23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

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L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

01/12/16 – Dans le mur

« Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? »

L’année 2016 s’achève à grands pas, et l’heure est au bilan me concernant. D’un point de vue strictement professionnel, l’année fut excellente. Le cabinet continue de grandir, les patients semblent apprécier mon travail, et rarement je me serai senti autant soutenu, aussi bien entouré dans ma vie personnelle. Au fil de quelques rencontres hasardeuses, E., T., H., C., je me sens de moins en moins faible face à cette vie parfois difficile et rarement juste. Ainsi, j’ai cette étrange sensation d’être une sorte d’exception, au milieu de ces patients qui il y a encore quatre ans me consultaient majoritairement pour des douleurs articulaires simples, et qui aujourd’hui viennent tous m’exprimer un mal être bien plus profond qu’une simple maladie professionnelle.

Vous me direz, j’ai changé de région, l’Île de France pour l’Eure et Loir. C’est vrai, nos problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes que l’on vienne d’un bassin propice à l’emploi ou d’une région oubliée et sinistrée. C’est vrai, on attire avec le temps la patientèle qui nous correspond. Peut être est-ce moi qui réunit tant de personnes désabusées par un monde individualiste, des personnes à deux doigts de baisser les bras, meurtris par l’isolement, l’alcool et le suicide. Peut être est-ce que j’attire ces âmes chargées de chagrin jusqu’à moi, mais force est de constater que j’ai bien l’impression que ma pratique évolue grâce à elles. Merci pour ça.

« Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », prévoyait Malraux. Force est de constater qu’il avait raison sur un point. On ne peut plus continuer comme ça. Mardi, journée faste de huit patients, je me confronte aux mêmes problèmes qui hantent leur quotidien. Fatigue, dépression, burn-out, isolement, larmes, deuils impossibles, etc… la journée est chargée et il me faut bien le réconfort d’un ami au téléphone pour ne pas me laisser aller à mon tour à un défaitisme qui j’ai toujours refusé jusque-là. Les malades s’enchaînent et me racontent leur quotidien qu’ils semblent traverser tête baissée, incapables de ressortir quoi que ce soit de lumineux de leur quotidien, et s’ils ne cherchent pas en moi de solution, ils viennent au moins pour retrouver une forme de réconfort. Je m’y atèle, autant que possible, mais au fond de moi je me sens en colère.

C’est devenu une habitude dans notre société, il faut l’énergie de particuliers pour prendre soin de nos plus faibles. Des associations pour distribuer bénévolement de la nourriture à ceux qui souffrent de la faim. Ou pour trouver des logements à des SDF pour qui l’espérance de vie s’amenuise comme peau de chagrin. Il leur faut un ostéopathe, une infirmière, un généraliste, un thérapeute, pour se sentir écoutés, exister, et pris en compte. C’est simple, j’ai l’impression que mes patients sont en quête de leur humanité. Je leur accorde que les Trois Huit à l’âge de 58 ans, ça n’a aucun sens. Que vivre avec une retraite à 350 euros, ce n’est pas un défi, c’est une absurdité. Que guérir du chagrin d’un fils qui choisit de mettre fin à ses jours pour fuir ses racketteurs et fuir la honte de se sentir victime, relève de l’impossible. Que devoir justifier d’un document administratif à l’Assurance Maladie qu’on a bien été amputé d’une jambe ressemble à une épopée kafkaïenne.

Un ami, Hugo Pellerin, écrivait dans un superbe papier de son blog Prof en Scène : « En novembre, il faut trouver ce qui nous rend forts ». Je ne le remercierai jamais assez pour ses mots si doux et si réconfortants, qui me confirment que nous sommes tous en ce moment en pleine mue. Nous ne pouvons plus avancer de la sorte, au risque de nous prendre un mur en pleine vitesse. Quelque chose doit changer, et si le changement ne viendra sans doute jamais de nos représentants, il doit se réaliser au fond de nous-même. Est-ce qu’on prend toujours le temps de s’écouter les uns les autres ? Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? J’essaie à tout prix de ne pas faire l’erreur de ne vivre que pour moi. De ne pas oublier que je suis encore fièrement debout grâce à l’accompagnement bienveillant de ceux que j’aime. Qu’ils me sont précieux et ne seront jamais acquis. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai probablement pas continuer des années comme ça. Le poids de la souffrance des autres est lourd, et il m’est toujours aussi difficile de ne pas en porter une partie avec moi. Mais d’un autre côté, je ne pourrais jamais couper au milieu de ses pensées Mr R., 91 ans, torturé par son ancienne épouse, et qui ne trouve de joie plus que dans ses rares parties de cartes. Et je suis heureux qu’il parvienne avec tant d’humilité à se confier à moi comme à un ami. Mais il va falloir que tout cela change, si l’on ne souhaite pas nous voir s’effondrer les uns après les autres devant cette humanité qui continue de se déchirer.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

