27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

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Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

3/8/17 – Démence et enfance

« Le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter. »

J’ai reçu hier madame M., 37 ans, pour la seconde fois en trois semaines. Venue me consulter pour des lombalgies et des troubles du sommeil, elle ne met pas longtemps lors de l’anamnèse à associer ses maux à ses relations avec son père. Je suis toujours content lorsqu’un patient parvient de lui-même à mettre en lien ses souffrances morales avec ses douleurs physiques. Il est devenu acquis dans nos têtes que nos tracas finissent par se répercuter d’une façon ou d’une autre sur notre organisme. J’ai pour habitude de dire que le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter.

Quoi qu’il en soit, son histoire est singulière et malheureusement assez triste. Élevée par sa maman dans un « cocon d’affection permanent » et par un « père tyrannique qu’elle n’a jamais aimé », elle se retrouve aujourd’hui dans une situation délicate. En effet, son papa souffre de démences dont le diagnostic laisse craindre à un début de maladie d’Alzheimer. Sa mère et elle subissent désormais ses lourdes colères, et pertes de repères. Tantôt il ne sait plus où il se trouve ni qui sont ces deux personnes qui envahissent sa maison, tantôt il se renferme dans des caprices pour ne pas se laver les dents ou se mettre au lit, ce weekend il aurait décidé de ne manger plus que du fromage, et depuis peu le voilà devenu violent à chaque frustration.

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Madame M. souffre évidemment de cette situation, et passe autant de temps que possible chez sa maman. Elle qui tous les jours effectue plus de 4h de transports pour aller travailler à la Porte de Clignancourt. Qui pensait ne plus rien devoir à son papa mais qui revient subitement dans sa vie de la pire des façons. Elle qui n’a jamais pu avoir d’enfant dans sa vie malgré ses envies répétées, quittée récemment par un homme frappé de chagrin par le fait qu’il n’était pas fertile, et qui, plus jamais, aurait besoin de ne se consacrer qu’à elle et elle seule. Mais depuis un an et demi, sa vie est « mise entre parenthèses », elle ressent un éloignement important de ses amis, et la solitude finit par lui peser à ce point qu’elle ne trouve plus jamais le sommeil. Seuls ses trajets en train jusqu’à Montparnasse lui permettent de fermer l’œil quelques minutes, d’après ses dires. A en juger de son état général, je ne peux que la croire.

La situation paraît pourtant appeler une solution simple : ses parents ont mis de côté beaucoup d’argent, il faut l’utiliser pour placer son père dans un institut médicalisé. Pour la sécurité de son épouse, mais également pour la sienne. Et à toute autre échelle, je dirais aussi pour celle de sa fille. Elle qui voit désormais en lui un homme anciennement fort redevenu enfant capricieux, menaçant par ses humeurs quiconque irait à son encontre, jusqu’à passer à de la violence physique. J’ai beau lui parler de cette solution tout le long de la séance, solution qu’elle sait être la seule viable, je sens qu’elle ne prendra pas la décision de sitôt. Car Madame M. culpabilise énormément. Évoquer avec son papa la possibilité de quitter sa maison le plonge dans une détresse importante, et un mutisme long de plusieurs jours. Elle craint qu’il ne se dégrade loin de chez lui malgré son jeune âge (moins de 70 ans). Et me narre nombre d’histoires qu’elle aurait lues ci et là, racontant comment, déracinés, des retraités se laisseraient mourir une fois sortis de leur maison personnelle.

J’aimerais avoir des connaissances plus solides en psychologie pour pouvoir mieux l’accompagner. Je lui ai d’ailleurs recommandé un psychothérapeute de confiance sur Paris. J’espère qu’il trouvera les mots justes. Je la sens torturée par un choix évident qu’elle ne peut se résoudre à prendre. Par amour pour cet homme ? Oui, je le pense sincèrement. Malgré ses dires et sa colère immense à son égard, prendre tant de temps pour peser le pour et le contre d’un choix qui finalement n’en est pas un, craindre pour sa dégradation et penser à sa peur de la solitude, ces réactions ne peuvent pas venir d’une personne indifférente. Car l’opposé de l’amour ce n’est pas la haine, mais bien l’indifférence. J’évoque à demi-mots cette belle empathie qu’elle dégage à l’égard d’une personne lui ayant causé tant de torts dans sa vie, elle me répond les larmes montant aux yeux « qu’il faut bien s’occuper de sa famille quand on n’a pas d’enfant à élever. » Je trouve cette phrase d’une grande dureté.

