19/7/17 – Peur sur la ville

« Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir. »

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Je me souviens adolescent d’un bien mauvais film de genre, Le Dentiste, dans lequel un maniaque du scalpel torture ses patients sur sa table de pratique. Comme si nous avions besoin de plus de raisons de craindre notre dentiste. A ce jour, aucun film ne met en scène d’ostéopathe malveillant, pour autant une certaine appréhension, pour ne pas dire phobie, subsiste encore dans la tête de certains, et j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

L’expérience est banale et commence samedi dernier. Un homme prend rendez-vous pour son épouse, « boquée du cou ». Nous réservons un créneau pour ce matin. Hier soir, SMS du mari me disant, je cite tel quel : « Bonsoir, mon épouse préfère consulter un médecin d’abord, comme c’est aux cervicales, nous préférons annuler le RDV de demain. » L’emploi du temps étant chargé je ne m’en offusque pas et réponds que je comprends, bien que je pense que la thérapie manuelle serait plus efficace. Ce matin, nouveau message de l’époux : « Finalement la douleur est insupportable, peut-elle toujours passer ? » Je trouve un créneau que je propose, et reçois quelques minutes plus tard comme réponse : « Pardon mais mon épouse ne se sent pas de venir. » Ok, je viens de comprendre.

Je comprends que ces atermoiements n’ont rien à voir avec l’efficacité de ma pratique par rapport à l’approche médicale, mais qu’ils ont pour origine une peur de la manipulation. Cette fois-ci, plus de SMS, j’appelle directement. Je tombe sur lui et demande à parler à sa femme directement. Ses propos confirment mon intuition, elle est terrorisée à l’idée de se faire manipuler les cervicales. Je discute avec elle en expliquant que d’une part, une manipulation cervicale bien réalisée, dans de bonnes conditions, et précédée d’un examen minutieux et adapté, n’a rien de dangereux ni même de douloureux. Et d’autre part qu’il nous est tout à fait possible d’utiliser des techniques dites « douces » pour suppléer à celles dites de « cracking. » Elle semble rassurée et se présente entre deux patients à 10h.

Il existe à mon avis deux raisons de craindre son ostéopathe. La première résulterait d’une manipulation passée mal vécue (ou d’un proche rapportant une mauvaise expérience), la seconde d’une peur irrationnelle de ce que représentent nos techniques. Et je me dis au fur et à mesure de la séance qu’elle n’est sûrement pas la seule à nous craindre, que d’autres ont pu par le passé se laisser aller dans mes mains sans oser me révéler leur appréhension. J’insiste alors une fois de plus sur notre devoir d’explications, de communication avec nos malades. Nous connaissons nos méthodes par cœur, eux qu’une infime partie d’entre elles.

Plus la séance avance et plus je la sens en confiance et sereine. A tel point qu’elle me rapporte durant la séance se sentir « idiote d’avoir eu peur » pour « si peu ». Mais madame, c’est une bonne chose d’avoir peur. De craindre de ne pas avoir choisi le bon praticien. La bonne médecine. Le bon procédé. Je peste trop souvent contre ceux qui laissent leur santé dans les mains des « autres », sans chercher à prendre soin d’eux, oubliant qu’ils sont leur propre docteur. Ce que j’aurais dû vous dire, c’est que je suis fier que vous vous écoutiez suffisamment pour accepter votre phobie de la manipulation, que vous osiez la communiquer, et que par conséquent vous soyez si attentives à vos besoins. Pardon, j’aurais dû vous dire tout cela durant votre soin. Je suis heureux d’avoir été dans un bon jour, me permettant ainsi de comprendre vos angoisses, qui vont au-delà de la simple peur de l’inconnu. Si votre praticien vous a été recommandé, sachez que vous serez entre de bonnes mains. Nous prenons soin de nos patients comme s’il s’agissait de nos proches. Car la réalité économique nous force au résultat, et que nous aimons tous le travail bien fait.