03/10/16 – Ces jours difficiles pour tous

« On n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction. »

Je retrouvais ce soir l’une de mes trois classes de 3ème année avec impatience et plaisir. J’avais beaucoup apprécié les rencontrer et être en leur contact trois semaines auparavant. Notre programme du jour est, en plus de cela, particulièrement léger, une révision des deux premiers techniques sur les côtes apprises depuis le début de l’année. J’adore ça, on va pouvoir parler de clinique, de leur métier, je vais pouvoir continuer à éduquer leur main, leur esprit critique, et continuer à les voir progresser.

La première partie du cours se passe bien, un mélange de théorie et de pratique qui n’a pas l’air d’en ennuyer trop. Mais lors de la deuxième heure, deux événements finissent par me marquer. Deux jeunes filles, pendant les révisions de leurs techniques, se mettent à pleurer, pour des raisons différentes, à 20 minutes d’intervalle. Avec la crise violente de la semaine dernière, je commence à me poser des questions.

Mettons de côté le fait que les côtes soient des os reliés à des émotions particulièrement fortes : la peur, l’amour, le rapport à soi et à l’autre. Les pleurs de ce soir sont des larmes de fatigue. Déjà. Alors que les cours ont repris il y a moins d’un mois. Certains d’entre eux semblent en effet épuisés, et cette situation n’est pas normale. Sans doute que pour faire des grandes études, il faut de l’argent, et que lorsque la cellule familiale ne peut pas tout assumer seule, les vacances sont avant tout consacrées à remplir le porte feuille pour pouvoir subvenir à ses besoins essentiels.

Qu’est-ce qui est arrivé à notre société ? Qu’est-ce qui a fini par se passer pour que l’on considère normal l’anomalie du burn-out et de la dépression. Comment en est-on arrivés à décourager et à vider de leurs forces vitales des jeunes adultes qui devraient encore baigner dans une forme d’innocence ? J’ai bien des réponses à ces questions, mais je ne veux pas trop lorgner du côté de la sociologie sur ce blog. De toute façon, ceux qui me connaissent savent quel est le fond de ma pensée. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce que l’on peut faire pour remédier à cela.

L’enseignement doit absolument redevenir un jeu, et venir à ses cours doit être un plaisir. Plaisir d’apprendre, pour soi, sans jamais se sentir en compétition avec qui que ce soit. Plaisir de se sentir progresser en tant qu’ostéopathe, mais aussi humainement. Alors je leur donne à travailler des exercices élémentaires de palpation, leur rappelle que quand ils se manipulent entre eux ils se soignent déjà, qu’ils sont déjà bons dans ce qu’ils font, et qu’ils sont importants pour nous les enseignants. Mais surtout, importants pour moi.

Je ne veux pas d’une année difficile pour eux, je veux les voir s’accomplir et trouver les clés de la réussite, concernant leur vive professionnelle mais aussi personnelle. Je leur rappellerai autant que possible qu’il n’y a rien d’important dans les études. La seule chose qui compte vraiment, c’est que le printemps fleurisse dans nos cœurs. Car on n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction.

C’est un lien particulier qui nous lie, où je serai toujours distant, mais si proche d’une certaine manière. Leur faire voir leurs enseignants comme des accompagnateurs bienveillants plus que comme des possesseurs de savoir me paraît essentiel. Car ma réussite, ce sera la leur. Il n’en sera jamais autrement. Ce soir, C. et C., je suis heureux que vous ayez eu le courage de pleurer, et le courage de m’avouer combien c’est difficile. C’est difficile pour moi aussi, pour nous tous, et nos sourires ne déguisent rien. Mais ensemble, nous irons loin, bien plus loin que vous ne l’imaginez. Personne n’est jamais seul.

