6/4/18 – Colères divines

« Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes. »

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Yousra a tout juste cinquante-cinq ans. Vivant à une cinquantaine de kilomètres du cabinet, elle est en ce moment en ville chez sa tante, dont elle partage la chambre. C’est une femme élégante, souriante mais paraissant introvertie, qui souffre de douleurs tout le long du dos. Les épaules sont prises, les genoux lui font mal, elle souffre d’insomnies chroniques et a perdu tout appétit récemment. D’après ses dires, en quelques mois, elle aurait perdu une vingtaine de kilos. S’occupant de chambres d’hôtes, elle aurait arrêté toute activité professionnelle depuis début décembre. Depuis, elle se décrit comme quelqu’un sans passion ni goût pour quoi que ce soit, et me décrit un ennui permanent qui la « ronge de l’intérieur ».

Il ne faut pas beaucoup plus d’indices pour comprendre qu’elle souffre au moins autant moralement que physiquement. Avant de passer sur la table, après mes questions d’usages, elle me révèle qu’elle a perdu son mari au début de l’hiver « par sa faute », la voix basse. Lui proposant d’échanger ensemble autour de ce sujet, elle me répond que non de la tête, et précise qu’elle a surtout besoin de se libérer de ses tensions physiques. Je n’insiste pas.

Pourtant, quelques instants seulement après s’être allongée sur la table, elle se met à grincer des dents et à respirer fort. Je reconnaîtrais ces symptômes à des kilomètres. Elle s’apprête à faire une crise d’angoisse. Je pose une main sur son épaule, cherche son regard, et lui rappelle qu’elle peut se confier. Ce qu’elle me raconte me fait froid dans le dos.

Je lui ai parlé de ce blog lors de la consultation, et j’ai communiqué mon besoin de raconter son histoire. Elle m’autorise à dévoiler son prénom, mais en aucun cas les circonstances du décès de son mari. En effet, Yousra, par maladresse, est à l’origine de l’accident mortel de son conjoint. Elle n’en dort plus. L’interrogatoire policier s’est semble-t-il affreusement mal passé. Ses trois fils, tous installés au Canada, sont en colère à son égard. La seule personne qu’il lui reste, c’est cette vieille tante malade, pleine d’empathie, qui semble la réconforter comme jamais. Sans une once de jugement. Exactement ce dont elle a besoin.

Nous parlons longuement de l’accident. J’essaie de porter son attention sur le fait qu’être à l’origine de certaines conséquences ne démontre aucunement la notion de culpabilité. Elle semble l’entendre, mais ça ne la console pas. J’insiste sur le besoin de trouve un psychothérapeute qui l’accompagne. Elle se dite prête à se rendre sur Paris pour cela, ça tombe bien, je connais une personne formidable. Tout le long de la séance, elle parvient à contenir ses larmes. Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes.

Et puis, en fin de séance, elle se couvre les yeux de sa main droite. Son diaphragme se contracte pendant la consultation. Je sens qu’elle pleure. Elle déglutit fort, et tente de contenir son chagrin. Je lui propose de me partager ce qu’elle ressent. « J’ai abandonné Dieu », répètera-t-elle pendant de longues secondes. Quand je lui demande le sens de ces mots, elle m’explique se sentir punie pour ne pas avoir prié. Avoir cédé aux « pressions occidentales » concernant sa religion. Habituellement habile avec les mots et les émotions, je ne sais plus quoi répondre.

Sûrement parce que, profondément croyant, je ne suis en revanche pas religieux. C’est une appartenance que je ne comprends pas. La cause de tant de malentendus, de contraintes passéistes, de dogmes. Je reconnais en la croyance en Dieu un grand nombre de vertus, mais la culpabilisation inhérente à certaines pratiques religieuses me dépassent. Comment lui confier ma pensée, c’est juste impossible. J’essaie de lui remémorer la grande clémence dont Allah semble faire dans le Coran. Qu’Il ne lui viendrait jamais à l’idée de punir qui que ce soit. Qu’il n’y a rien de punition divine dans le drame qu’elle traverse. Mais plus que la solitude et l’abandon de sa famille, c’est son abandon à Lui qu’elle craint.

