19/7/17 – Peur sur la ville

« Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir. »

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Je me souviens adolescent d’un bien mauvais film de genre, Le Dentiste, dans lequel un maniaque du scalpel torture ses patients sur sa table de pratique. Comme si nous avions besoin de plus de raisons de craindre notre dentiste. A ce jour, aucun film ne met en scène d’ostéopathe malveillant, pour autant une certaine appréhension, pour ne pas dire phobie, subsiste encore dans la tête de certains, et j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

L’expérience est banale et commence samedi dernier. Un homme prend rendez-vous pour son épouse, « boquée du cou ». Nous réservons un créneau pour ce matin. Hier soir, SMS du mari me disant, je cite tel quel : « Bonsoir, mon épouse préfère consulter un médecin d’abord, comme c’est aux cervicales, nous préférons annuler le RDV de demain. » L’emploi du temps étant chargé je ne m’en offusque pas et réponds que je comprends, bien que je pense que la thérapie manuelle serait plus efficace. Ce matin, nouveau message de l’époux : « Finalement la douleur est insupportable, peut-elle toujours passer ? » Je trouve un créneau que je propose, et reçois quelques minutes plus tard comme réponse : « Pardon mais mon épouse ne se sent pas de venir. » Ok, je viens de comprendre.

Je comprends que ces atermoiements n’ont rien à voir avec l’efficacité de ma pratique par rapport à l’approche médicale, mais qu’ils ont pour origine une peur de la manipulation. Cette fois-ci, plus de SMS, j’appelle directement. Je tombe sur lui et demande à parler à sa femme directement. Ses propos confirment mon intuition, elle est terrorisée à l’idée de se faire manipuler les cervicales. Je discute avec elle en expliquant que d’une part, une manipulation cervicale bien réalisée, dans de bonnes conditions, et précédée d’un examen minutieux et adapté, n’a rien de dangereux ni même de douloureux. Et d’autre part qu’il nous est tout à fait possible d’utiliser des techniques dites « douces » pour suppléer à celles dites de « cracking. » Elle semble rassurée et se présente entre deux patients à 10h.

Il existe à mon avis deux raisons de craindre son ostéopathe. La première résulterait d’une manipulation passée mal vécue (ou d’un proche rapportant une mauvaise expérience), la seconde d’une peur irrationnelle de ce que représentent nos techniques. Et je me dis au fur et à mesure de la séance qu’elle n’est sûrement pas la seule à nous craindre, que d’autres ont pu par le passé se laisser aller dans mes mains sans oser me révéler leur appréhension. J’insiste alors une fois de plus sur notre devoir d’explications, de communication avec nos malades. Nous connaissons nos méthodes par cœur, eux qu’une infime partie d’entre elles.

Plus la séance avance et plus je la sens en confiance et sereine. A tel point qu’elle me rapporte durant la séance se sentir « idiote d’avoir eu peur » pour « si peu ». Mais madame, c’est une bonne chose d’avoir peur. De craindre de ne pas avoir choisi le bon praticien. La bonne médecine. Le bon procédé. Je peste trop souvent contre ceux qui laissent leur santé dans les mains des « autres », sans chercher à prendre soin d’eux, oubliant qu’ils sont leur propre docteur. Ce que j’aurais dû vous dire, c’est que je suis fier que vous vous écoutiez suffisamment pour accepter votre phobie de la manipulation, que vous osiez la communiquer, et que par conséquent vous soyez si attentives à vos besoins. Pardon, j’aurais dû vous dire tout cela durant votre soin. Je suis heureux d’avoir été dans un bon jour, me permettant ainsi de comprendre vos angoisses, qui vont au-delà de la simple peur de l’inconnu. Si votre praticien vous a été recommandé, sachez que vous serez entre de bonnes mains. Nous prenons soin de nos patients comme s’il s’agissait de nos proches. Car la réalité économique nous force au résultat, et que nous aimons tous le travail bien fait.

N’ayez, en tant que patient, jamais honte de confier vos doutes et vos appréhensions à un professionnel de santé, il comprendra et agira en conséquence. Et nous, soignants, n’oublions jamais que le corps de chaque patient est unique et précieux. Respectons-le en commençant par rassurer l’esprit. Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

8/3/17 – Humanisme et foi religieuse

« La demi-heure qui suivit fut remplie d’une succession d’anecdotes touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer sur le fait qu’elle est une bonne personne. »

Je reçois ce mercredi M, 52 ans, une femme d’origine algérienne, aide-soignante dans un grand hôpital des Yvelines (78). M. me parle dès le début de sa consultation de son village algérien de naissance, de sa foi inébranlable et des jolies choses de la vie. Elle m’évoque son nouveau compagnon, les exploits de ses petits-enfants, ses voyages, mais également son rapport aux patients.

