être trompé de voie. Il en faut du courage pour soigner, mais qu’il en faut encore plus pour aller chercher de l’aide là où elle se trouve.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.