Elle se sent redevable, coupable de s’être éloignée du bon chemin, et plus que jamais seule. Je suis démuni. Comme si affronter le deuil du seul homme qu’elle ait connu ne suffisait, comme si l’éloignement physique et émotionnel de ses fils n’était pas suffisant, il faut qu’elle souffre d’une peur que je ne comprends pas. Une peur irrationnelle à mes yeux, dont je ne comprends pas la portée. Qu’auriez-vous dit à ma place ?

Je redeviens rationnel, autant que possible. Aller sur ce terrain-là ne peut-être que maladroit de ma part. Alors, nous avons regardé ensemble les différents clubs de sa région. Les activités qui pourraient l’intéresser. Elle aime les cartes, et la marche à pied. Ca tombe bien, de nombreuses randonnées sont proposées. Elle ne connaît pas les règles de la belotte ? Elle les apprendra avec son futur groupe. Mais il faut qu’elle sorte, Yousra. Qu’elle s’aère enfin l’esprit, et qu’on la baigne de bienveillance. Je suis intimement touché par son histoire et affligé de son chagrin. Mais aujourd’hui, je n’ai pas d’autre réponse à donner.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

13/11/16 – La soif d’apprendre

« Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux. »

Je rentre d’un weekend de travail intéressant. Dans le cadre de leur formation, mes étudiants sont appelés à assurer une permanence de soins ostéopathiques sur une compétition de badminton s’étalant sur trois jours. Je serai de corvée samedi et dimanche. A ma belle surprise l’ambiance entre eux est très saine, détendue et sérieuse, malgré leur obligation à s’adonner à leur métier en plein break de trois jours.

Les patients affluent toujours par vagues. Ca tombe bien, entre deux d’entre elles j’aime les faire travailler sur des sujets précis : les douleurs neurologiques, l’anatomie, quelques cas cliniques, etc. Je me suis aperçu d’une chose aujourd’hui qui me touche particulièrement. Les démonstrations magistrales semblent les ennuyer profondément. Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux.

Ce soir, je leur ai parlé de pédiatrie. De prise en charge de nourrissons. Et devinez quoi ? Quand on les traite comme des adultes, des confrères, on capte totalement leur attention.

Ca me fait me questionner grandement sur la façon d’enseigner. J’essaie toujours de bien faire, de donner un maximum d’informations à un élève suite à une séance, mais peut être que ce n’est pas de ça qu’il voudrait que je parle. Peut être a-t-il envie que je lui parle de son métier, de mon expérience, des répercussions concrètes de ses erreurs sur sa future vie professionnelle.

C’est toujours un dilemme. Les considérer comme des égaux alors qu’ils ont encore besoin d’être pris en charge scolairement ? Ou les considérer comme des demandeurs de connaissance en négligeant le fait qu’ils seront professionnels bien assez tôt ? La limite entre les deux et fine et je peine un peu à la trouver. Ils ont encore besoin d’être maternés, qu’on leur rappelle qu’on est fier d’eux, qu’ils travaillent bien, qu’ils vivront de leur métier. Mais je sens en eux une énorme indépendance qui grimpe en flèche.

Je crois tout simplement qu’ils sont en pleine mue, et qu’ils quittent petit à petit leur adolescence. Ca nous réserve quelques moments de crise encore, mais que c’est agréable de les voir grandir avec une véritable soif d’apprendre. J’ai le sourire.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

05/10/16 – Fin d’un cycle

« On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement »

Retour de quelques jours en arrière. Samedi 1er octobre a eu lieu la remise de diplômes de nos anciens étudiants de 5ème année, après 48 heures de présentation de leurs mémoires de fin d’études. Tous (ou presque) sont là, accompagnés de leur famille ou d’amis proches, élégants et souriants. Chaque année, cette cérémonie m’attriste toujours un peu. On a le temps de s’attacher à eux, en 5 ans. On les voit découvrir, grandir, s’affirmer, puis prendre enfin leur indépendance, et certains d’entre eux nous toucheront particulièrement ; les voir quitter l’école annonce une fin de cycle, tout autant qu’un renouveau, avec la venue d’une promotion toute neuve pour leur succéder.