Il est de ces quelques consultations dont on sait qu’elles nous raviront, car le rapport de confiance que l’on va mettre en place avec notre patient semble inné. Sans effort, nous nous livrons sur nos conceptions de nos professions respectives, et les difficultés que nous y rencontrons au quotidien. Petit à petit, M. m’évoque ses doutes concernant le management qu’elle subit, les réductions d’effectif, l’augmentation du nombre de lits, les exigences folles de sa direction qui la poussent à travailler avec négligence (« maltraitance » est par ailleurs le mot exact qu’elle a choisi, sans doute trop dramatique), et son refus de s’y plier. Puis petit à petit, M. me parle de ses doutes personnels, et de sa crainte de l’Après Vie.

Voyez-vous, M. croit dur comme fer en l’Enfer et en le regard inquisiteur d’Allah pour qui ne s’appliquerait pas à faire le bien du mieux qu’il le peut au quotidien. Elle craint que son métier ne l’oblige à négliger de plus en plus ses patients et ne la conduisent sur une mauvaise voie. Car « un jour, vous devrez rendre des comptes à Allah, et ce jour-là, si votre balance ne penche pas du bon côté, il saura vous le faire payer ». Bien que j’aie toujours eu quelques réticences à l’égard de la religion comme vecteur de pression (autant sociale qu’intime), je reconnais une démarche chez elle qui me touche profondément. En me parlant de cette peur qui semble l’envahir et la hanter au quotidien, elle commence à pleurer au moment où je m’y attendais le moins.

Je commence à connaître cette population spécifique, pauvre, mise à l’écart de la vie que j’ai eu la chance de mener : des études supérieures, un accès si simple à la culture, etc… Or, quand un patient craque de la sorte et se met à chercher une de mes mains à serrer, je comprends qu’un drame se cache derrière tant d’empathie et de questionnements. Nous concluons rapidement, sous ma direction et ma décision, notre discussion sur sa profession quand la séance se termine, quand je lui demande de rester quelques temps avec moi (le luxe du temps) afin que nous continuions à échanger quelques minutes. Je devrais systématiquement suivre mes intuitions, il serait temps que j’apprenne définitivement cette leçon.

Je lui demande si elle vit seule, elle me répond que oui, depuis le divorce avec son mari. Je n’ai plus besoin de poser de questions, M. se livre à moi sans aucune retenue à partir de cet instant : la rencontre d’un mari jaloux et possessif qui lui a interdit de travailler, l’aboutissement de cette relation qui lui aura tout de même offert deux magnifiques enfants dont elle ne saurait être plus fière, puis les viols conjugaux, quotidiens, les coups, les blessures graves, qu’elle a pourtant acceptés, tenus sous le joug de la culpabilité de partir avec deux enfants en bas âge sans revenu. Puis tout bascule un jour, quand son ex-mari s’en prend à sa seconde fille.

M. ne se sentait accomplie à ce moment qu’en tant que mère, tant la violence physique et morale de son mari lui faisait oublier qu’elle était femme avant tout. Paradoxalement c’est son instinct maternel qui la pousse à partir du jour au lendemain avec des enfants de 4 et 7 ans, sans revenu ni famille (la sienne vit encore en Algérie et son frère aîné est exilé au Pérou), pour se retrouver en foyer dans une grande ville d’Eure et Loir. M. doit alors tout réapprendre à zéro : se former à une profession, trouver de quoi s’occuper de ses filles, et les nourrir.

A ce titre, elle m’avoue à demi-mots avoir du voler de grandes quantités de nourriture les deux années pendant lesquelles elle se formait à son métier actuel. Ces actes la terrifient encore aujourd’hui, elle qui est convaincue que cela lui sera reproché le jour du Jugement venu. Je suis convaincu qu’elle a tort, mais impossible de la convaincre elle. Elle me parle avec d’incessantes larmes de l’exemplarité de ses filles durant cette période, deux sœurs jeunes mais conscientes de la situation, qui ne réclamaient rien à Noël ni à leur anniversaire. M. a fait de son mieux pour les combler, semble satisfaite de son travail (pour avoir rencontré une de ses filles lors d’une consultation l’année dernière je peux vous assurer qu’elle a fait plus que bien), et ne pense plus qu’à une seule chose aujourd’hui, faire le bien à l’hôpital, ou le quitter et recommencer de nouveau à zéro. Ça ne lui fait plus peur.