Je pense qu’elle s’en voudra toujours de « ne pas avoir pu donner d’enfant à un homme » (quelle formulation curieuse, quand dans ma conception c’est à l’enfant lui-même qu’on offre la vie, ainsi qu’à tous les membres de la famille. Depuis quand une femme doit-elle offrir un enfant à son mari…) Que la maladie de son père la ramène à sa propre condition et que cette situation est une forme de punition pour elle. Devoir « gronder son père » et « reprendre son éducation » semble lui rappeler le rôle de mère qu’elle rêvait d’embrasser et craint ne jamais connaître. Si j’avais un souhait à émettre aujourd’hui, ce serait celui de la voir trouver le courage de prendre cette difficile décision, pour reprendre sa vie là où elle l’a laissée il y a 18 mois. Car j’ai l’intime conviction qu’aucun parent n’a jamais voulu tant peser négativement dans la vie d’un de ses enfants. Cet homme mérite des soins médicaux et une famille épanouie. En attendant, les 90 minutes accordées à ma patiente semblent lui avoir fait du bien. Je vois sa mère en consultation lundi prochain, et espère parvenir à l’accompagner aussi bien que possible dans les prochaines semaines qui s’annoncent décisives pour eux trois. Mes meilleures pensées.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

29/9/16 – Tétanie et enseignement, les maux de S.

« Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. »

Lundi soir, je rencontre un nouveau groupe d’étudiants cette année. Actuellement au tout début d’une année charnière, celle qui les verra commencer à traiter nos patients et à appliquer toute la théorie qu’ils ont jusque-là apprise pour la mettre au service de malades. Autrement dit, on me charge de leur apprentissage au moment le plus décisif de toute notre formation : soit l’on prend plaisir à faire notre travail au quotidien, soit l’on réalise que l’ostéopathie n’est pas faite pour nous, et dans ce cas beaucoup de choses seront remises en question dans nos vies.

Cette confrontation à la réalité approche à grands pas pour ma classe, et les élèves le savent très bien. La pression montera tout au long de l’année, on le sait, et les examens laisseront sur le carreau de plus en plus d’entre eux. Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. Je me plais dans ce rôle délicat, où l’équilibre entre autorité et empathie est plus fin que jamais.

Vers 18h, l’une de mes étudiantes se raidit. Je ne m’en aperçois pas directement, la scène se passant à la périphérie de ma vision. Mais mes yeux me rapportent une information importante. Trois ou quatre étudiants se précipitent autour de l’un d’eux. Cette fois-ci la scène ne m’échappe plus. Devant moi, S. perd totalement le contrôle de son corps. Elle s’écroule sur une de nos tables de pratique, et se met à trembler violemment. Je crains immédiatement une crise d’épilepsie.

Je me précipite vers elle et, aidé de deux de ses camarades, nous la maintenons tant bien que mal sur la table. Je me mets à sa tête et attrape fermement son menton, par peur qu’elle ne se coupe la langue. Mais je m’aperçois que S. est parfaitement consciente de ce qui se passe. Ce n’est pas une crise d’épilepsie : elle gémit de douleur, et pleure malgré elle. Sûrement une crise de tétanie, plus forte que je n’en ai jamais vue jusque-là dans ma vie.

A ma (bonne) surprise, la classe réagit dans le plus grand calme. Certains quittent les lieux pour lui laisser de l’air, d’autres mouillent des serviettes pour la rafraîchir, encore un autre éteint la lumière qui semble lui faire tant de mal, et pendant une dizaine de minutes (c’était peut-être quinze ?), nous tentons de ramener S. parmi nous, malgré des contractions musculaires impressionnantes qui semblent la faire convulser. La crise finit par passer, enfin, je la fais raccompagner chez elle par deux amis proches.

Je m’enquiers de ses nouvelles le soir même. Elle va mieux, souffre de courbatures musculaires terribles, mais elle en a l’habitude. Cette situation extrême m’attriste. Enormément. Car la crise de S, aussi spectaculaire soit-elle, est loin d’être isolée. Et nombre de ses camarades souffrent silencieusement du même mal qui lui déclenche ses contractions incontrôlées : la peur.