Je me surprends, lors de leur remise de diplômes, à me souvenir de chacun de leur prénom et nom de famille, d’anecdotes, de disputes, de moments de découragement, bref, je suis nostalgique. A. me manquera énormément, tout comme O. ou encore L. Je les félicite chaleureusement un à un, convaincu que notre route finira toutefois par se retrouver prochainement.

Quelques minutes avant le début de la cérémonie, Frédéric, enseignant de la première heure (je le considère presque comme le fondateur de l’établissement), et responsable de l’enseignement théorique du collège, prend la parole devant tout le monde, pour quelques lignes d’un discours que je souhaitais vous retranscrire. C’est un personnage à connaître, Frédéric, le regard souvent dirigé vers le sol, pouvant paraître mal à l’aise en grand comité, mais qui, dès sa prise de parole sur un sujet qu’il maîtrise ou apprécie, vous bluffe par sa sincérité et son humanisme. Le genre d’enseignant que l’on a qu’une fois dans sa vie, prêt à tout pour notre réussite, tant qu’on y met de l’énergie autant que lui. Une sorte de modèle pour moi, sans aucun doute. Ses discours sont toujours juste et touchants, celui de cette année ne déroge pas à la règle. Je me permets donc de publier ses mots exacts, à travers les notes qu’il a accepté de me remettre :

« Bonsoir à tous,

Sans doute que pour quelques-uns d’entre vous, la nuit sera longue à venir demain. Et sans vouloir abuser de votre nuit blanche parisienne, ni vous endormir avant le champagne, j’ai prévu de vous lire un petit compliment.
Au nom de toute l’équipe des enseignants de la théorie et du comité du mémoire, je vous adresse mes sincères félicitations et je profite de l’instant dont nous sommes les obligés avec Renan (Bain) et Chi-Hien (Phuong) pour remercier chaleureusement tous les directeurs de recherches investis chaque année.
J’aime à penser que les quelques années d’agitation partagées entre ces mus participent à un idéal (ou à des idéaux) : celui d’offir notre énergie et nos ressources au service de ceux qui sont fragilisés par la maladie.

Comme une lente révolution non violente, l’aventure ostéopathique tend à modifier le regard que l’on porte sur cet objet bien collant, bien attachant qu’est le corps.
Et si… et si finalement il ne s’agissait que d’une utopie, elle aurait le mérite d’être jolie.
Alors pour la beauté du geste, la bienveillance de la proposition et la puissance de l’engagement, recevez, mes chers confrères, un message de solidarité et de gratitude eu égards aux sacrifices que vous avez consentis pour devenir DO.
Je tiens associer à ces hommages chaque membre de l’équipe IDO (…). Nous vous souhaitons une belle et longue route ostéopathique. »

Chers anciens étudiants, bonne route, et gardez une petite place pour chacun d’entre nous dans votre tête.

11/4/16 – De la subjectivité de la douleur chez le patient

« Il ne faut pas craindre l’erreur et se laisser dominer par la peur d’en commettre, mais il est important d’avoir la modestie et le recul nécessaire pour s’en servir comme d’un apprentissage »

 

Ce soir, je travaille dans une salle de sport de la région parisienne (à Vanves, pour être précis), au sein de laquelle il m’est arrivé une sacrée mésaventure il y a quelques années. J’étais encore étudiant, et pour parfaire ma formation Jedi, j’avais pris la décision d’aller travailler bénévolement, en tant qu’ostéopathe, dans un dojo, avec l’accord du maître Jedi que nous appellerons dans cet article Yoda. Celui-ci était ravi de l’arrivée d’un padawan ostéopathe chez lui, m’a ouvert grand sa porte, et m’a permis de progresser à bond de géant, mais également… de commettre de sacrées bourdes. Oui, ce soir, on va parler de ma première bêtise.