2/4/16 Handicap social

« Cédric n’est pas né handicapé »

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Cédric est presque beau. Quand il me parle avec passion de cinéma et de bande dessinée, j’en oublierai presque qu’il n’est pas un patient comme les autres. Premier d’une série de 6 patients, il est celui qui me mettra en retard avec la totalité des suivants. Pourtant j’avais bien bloqué un créneau de 45 minutes, comme je le fais toujours. Mais pour Cédric, 1h30 n’aurait pas été de trop. Il était temps. Il était vraiment temps que je me mette à écrire, et à permettre d’exister durablement dans ma mémoire ces patients extraordinaires, dont l’unicité finit irrémédiablement par m’échapper. Car Cédric n’est pas comme les autres, si tant est que cela veuille encore dire quelque chose. Cédric est devenu handicapé ; il n’est pas né comme ça, la vie l’a transformé. Et ils vivront, lui et les autres, à travers ce blog. Cet article parle de notre séance.

La veille au soir – Je dîne avec Eva (la personne qui se rapproche le plus de ma meilleure amie) dans une de ces pépites du 13ème arrondissement de Paris. Eva est brillantissime, elle seule l’ignore. Elle a toujours su me comprendre, et m’aider à tirer le meilleur de moi-même. Comme toujours, j’évite les sujets sérieux : « Tu penses qu’ils prennent un accent si démesuré pour qu’on ne comprenne pas ce qu’ils mettent dans nos assiettes ? » – « Tu devrais écrire Stéphane. » Ecrire… mais je ne fais que ça, écrire. Des nouvelles au style catastrophique, des poèmes dont je suis rarement fier, des chroniques Web que je ne prends même plus la peine de tourner… Alors écrire, à quoi bon ? Je ne le ferai jamais lire… « Tu sais, le collègue de mon copain tient un blog où il parle de façon positive de son métier de prof. Tu pourrais t’en inspirer ».

On en parle, un peu, pendant le repas. C’est vrai que je rentre souvent touché (parfois plus que ça) de mes journées de consultations. C’est vrai que certains de mes patients m’émeuvent, que d’autres m’atteignent sincèrement. Certains me mettent en colère quand d’autres me font beaucoup rire. Mais c’est vrai que je les oublie. Tellement vite. C’est vrai que tout est dit sur ma profession, mais que l’important n’est jamais évoqué. Le patient. Cette personne inconnue qui vient me confier son corps. Je n’aurais jamais pu faire autre chose de ma vie, qu’un métier qui me tourne vers les autres. C’est ma vanité, ma recherche permanente de reconnaissance, qui m’y pousse. Mais une fois que l’on commence, il y a tellement plus que ça. Tellement plus important que moi. L’individu, dans toute sa splendeur, sa laideur, ses joies et ses doutes. Et moi, au milieu de ça, témoin mais jamais acteur, perdu dans la violence des flots de leurs émotions. J’écoute. Je raconte à mon tour. Puis j’oublie, tristement.

Ok. Je vais écrire. Et je ferai lire.

Je ne veux plus les oublier.

« Vous savez qui est la maquilleuse du remake du Loup Garou de Londres ? » Je ne suis même pas certain de ce dont il me parle. Le premier contact est assez dur, ses premiers mots témoignent d’un mal être profondément ancré : « J’ai été harcelé au collège, je suis devenu lent ». Lent ? Vraiment ? Cet homme d’un mètre 90, cultivé, qui débite autant d’informations sur les arts qui l’intéressent ? Lent pour qui ? Lent selon qui ? Lent pour quoi ? « J’ai été harcelé et depuis j’ai des médicaments. Regardez, je garde les boîtes parfois ». Il me montre en effet des boîtes vides assez usées. « Alors comme les gens pensent que je suis handicapé ils me parlent peu. Du coup je fais des dessins sur Facebook et je les offre à ceux qui les veulent. J’en ai déjà donné 8. Regardez ! Ça c’est moi ! Ça c’est le professeur Manhattan de Watchmen ! Regardez ! Il lui ressemble non ? ». Ils leur ressemblent tous je dois dire. Chacun des personnages ressemble à son original. Il lui faut du temps pour enfin me dire ce qui l’amène. Il a mal au cou. Classique. Et des maux de tête. C’est souvent lié. Sans lui demander il part s’allonger sur la table. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre ce qui est passé par sa tête à ce moment-là…