Je ne suis plus certain d’être heureux d’évoluer dans le Monde actuel. Un Monde au sein duquel des jeunes filles et jeunes hommes de 20 ans subissent des pressions que j’appelle pré-professionnelles. La peur de ne pas avoir de travail, de ne pas être assez bon, assez aimé, assez reconnu, assez entouré. Et je suis en colère. En colère contre quelques collègues négatifs qui leur mettent en permanence dans la tête que jamais ils ne vivront de l’ostéopathie. Comme si nous, qui nous en sortons plutôt bien, étions les seules exceptions.

Cette culture de la peur, cette volonté de rabaisser les gens pour se sentir privilégiés par rapport à eux, je ne la comprends pas. Depuis qu’ils sont nés, dans les années 90-95, ils grandissent avec la crise économique en tête. Ils savent déjà que la réalité du monde du travail est difficile. En venant en ostéopathie, ils espèrent pouvoir s’affranchir de la pression d’un patron ou d’horaires non désirées, afin de fuir la vague de Burn-Out qui nous frappe de plein fouet (on le voit en cabinet). Et nous, enseignants en ostéopathie, en rajoutons une couche.

Ils n’ont pas besoin qu’on leur rappelle la difficulté de notre métier, et encore moins qu’on l’exagère. La médiane en France, en ce qui concerne le salaire, est de 1700 euros par mois. Vous touchez cette somme, vous faites partie de la moitié des français les mieux rémunérés, quand le SMIC dépasse à peine les 1.100 euros et concerne 25% des employés en France. Alors c’est vrai, les jeunes ostéopathes ne connaîtront jamais l’âge d’or de nos anciens et leurs salaires à 5 chiffres. C’est certain, nous n’exerçons pas notre profession pour l’argent, et nos revenus ne sont pas impressionnants. Mais nous vivons.

Nos cabinets se développent doucement, mais ils se développent. Certains d’entre nous ouvrent deux cabinets car ils sont débrouillards. D’autres trouvent un métier alimentaire pour augmenter leurs revenus. Certains comme moi ont l’immense privilège d’enseigner dans une école d’ostéopathie. Nous nous en sortons, difficilement, mais nous y parvenons. Et que je sache, notre situation n’est ni plus simple, ni plus compliquée, que celle de n’importe qui d’autre sortant tout juste de son école, quel que soit son domaine d’expertise.

Mais à force de leur rappeler en permanence qu’ils ne réussiront pas, que la marche à franchir est trop haute pour eux, nous finissons par créer des crises. Des crises de tétanie comme ce fut le cas ce lundi de S. (si tu lis ces lignes, j’espère sincèrement que tu te portes mieux), des crises d’angoisse chez d’autres, des colères, des découragements, ce qui finit toujours par nous mettre en situation de conflit lors de leur dernière année. Peut-être y-a-t-il quelque chose chez nous à rectifier.

La réalité du Monde du travail semble aujourd’hui impitoyable, mais quand on se lève tous les matins pour un métier que l’on estime et que l’on choie, les difficultés nous paraissent tellement secondaires. Je suis fier de mes étudiants pour ne pas avoir choisi une voie de facilité. Fier de leur engagement vis-à-vis de notre médecine, et fier de les voir grandir chaque année, et bien réussir pour la plupart d’entre eux. Et cette année, je suis fier de pouvoir accompagner ce groupe qui semble, malgré son jeune âge, déjà traversé par une vague d’émotions négatives et de peurs que nous vaincrons ensemble.

20/9/16 – Henry

« Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul. »

Cela m’arrive rarement, mais ce soir j’ai décidé de garder le prénom du patient dont j’aimerais vous raconter l’histoire. Henry a 92 ans et est plutôt en forme pour son âge. Mis à part une surdité presque totale (appareillage en cours), il se déplace par lui-même, et reste autonome dans sa maison de repos : il se fait à manger, s’habille et se lave tout seul, bref, Henry est indépendant. Sa fille décide de me l’amener en consultation pour des douleurs aux deux genoux. En le déshabillant, vision d’horreur, froide et glaçante…

Henry est marié à la même femme depuis ses 16 ans. Il y a environ un an et demi, celle-ci devient terriblement violente à son égard. Henry, honteux, décide de cacher le comportement de sa femme à sa famille avec laquelle il rompt tout contact. Ce n’est qu’au bout d’un an qu’il finit par appeler sa fille, seul, dehors, sous la pluie, en larmes. Il lui explique enfin la situation.