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C’était un lundi soir, à la fin d’un cours de Boxe Thaïlandaise. Ceux qui en ressentent le besoin attendent en ligne devant ma table, je m’efforce de faire des consultations particulièrement brèves, pour entraîner ma maîtrise diagnostique. Des séances finalement peu efficaces sur le long terme, mais qui ont le mérite de soulager sur le moment ; en 3ème année, je n’étais pas capable de faire bien mieux. C’est en sabre-lasant qu’on sabre-laser, non ? Se présente à moi Laurent, presque 30 ans, grand, costaud, pour une douleur au poignet. Je l’examine, il me dit être tombé dessus quelques minutes auparavant, je suspecte naturellement une fracture. Je fais mon examen, mais Laurent ne réagit pas positivement aux tests de douleur. « Oui, tu me fais un peu mal en appuyant. » Des fractures, j’en ai déjà vu auparavant, les patients bondissent, on appelle ça une douleur exquise (nous reviendrons là-dessus dans une vidéo mercredi).

Pas de fracture ? Je peux manipuler. Je me mets en position, Laurent grimace légèrement, et je manipule. Crack, CRACK ! Tiens, deux cracks, ce n’est pas usuel. Le premier bruit m’est familier, un « crack » sourd et léger, le second m’est inconnu. Il résonne. Sonne creux. Je jette un œil au visage de Laurent et perçoit une petite larme qui semble vouloir s’échapper de son œil droit. « Là ça fait un peu plus mal par contre… » On passe à la radio. Fractures du lunatum, un tout petit os du poignet. Non non, il n’y a pas de faute de frappe, « fractures », au pluriel. Mon avis ? Laurent s’est cassé le poignet pendant sa chute, puis une seconde fois pendant ma manipulation. Champion !

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Trois choses à ce sujet. La première, ni lui ni maître Yoda ne m’en ont voulu. J’ai assumé mon erreur, rédigé un courrier pour les urgences, bref, la prise en charge d’un patient doit aller au-delà du simple temps pris pendant la consultation. La deuxième et non des moindres, l’erreur fait partie intégrante de toutes les professions. En particulier de celles qui touchent directement à l’Humain. Il ne faut pas la craindre et se laisser dominer par la peur d’en commettre, mais il est important d’avoir la modestie et le recul nécessaire pour s’en servir comme d’un apprentissage. Faire une bêtise, cela arrive à tout le monde, mais la répéter sans avoir retenu de leçons, ça relève de la bêtise. C’est ce que je tente d’expliquer à mes étudiants, qui réalisent rarement la portée de certains de leurs oublis. J’espère sincèrement qu’il ne leur arrivera rien de désastreux en cabinet… La troisième et dernière chose est celle sur laquelle je voulais revenir longuement dans mon article. Vous voyez probablement où je veux en venir, il s’agit de la raison qui m’a perdu et m’a poussé à commettre ce geste risqué…

Eh oui, je me suis laissé abuser par la notion de douleur de mon patient. « J’ai mal » ne revêt absolument pas la même signification, selon la personne qui prononce cette phrase. Alors que certains la proconcent au quotidien, d’autres ne l’utilisent que lorsqu’ils côtoient la mort. Je n’exagère rien. Combien de coups de téléphone recevons-nous, chaque semaine, de patients se plaignant d’être « complètement bloqués » ? Des tas. Dans certains cas en effet, on les retrouve pliés en deux et incapables de mettre un pied devant l’autre. Mais parfois, « complètement bloqué » peut signifier dans notre langage « légèrement coincé » : « regardez, quand je tourne ma tête, elle ne va pas à fond sur la gauche ». On est bien loin du blocage total annoncé.

Concernant la douleur c’est exactement la même chose. Chez certaines personnes, en l’occurrence les sportifs, et tout particulièrement Laurent, « tu me fais un peu mal » est une phrase d’alerte. Ne se plaignant presque jamais, exprimer le fait qu’il ressente quelque chose d’inconfortable est pour lui un message suffisamment fort. A ce moment-là, pas pour moi. Et il n’y a aucun jugement de valeur à porter, que nos malades soient douillets ou résistants à la douleur. L’un n’est pas une qualité, l’autre n’est pas un défaut, chacun exprime de sa propre façon ses ressentis corporels.