Son rapport au patient, je m’y retrouve totalement. A chercher leur regard au quotidien, connaître les noms de leurs enfants et petits-enfants, leurs goûts, leur histoire personnelle, etc. « Vous savez, il suffit parfois de leur serrer la main pour leur redonner courage et foi en la vie. » Comme j’en suis conscient, mais qu’il est agréable de l’entendre de la bouche d’une consœur. « Une fois je me suis faite gronder par ma direction car pour la fête des grands-mères je m’étais déguisée en mamie du bled avec bandana et tout. Mais je m’en fiche, ça a fait rien tout le monde. » La demi-heure qui a suivi la fin de séance était une succession d’anecdotes malicieuses et touchantes que M. me racontait sans doute pour se rassurer qu’elle est bien une bonne personne.

Mais laissez-moi vous dire, M., vous êtes bien plus que ça. Vous êtes une femme magnifique qui rayonne comme rarement je le vois. Vous vous attelez à faire le bien autour de vous, citant les passages les plus beaux et optimistes du Coran à qui veut l’entendre pour rassurer, réconforter, et n’hésitez pas quand il le faut à étreindre, serrer, caresser. Vous êtes la personne que je rêve de devenir dans 22 ans, et un modèle d’admiration et d’abnégation pour moi. Le mari qui n’a pas su vous traiter comme la grande personne que vous êtes n’est rien qu’un imbécile qui doit être un homme bien malheureux aujourd’hui. Vous êtes belle, vous êtes grande, et les efforts que vous fournissez pour soulager vos patients sont une balance d’un poids inconsidérable, qui la feront pencher en votre faveur, quel que ce soit ce que la vie vous a contraint à faire par le passé.

Vous m’avez ouvert cette difficile journée de la meilleure façon qu’il soit, et je me devais de vous raconter, quelques instants seulement, afin que celui qui lise ces lignes bénéficie à son tour de votre humanisme et de votre courage. Vous m’avez mille fois remercié à la fin de la consultation, m’avez couvert de louanges, mais de temps à autres, ce n’est pas le praticien qui fait le plus de bien à son patient. Je n’oublierai pas cette consultation.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

01/12/16 – Dans le mur

« Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? »

L’année 2016 s’achève à grands pas, et l’heure est au bilan me concernant. D’un point de vue strictement professionnel, l’année fut excellente. Le cabinet continue de grandir, les patients semblent apprécier mon travail, et rarement je me serai senti autant soutenu, aussi bien entouré dans ma vie personnelle. Au fil de quelques rencontres hasardeuses, E., T., H., C., je me sens de moins en moins faible face à cette vie parfois difficile et rarement juste. Ainsi, j’ai cette étrange sensation d’être une sorte d’exception, au milieu de ces patients qui il y a encore quatre ans me consultaient majoritairement pour des douleurs articulaires simples, et qui aujourd’hui viennent tous m’exprimer un mal être bien plus profond qu’une simple maladie professionnelle.

Vous me direz, j’ai changé de région, l’Île de France pour l’Eure et Loir. C’est vrai, nos problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes que l’on vienne d’un bassin propice à l’emploi ou d’une région oubliée et sinistrée. C’est vrai, on attire avec le temps la patientèle qui nous correspond. Peut être est-ce moi qui réunit tant de personnes désabusées par un monde individualiste, des personnes à deux doigts de baisser les bras, meurtris par l’isolement, l’alcool et le suicide. Peut être est-ce que j’attire ces âmes chargées de chagrin jusqu’à moi, mais force est de constater que j’ai bien l’impression que ma pratique évolue grâce à elles. Merci pour ça.

« Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », prévoyait Malraux. Force est de constater qu’il avait raison sur un point. On ne peut plus continuer comme ça. Mardi, journée faste de huit patients, je me confronte aux mêmes problèmes qui hantent leur quotidien. Fatigue, dépression, burn-out, isolement, larmes, deuils impossibles, etc… la journée est chargée et il me faut bien le réconfort d’un ami au téléphone pour ne pas me laisser aller à mon tour à un défaitisme qui j’ai toujours refusé jusque-là. Les malades s’enchaînent et me racontent leur quotidien qu’ils semblent traverser tête baissée, incapables de ressortir quoi que ce soit de lumineux de leur quotidien, et s’ils ne cherchent pas en moi de solution, ils viennent au moins pour retrouver une forme de réconfort. Je m’y atèle, autant que possible, mais au fond de moi je me sens en colère.