N’ayez, en tant que patient, jamais honte de confier vos doutes et vos appréhensions à un professionnel de santé, il comprendra et agira en conséquence. Et nous, soignants, n’oublions jamais que le corps de chaque patient est unique et précieux. Respectons-le en commençant par rassurer l’esprit. Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

21/11/16 – Etudes et individualisme

« Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie. »

Ce soir, je me suis mis en danger auprès de mes étudiants. C’est une chose assez singulière qui ne m’arrive presque jamais, je me suis mis en colère. Les faits sont les suivants, après une forte crise de tremblements et de vomissements d’une de mes étudiantes, j’entends à son sujet des mots très déplacés. J’apprends ensuite que les étudiants d’une même promotion ne partagent pas entre eux des informations essentielles et utiles à leur réussite, par jalousie et convoitise. Quelques autres exemples que je ne peux pas citer par souci d’anonymat viennent parsemer de déception ce tableau. Cet individualisme forcené, fruit d’une époque portée sur soi avant les autres, ne devrait même pas exister dans des études d’ostéopathie.

Tout d’abord parce qu’aucun concours ne vient sanctionner notre formation. Tout le monde est susceptible de devenir ostéopathe à condition de valider ses Unités de Formation avec la simple moyenne. Ensuite, parce que nous sommes une profession portée sur l’autre, philanthropique. Peut être suis-je encore trop naïf et attend de mes étudiants qu’ils se comportent déjà comme des praticiens. Mais il y a une chose qu’ils ne semblent pas avoir encore compris : un patient ne va pas chez un ostéopathe parce qu’il est bon praticien, mais parce qu’il est une bonne personne.

Et ce soir, certains m’ont prouvé qu’ils n’étaient pas encore prêt à soigner. Car être soignant, c’est souhaiter avant tout la réussite de tout le monde, sans jalousie ni convoitise. Le Monde a besoin d’ostéopathes, mais il a surtout besoin de bonnes personnes. Et d’altruisme. Pas de mise en compétition permanente les uns envers les autres. Alors ce soir, je me suis mis en colère, certaines de mes paroles ont dépassé mes pensées, mais je ne supporterai pas longtemps d’enseigner à une promotion qui choisira délibérément de se tirer vers le bas. Il y a dans ce Monde trop de personnes mal dans leur peau, désabusées, anxieuses, pour que nous en rajoutions entre confrères.

Ce soir, certains de mes mots ont dépassé ma pensée mais j’espère que ma colère était saine, et qu’elle leur permettra de réaliser qu’ils n’ont pas besoin d’être meilleurs qu’un autre pour progresser. Non. Pour vraiment progresser dans cette vie, il faut être meilleur soi même que la veille. Que l’instant d’avant. Se dépasser soi même avant de vouloir dépasser l’autre. Je reste convaincu que les discours négativistes qu’on leur rabâche souvent, sur le fait qu’ils auront du mal à travailler et à vivre de leur métier, est l’une des causes de ces guerres intestines qu’ils semblent se mener les uns les autres. Mais j’ai envie de les croire plus forts et plus intelligents que ça. J’ai envie de les croire au-dessus de l’attitude qu’ils me laissent entrevoir ce soir.

J’ai confiance en eux et je continuerai à travailler sur leur manque de confiance, leurs qualités intrinsèques, mais c’est un combat que je ne pourrai pas mener seul. Je vais avoir besoin de leur implication totale pour les tirer vers le haut, et leur faire réaliser que seules les bonnes personnes mériteraient de soigner. Nos patients ont besoin de praticiens bien dans leur pompe, ni envieux ni amers, ne se consacrant qu’à une seule chose, le bien être des autres. Car c’est en s’entourant de personnes bien dans leurs pompes qu’on se retrouve tiré vers le haut et ambitieux dans notre propre vie.

Je le sais, je me suis fait quelques ennemis ce soir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.