Alors, comment savoir ? Comment ne pas se faire piéger ? Il y a plusieurs indices qui mettent sur la route, que j’aurais bien aimé connaître ou qu’on m’apprenne en tant qu’étudiant. Le premier relève bien sûr de l’intuition, chose presque impossible au téléphone. Un patient se dit bloqué, je ne suis pas là pour vérifier. Le contact avec le patient sera primordial et on repère assez aisément ceux qui ont tendance, sinon à exagérer, à user de superlatifs un peu rapidement quand ils décrivent ce qu’ils pourraient appeler des gênes, mais nomment des « douleurs à couper la respiration » comme je l’entends parfois. La routine de questions aide : « avez-vous souvent mal ? », « cela vous empêche-t-il de travailler ? », « parvenez-vous à vous habiller seul ? », etc… Culturellement la douleur n’est pas verbalisée (ni verbalisable) de la même façon, selon les différents endroits du Monde, et parfois même au sein d’une même famille.

La seconde astuce est de pousser le patient à la mesurer comparativement à ce qu’il a pu vivre au cours de sa vie. « Par rapport à vos calculs biliaires, vous diriez que vous avez plus ou moins mal ? », ou encore « ça ressemble à la même douleur que lors de votre fracture du bras ? ». Je m’en sers assez souvent. Parfois, ces deux manières de faire permettent de bien déblayer le terrain et de se faire une idée plus précise de la façon dont la douleur est perçue. Vous me direz, à raison, que certains pourraient continuer dans leur exagération. C’est vrai, mais en cas de doute, nous faisons tout aussi bien de renvoyer pour examens complémentaires. Cette ruse m’a déjà sorti de certains doutes. Je vous refais une conversation d’il y a quelques années…

On est samedi matin, il est 6h45, et un patient m’appelle :

« Bonjour docteur (ils m’appellent souvent docteur) je suis terrassé de douleurs, vous pourriez être au cabinet à 8h »

Moi, sous la couette, cherchant par tous les moyens à rester poli : « Oui bien sûr, où avez-vous mal ? »

« Au cou, je n’en peux plus je craque et en plus je pars en vacances ce soir. »

Je vais vous dire, c’est ça précisément qui m’a mis la puce à l’oreille, le coup des vacances, de la culpabilité que je devrais ressentir (je vous rassure je tombe encore souvent dans le panneau), alors je tente ma chance :

« Bloqué du cou ? Dans ce cas-là, foncez à l’hôpital, demandez le docteur de ma part, faites vite une radio et venez vite me voir quand vous en aurez le résultat. »

Je n’oublierai jamais sa réaction :

« Non mais j’ai pas mal au point d’aller à l’hôpital hein, c’est juste que ça tire et j’ai peur de me bloquer pendant mes vacances. »

Visiblement, une raison largement valable pour appeler un praticien de santé non pas sur le numéro du cabinet mais sur son téléphone personnel (maudites cartes de visite) un samedi matin avant 7h. Je lui ai donné RDV à son retour de vacances en lui donnant plein de conseils pour se soulager lui-même, le nom de crèmes efficaces sur les douleurs musculaires, je savais qu’il reviendrait me voir, c’était un patient régulier.

Il n’est jamais revenu, et est parti consulter chez un ostéopathe, qui lui, semble être tombé dans le panneau. Tout ça pour dire que la verbalisation du patient ne suffit pas. Il faut être alerte, prêt à recomposer les petits fragments d’une fresque plus large qu’il nous donne, comprendre l’impact de ses maux dans sa vie quotidienne, sa profession, l’impact sur son moral, etc… C’est seulement à l’issue de la réunion de tout cela que l’on peut sincèrement prétendre à comprendre l’intensité vraie du mal ressenti par l’autre. Et je pense que cela vaut pour tous les maux, physiques ou moraux.