C’est devenu une habitude dans notre société, il faut l’énergie de particuliers pour prendre soin de nos plus faibles. Des associations pour distribuer bénévolement de la nourriture à ceux qui souffrent de la faim. Ou pour trouver des logements à des SDF pour qui l’espérance de vie s’amenuise comme peau de chagrin. Il leur faut un ostéopathe, une infirmière, un généraliste, un thérapeute, pour se sentir écoutés, exister, et pris en compte. C’est simple, j’ai l’impression que mes patients sont en quête de leur humanité. Je leur accorde que les Trois Huit à l’âge de 58 ans, ça n’a aucun sens. Que vivre avec une retraite à 350 euros, ce n’est pas un défi, c’est une absurdité. Que guérir du chagrin d’un fils qui choisit de mettre fin à ses jours pour fuir ses racketteurs et fuir la honte de se sentir victime, relève de l’impossible. Que devoir justifier d’un document administratif à l’Assurance Maladie qu’on a bien été amputé d’une jambe ressemble à une épopée kafkaïenne.

Un ami, Hugo Pellerin, écrivait dans un superbe papier de son blog Prof en Scène : « En novembre, il faut trouver ce qui nous rend forts ». Je ne le remercierai jamais assez pour ses mots si doux et si réconfortants, qui me confirment que nous sommes tous en ce moment en pleine mue. Nous ne pouvons plus avancer de la sorte, au risque de nous prendre un mur en pleine vitesse. Quelque chose doit changer, et si le changement ne viendra sans doute jamais de nos représentants, il doit se réaliser au fond de nous-même. Est-ce qu’on prend toujours le temps de s’écouter les uns les autres ? Prend-on le temps de laisser de la place aux gens qui nous entourent ? Leur laisse-t-on la possibilité de pleurer, de s’épancher, de tomber puis se relever dans l’instant ? J’essaie à tout prix de ne pas faire l’erreur de ne vivre que pour moi. De ne pas oublier que je suis encore fièrement debout grâce à l’accompagnement bienveillant de ceux que j’aime. Qu’ils me sont précieux et ne seront jamais acquis. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrai probablement pas continuer des années comme ça. Le poids de la souffrance des autres est lourd, et il m’est toujours aussi difficile de ne pas en porter une partie avec moi. Mais d’un autre côté, je ne pourrais jamais couper au milieu de ses pensées Mr R., 91 ans, torturé par son ancienne épouse, et qui ne trouve de joie plus que dans ses rares parties de cartes. Et je suis heureux qu’il parvienne avec tant d’humilité à se confier à moi comme à un ami. Mais il va falloir que tout cela change, si l’on ne souhaite pas nous voir s’effondrer les uns après les autres devant cette humanité qui continue de se déchirer.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

13/11/16 – La soif d’apprendre

« Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux. »

Je rentre d’un weekend de travail intéressant. Dans le cadre de leur formation, mes étudiants sont appelés à assurer une permanence de soins ostéopathiques sur une compétition de badminton s’étalant sur trois jours. Je serai de corvée samedi et dimanche. A ma belle surprise l’ambiance entre eux est très saine, détendue et sérieuse, malgré leur obligation à s’adonner à leur métier en plein break de trois jours.

Les patients affluent toujours par vagues. Ca tombe bien, entre deux d’entre elles j’aime les faire travailler sur des sujets précis : les douleurs neurologiques, l’anatomie, quelques cas cliniques, etc. Je me suis aperçu d’une chose aujourd’hui qui me touche particulièrement. Les démonstrations magistrales semblent les ennuyer profondément. Mais dès lors que l’on parle de leur métier, des patients qu’ils rencontreront, une petite lueur se met à briller dans leurs yeux.

Ce soir, je leur ai parlé de pédiatrie. De prise en charge de nourrissons. Et devinez quoi ? Quand on les traite comme des adultes, des confrères, on capte totalement leur attention.

Ca me fait me questionner grandement sur la façon d’enseigner. J’essaie toujours de bien faire, de donner un maximum d’informations à un élève suite à une séance, mais peut être que ce n’est pas de ça qu’il voudrait que je parle. Peut être a-t-il envie que je lui parle de son métier, de mon expérience, des répercussions concrètes de ses erreurs sur sa future vie professionnelle.

C’est toujours un dilemme. Les considérer comme des égaux alors qu’ils ont encore besoin d’être pris en charge scolairement ? Ou les considérer comme des demandeurs de connaissance en négligeant le fait qu’ils seront professionnels bien assez tôt ? La limite entre les deux et fine et je peine un peu à la trouver. Ils ont encore besoin d’être maternés, qu’on leur rappelle qu’on est fier d’eux, qu’ils travaillent bien, qu’ils vivront de leur métier. Mais je sens en eux une énorme indépendance qui grimpe en flèche.

Je crois tout simplement qu’ils sont en pleine mue, et qu’ils quittent petit à petit leur adolescence. Ca nous réserve quelques moments de crise encore, mais que c’est agréable de les voir grandir avec une véritable soif d’apprendre. J’ai le sourire.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.