« J’ai peur sur ces tables-là. C’est là-dessus qu’on a abusé de moi. »

« Je prends des médicaments parce que je ne l’ai accepté qu’il y a deux ans. »

« Regardez, ça c’est Wolverine. Celui de la BD hein, pas celui des films. »

« Cédric, vous en avez parlé à votre psychiatre, de cet abus ? »

« Oui. Regardez, lui c’est [nom japonais], un samouraï célèbre. »

« Vous en avez parlé à la police aussi ? »

« Oui. Et ça c’est le vaisseau d’Albator, je l’ai donné à un allemand sur Facebook. »

« Cédric, vous voulez m’en parler à moi ? »

« Non. J’ai le vertige sur ces tables. Vous lisez des BD ? »

Les 45 minutes sont passées si vite. J’ai sorti de ma boîte à outils à peu près tout l’arsenal utile sur les cervicalgies et les maux de tête. Difficile de dire si j’ai été efficace. Ni par ma pratique, ni dans mon écoute. La patiente suivante est arrivée, je l’entends s’installer. Je relève mon patient sur la table, main sur l’épaule comme à mon habitude. Puis le rituel de fin de séance se transforme en improvisation que je ne maîtrise plus.

« Je peux vous montrer d’autres photos ? Je collectionne des figurines. »

« Oui bien sûr. »

De figurines, je ne verrai rien. Simplement une suite de dessins que je ne reconnais pas toujours. Cédric connaît les dessinateurs, les acteurs qui ont incarné ces personnages, mais aussi leurs maquilleurs, leurs chorégraphes, leurs maîtres d’armes, etc… il sait absolument tout d’eux. Comme souvent, je me sens en colère. Je ne sais pas qui a transformé une personne si douce en quelqu’un de si vulnérable, mais je lui en veux. Je n’arrive pas à lui demander de partir. Il ne comprend pas mes sous-entendus :

« N’hésitez pas à m’appeler si besoin ! » – « Ca c’est Squall. »

« Si la douleur reprend vous pouvez repasser d’ici peu. » – « Celui-là je l’ai offert à mon frère, mais il ne veut plus me voir. »

« Faisons court, une patiente m’attend dans la salle d’attente. » – « Juste un dernier ! Juste un dernier ! »

Bien sûr, Cédric me touche, et fait ressortir en moi les mêmes questionnements qui me hantent depuis toujours. Quelle est ma place dans sa vie à cet instant ? Où doit s’arrêter mon empathie ? C’est une personne intelligente et suivie de près en psychiatrie et en rhumatologie. Il est entouré, et j’ai le nom de ses docteurs. Je me mettrai rapidement en contact avec eux. Il faut que j’apprenne à me protéger de moi-même ; je me connais, quand je suis en empathie avec quelqu’un, je vis pleinement ses heurts. Je ne devrais pas les partager, les patients ont besoin d’un roc, d’une personne solide à qui se raccrocher, pas d’une bouée qui dérive avec eux. Je cache mes émotions, mais probablement très mal. Comme avec d’autres patients, je rentre avec une partie de lui en tête. Cette fois-ci, je n’oublierai pas. Cette fois-ci j’écrirai, et j’écrirai sur chacun de ceux qui m’auront touché d’une façon ou d’une autre. Heureusement, la plupart me font rire. Pas cette fois. Et ce n’est pas la fin de notre séance qui me contredira :

Je me lève finalement au milieu d’une de ses phrases, et marche vers la porte du cabinet. Il comprend et se lève pour partir, prenant maladroitement ses affaires. Il me remercie. De nombreuses fois. Impossible de savoir si son cou va mieux. Je lui serre la main et le raccompagne dehors. Comme souvent, je reçois ce que j’appelle « l’information du pas de porte », essentielle, mais que les patients ne nous donnent parfois qu’au moment de quitter le cabinet :

« Vous savez, parfois, je ne comprends plus pourquoi je vis encore. »

« Cédric, vous voulez rentrer discuter quelques minutes de plus ? »

« Vous connaissez Le Goût du Chlore ? C’est génial vous devriez le lire. Au revoir. » – Il s’éloigne.