Il s’avère que son épouse souffre de crises de démence qui provoque en elle un déferlement de violence contre son mari pourtant si âgé. Coupures profondes au couteau, coups de marteaux sur les genoux, blessures aux lames de rasoir, réveils nocturnes à la lampe torche pour l’empêcher de dormir, bain d’eau gelée, Henry n’est pas que maltraité, il est torturé. Depuis que sa fille s’en est aperçue, elle l’a placé à quelques mètres de chez elle dans un institut bienveillant, et a fait interner sa propre mère en institut psychiatrique.

Henry n’est pas serein, ni dans la salle d’attente, ni pendant son interrogatoire, ni même sur ma table de pratique. Ses mains tremblent en permanence. Je demande à sa fille s’il est atteint d’une quelconque maladie neurologique. Non, quand il repense à son traumatisme, son corps ne lui répond plus. Il a besoin d’être occupé, de marcher (son activité favorite, avec sa belle canne en chêne), sinon dès qu’il se met à cogiter, les tremblements le prennent. Je demande à sa fille si je dois le faire parler sur la table, sa réponse est catégorique, surtout pas.

Il est heureusement suivi en psychiatrie depuis, je ne sais donc pas quoi faire de plus. La séance complète à le regarder dans les yeux. Le voir contenir si souvent ses larmes. Henry ne méritait tellement pas ça… c’est un homme généreux qui a beaucoup sacrifié pour ses enfants, travaillait depuis sa retraite dans une association bénévole pour apprendre à lire aux adultes analphabètes, et rêvait depuis longtemps à ouvrir un refuge pour les chiens dont il ne pouvait pas se passer. Tout cela a disparu. Il ne reste de lui qu’un homme entièrement brisé, qui semble chercher de la tendresse dans mon regard.

J’essaie de parler avec lui, mais la communication est compliquée. Il ne comprend pas mes questions, répond toujours à côté, mais qu’importe. Il me parle. De sa petite fille médecin dont il est si fier. De l’infirmière qui l’aide à mettre ses bas de contention. Et c’est tout. Il me répète encore et toujours les mêmes phrases. Sa fille pleure beaucoup à mon bureau, le regarde rarement. La consultation est une épreuve pour moi. Je ne dois pas craquer, rester fort. Il a besoin de moi, pas l’inverse.

J’ai la vie devant moi pour apprendre à me protéger de ces émotions si sombres. A ne pas les partager avec le patient. Mais quand vous rencontrez une personne si belle, si digne et si touchante, comment voulez-vous faire autrement. Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul.

Longue soirée…

17/9/16 – Les mois creux et leurs angoisses

« Un mois difficile peut tout à fait remettre en question une belle année, ou une belle période »

Il m’est arrivé durant la période estivale ce qui touche une très large majorité des praticiens de santé, et des professions libérales et indépendantes en général : l’activité diminue fortement, les appels téléphoniques s’amenuisent, et le portefeuille semble se vider considérablement. Tout comme ma confiance. C’est drôle, nous savons qu’il existe quelques périodes dans l’année logiquement propices à une baisse d’activité, mais ces périodes s’accompagnent toujours de profondes angoisses et remises en question. J’ai enfin pris le temps de comprendre.

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La première raison est à mon sens égocentrique. Lorsque nous travaillons bien, que nos cabinets fleurissent, nous l’imputons généralement à notre sérieux, nos horaires un peu folles, au fait que nous nous plions aux exigences inappropriées de nos patients (nous reviendrons là-dessus dans le prochain article), et à notre bonne compétence. La réalité est quelque peu différente. Il est très intéressant de constater que nos anciens étudiants installés et qui commencent à bien travailler ont tous deux points communs : ils sont compétents, c’est une évidence, mais ils sont surtout empathiques et sympathiques. Deux qualités indispensables pour travailler dans le milieu paramédical. Certains patients loueront notre compétence à leurs proches, vantant nos résultats, mais si vous deviez conseiller un dentiste à un ami, il y a fort à parier pour que vous le décriviez avant tout comme une personne à l’écoute et qui ne vous a pas fait mal, plutôt que comme un praticien qui a une utilisation moderne et affinée de sa fraise. Il en va de même chez nous. Or, penser qu’il suffit d’être compétent pour avoir du travail est une illusion. C’est notre rapport à l’autre qui nous permet de nous développer, principalement. Pourtant, en période de vache maigre, nous remettons très souvent nos compétences techniques en question. Ai-je été assez performant ? Est-ce que je leur ai fait mal en les manipulant ? Etc… un raisonnement fallacieux mais qui nous hante si souvent au cours de l’année.

La seconde raison réside dans la culture de l’immédiat dans laquelle nous évoluons aujourd’hui. Demain devrait ressembler à aujourd’hui. Si je travaille peu aujourd’hui, il n’y a pas de raisons pour que je travaille mieux demain. Alors un mois difficile peut tout à fait remettre en question une belle année, ou une belle période. La vérité, c’est que je pense que nous ne contrôlons pas les flux de patients qui viennent à nous. De même que la dépression est un phénomène unanimement considéré comme social, et non personnel, l’époque détermine énormément de choses. Un exemple. Les trois semaines qui ont suivi les attentats du 13 novembre ont été épouvantables pour mon chiffre d’affaires. Des personnes sont mortes assassinées brutalement sur notre sol, les gens ne pensaient plus à leurs maux quotidiens. A l’inverse, une belle météo au mois de mai, couplée au plaisir de profiter des ponts, et c’est un afflux qui se dirige dans nos cabinets respectifs.

Ce que j’essaie de montrer, c’est que nos résultats en cabinet ne dépendant qu’assez peu de nous. Un praticien sensible et à l’écoute n’a pas à craindre ces périodes de sécheresse qui nous inquiètent toujours autant, et ne doit pas se sentir au centre de ces intempéries. Nous ne contrôlons que peu de choses chez l’autre, et le fait de se sentir prêt ou non à prendre en charge les douleurs qui nous suivent depuis longtemps et dont on finit par s’habituer au quotidien, a probablement une résonnance plus sociétale que personnelle.

Enfin, n’oubliez jamais que les variations de fréquentation de nos patientèles sont des phénomènes que nous connaissons tous en ostéopathie. A de très rares exceptions près. Qu’il m’arrive encore de douter de ma vocation, de perdre le sommeil quelques nuits de suite par peur de voir mon activité continuer à chuter, et qu’il m’arrive régulièrement de faire le décompte du nombre de mes consultations encore et encore, en les comparant avec mes chiffres des années précédentes, la mine basse. Puis sans crier gare, le téléphone sonne de nouveau. Allez, on repart pour un nouveau cycle.

29/6/16 – Filiation impossible

« Faire un enfant n’a jamais été un devoir »

Ce matin, je reçois un couple d’octogénaires habitués du cabinet depuis 3 ans. Je les reçois en effet deux fois par an chacun, et-ce depuis mon installation. Portant tous les deux le même prénom phonétiquement parlant, Daniel et Danielle, je m’amuse de ce fait avec eux, ce à quoi ils me répondent avec sérieux qu’ils ont nommé leurs trois enfants de la même façon.

Je ne suis pas un spécialiste de la biologie, mais il me semble qu’il n’existe que deux genres dans la race humaine : le masculin et le féminin. C’est la première chose qui m’ait marquée, deux de leurs enfants portent exactement le même nom, phonétiquement et orthographiquement. Les mêmes, à l’identique. En l’occurrence, c’est le cas des deux garçons, chacun nommé Daniel. Et chose encore plus familière, leur fille, Danielle, a également appelé son premier fils Daniel, en hommage à l’un de ses frères décédé récemment. A ne plus m’y retrouver dans mes fiches…

Cette anecdote qui pourrait faire sourire (je l’avoue, elle me fait sourire), me fait aussi un peu peur. Par chance, la mode des Junior n’a pas encore traversé l’Atlantique. Là où certains américains n’ont aucun mal à renommer leur enfant par le prénom de leur père, je ne connais aucun français ayant eu recours à ce manque d’imagination. Mais il y a, je pense, bien plus grave que cela. Donner le prénom du père à son fils a, à mon sens, un double sens. Le premier, c’est que l’enfant doit être la continuité de sa lignée, et aura probablement du mal à vivre selon ses propres convictions, selon ses propres lois. « C’est bien le fils de son père », comme on peut naïvement l’entendre ci et là. Dans le cas des Daniel, on ne pourrait pas tomber plus juste. Le second, et cela concerne cette famille au sein de laquelle le père et ses deux fils partageaient le même prénom (sans parler du petit fils portant le prénom de son oncle décédé), c’est que les enfants et surtout le petit fils, vont devoir se faire les porteurs des souffrances passées de la famille. On le voit avec la fille de mes patients, Danielle, qui a nommé son aîné Daniel en « hommage à son frère décédé ». L’enfant finalement en est réduit à cela, aider une mère ravagée par le chagrin de la perte de son frère à faire son deuil, quand les deux autres Daniel étaient eux la continuité du travail de leur père.

Je remarque de plus en plus une chose qui me gêne, et que je n’avais jamais remarquée à Paris. Depuis que je travaille en campagne, dans un endroit assez reculé des villes, le rapport des parents avec leurs enfants est vraiment particulier. Je déteste juger, mais je le trouve même malsain. Croyez-moi sur parole, et mes fiches sous mes yeux en attestent, sur les 61 patients de 18 à 30 ans que j’ai pu recevoir, il n’y en a que 5 qui ne sont pas encore parents. Vous avez bien lu. 5. A 17 ans, il n’est pas rare que mes patientes aient déjà deux enfants, souvent sans en connaître le père (c’est en tout cas ce qu’elles me disent).

Dans une région où le taux de criminalité est particulièrement élevé, où les Mosquées ont été fermées massivement après les attentats du 13 novembre, où faire des études est une exception, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien de cause à effet. D’une simple anecdote racontée par ces grands-parents, au demeurant absolument charmants et polis, une série de réflexions me met en colère. Quelle est la place des enfants dans ce village dans lequel je travaille ? Et pourquoi n’y a-t-il toujours aucun psychiatre ni psychothérapeute à moins de 30 kilomètres pour les prendre en charge ?

Faire un enfant n’a jamais été un devoir. En revanche, une fois l’enfant venu au Monde, le mettre dans les meilleures conditions pour qu’il puisse affronter l’avenir qui l’attend avec sérénité, force et détermination, c’est une obligation formelle. On ne fait pas un enfant pour qu’il aille bien avec son sac à main. On ne nomme pas ses trois enfants par les prénoms de ses parents, si c’est avec un objectif de les contrôler. Enfin, quand on est parents, n’est-on pas censés expliquer à ses enfants que la première maladie sexuellement transmissible, c’est la grossesse ? Et que pour se permettre de mettre au Monde un enfant, il faut un équilibre matériel, mais surtout émotionnel et spirituel ?

J’en viens à comprendre de plus en plus toutes ces histoires terribles de harcèlement et de violence dans les collèges. De ces enfants mal dans leur peau qui finissent par pourrir la vie des autres. Je leur en veux, bien entendu, quand on est adolescents, on devient responsable de ses actions. J’en veux également grandement aux parents.

Fort heureusement pour eux, il semblerait que les enfants et les petits enfants de Daniel et Danielle (je n’aurai jamais autant écrit ce prénom de ma vie) se portent à merveille, à l’exception donc de leur second fils, mort des suites d’un accident de voiture. Si l’ainé a bien repris la boutique de photographie de son père, les autres semblent être parvenus à suivre le cours de leur vie. Il n’y a rien d’autre que je puisse leur souhaiter. J’apprends décidément énormément au contact de mes patients. Je me pose de plus en plus de questions sur moi, et sur le microcosme que je côtoie à Paris, et qui m’a toujours paru la norme en France. Mais non, même à 150 kilomètres près, on vit selon des schémas prédéfinis, des croyances, des convictions qui diffèrent tant des miennes.

Ca a au moins le mérite de m’aider à grandir, et à me poser des questions fondamentales. Sur la paternité vous dites ? Oui, sans aucun doute.

12/16/16 – Quand cessons-nous d’être thérapeutes ?

« Il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase »

Hier soir, décompression totale dans un bel appartement du 11ème. Des gens passionnants et bienveillants dans chaque pièce, je vais de rencontre en rencontre avec plaisir. J’aime ces moments où je me sens moi-même, où l’ostéopathe en moi sommeille sereinement en attendant de retrouver ses obligations professionnelles. N. semble très avenante, souriante et détendue. Il doit être 1h lorsque nous discutons pour la première fois. Rapidement, comme cela m’arrive souvent, une forme de confiance se met en place, et je reçois quelques difficiles confessions de sa part. On s’isole une petite heure, et une fois de plus, je remets mon bleu de travail (pour faire référence à l’activité gouvernementale du moment).

L’humanité de l’autre transpire souvent à travers ses émotions ; ses sourires, ses rires, ses joies, mais aussi ses chagrins et ses deuils. Une fois de plus, je rencontre quelqu’un qui me touche sincèrement, me parle avec une honnêteté sans pareil. J’écoute beaucoup, parle peu, un rôle qui me sied à merveille. J’aide à pleurer un peu, quand ça lui semble nécessaire. Je n’ai pas l’impression, dans ces situations-là, d’apporter grand-chose à l’autre. Mais il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase. Alors N. finit par se sentir plus sereine, et me remercie plusieurs fois pour la discussion.

Cette situation, que tout thérapeute connaît, me pose question. Mon entourage attend de moi que je sois capable d’écouter comme un ami, pas comme un professionnel de santé. La frontière est pourtant si mince. Si fine, qu’il est impossible de ne pas avoir la sensation de la franchir en permanence. Mais alors, suis-je vraiment condamné à être Stéphane, le thérapeute, à chaque instant de ma vie ? A ne finalement jamais pouvoir couper avec mon activité professionnelle, et devoir garder une sorte d’uniforme invisible à chaque instant de ma vie ? Je crois que oui. Et entre nous, je pense que c’est une excellente chose.

Nous vivons des temps compliqués où le mal être semble avoir pris une avance considérable sur nos corps. Entre les innombrables maladies professionnelles aux conséquences désastreuses (Burn-Out, Bore-Out, tendinite, etc…), les troubles de l’anxiété allant parfois jusqu’à la dépression, les troubles du sommeil, sans parler de notre environnement extérieur nocif (pollution, terrorisme, chômage, etc…), difficile de trouver parfois à quoi se raccrocher autour de nous. Nous avons pourtant tous en commun d’avoir traversé des épreuves, différentes dans leurs formes, mais jamais dans leurs fonds. Nous avons tous connu la solitude, le chagrin, l’impuissance, le deuil, la colère, etc… notre erreur consiste souvent à penser être les seuls à souffrir. Mais une fois les rideaux de sa fenêtre tirés, impossible de deviner ce qui grandit dans le cœur de nos voisins.

Quand est-ce qu’un thérapeute s’arrête d’être thérapeute ? Jamais naturellement, car il est dans la nature de l’Homme et de la Femme de souffrir. Mais quand on y pense, le thérapeute n’a pas le monopole de la compréhension de la douleur ; il n’en a que des clés théorisées. Le seul à avoir accès au cœur de celui qui souffre, ce n’est peut-être pas le thérapeute, mais l’ami. Celui qui connaît, intimement, aime sans juger, accepte et accompagne au mieux. J’ai l’intime conviction que chacun d’entre nous est le thérapeute de son ami. Car la thérapie, comme le rappelle le Larousse, n’est qu’un « ensemble de techniques appliquées pour apaiser les maux ». Lorsque vous recevez chez vous un ami blessé, un ami malade, et que votre seule présence suffit à réconforter et à réchauffer, vous êtes thérapeute. Lorsque vous envoyez un simple message de soutien, que vous prononcez quelques mots réconfortants, vous êtes thérapeute. Lorsque vous préparez le plat préféré de votre conjointe qui souffre, vous êtes thérapeute. Et lorsque, sans le savoir, vous êtes celui ou celle qui souffre, et que vous vous confiez à moi, que vous m’offrez pendant un court instant une place importante dans votre vie, vous me redonnez un peu d’élan. Et chassez une partie de mon amertume. Vous êtes mon thérapeute.

Et si elle était là, la solution. Si nous aidions à faire prendre conscience à notre entourage que leur simple présence est un apaisement. Que leurs invitations sont des cadeaux qui nous tirent de notre solitude. Et qu’il n’est jamais pesant de les entendre s’épancher sur leurs doutes. Car en nous permettant de leur tendre la main et de les aider, ils nous offrent la possibilité de développer un don que nous avons tous en nous, celui de soigner. Hier soir, N., je te le dis, ce n’est pas moi qui ai fait le plus de bien à l’autre. Merci.