27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

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Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

16/4/16 – Faut-il expliquer ce que l’on fait ?

« On se revoit dans une semaine ça vous convient ? »
« Non je préfère rappeler… »
Sous-entendu, « je ne rappellerai pas. » Je ne l’en blâme pas.

Un de mes étudiants hier, V., est parvenu à l’exploit de faire trembler littéralement son patient de peur. La situation est, sortie de son contexte, d’une vraie drôlerie. Il y a de quoi rire en effet, surtout de notre côté, nous les praticiens. Mais du côté du patient, il y a de fortes chances pour qu’il n’y trouve toujours rien de drôle aujourd’hui, même rétrospectivement. Le problème, c’est que V., sûr de lui comme certains le sont dans sa promotion, a omis un détail important : un malade n’a pas la moindre idée de ce que son docteur est censé lui faire ou non. D’où l’importance, absolument fondamentale, de prendre toujours le temps de lui expliquer étape par étape. Sinon, arrivera ce qui est arrivé… Résumé…

FEAR

V.passe un examen blanc en ma compagnie et celle d’un collègue. Situation stressante on le sait, un étudiant perd souvent au moins 30% de ses moyens dans ces situations là. On le rassure au début, tout se passera bien. Il sera question pour lui de prendre en charge un patient de A à Z sous le regard bienveillant de deux de ses enseignants, dont moi. Le patient en question entre. Jeune, très musclé, en pleine santé, rien qu’une gêne aux cervicales. V. met le doigt sur une information intéressante, le patient grince des dents la nuit. Il fait le rapprochement. Dans sa tête seulement.

Une fois le bilan du sujet terminé, V. commence le traitement. Quelques étirements cervicaux, des manipulations douces autour de la zone douloureuse, des rotations de l’épaule dans tous les plans de l’espace, tout se passe bien. J’aime sa prestation. Il mériterait de communiquer un peu plus avec son patient, mais rien d’incorrigible avec le temps. Quand soudain, V. décide sans prévenir ni expliquer qui que ce soit, d’aller enfiler un gant en latex, et de revenir vers son patient en lui disant :

« Ça ne va pas être très agréable… »

Je suis ostéopathe et je sais donc exactement ce qui va se passer. Mais sans vouloir parler en votre nom, il me semble que si votre docteur se pointait vers vous, gants sur les mains, en vous annonçant un « mauvais moment à passer », il y a fort à parier que tous vos muscles sphinctériens se raidiraient subitement. Pas de panique, V. va simplement lui manipuler la mâchoire. Ah mais oui c’est vrai, il ne l’a pas prévenu. C’est terminé, le patient tremble de peur, la relation de confiance instaurée avec lui tombe à l’eau jusqu’à la fin de la séance.

« On se revoit dans une semaine ça vous convient ? »

« Non je préfère rappeler… »

Sous-entendu, « je ne rappellerai pas. » Je ne l’en blâme pas.

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Allez ! C’est l’heure !!

A travers ce cas un peu cocasse se pose finalement une question tellement importante. Est-il nécessaire d’expliquer ce que l’on fait à un patient ? Je tue le suspense et apporte immédiatement la réponse à la question : à moins que l’on sente que celui-ci n’est pas du tout intéressé par son corps (mais chez un ostéopathe c’est assez rare), la réponse est oui. Mille fois oui. Et ce pour de nombreuses raisons.

La première, expliquer au patient lui permet de mieux comprendre la raison pour laquelle il s’est fait mal, les liens entre les différentes parties de son corps, l’enchaînement de nos techniques (il nous arrive de manipuler des zones bien loin de la douleur), etc… On le responsabilise, lui redonne les clés de sa guérison entre les mains. Nous sommes dans une époque où nous avons besoin de contrôler notre santé, et-ce grâce aux nombreux outils libres d’accès qui fleurissent sur Internet. Expliquer, c’est donner les clés, rendre autonome. Permettre de faire comprendre que la douleur est toujours une conséquence de quelque chose qu’il est nécessaire d’identifier. La douleur n’est ni une fin en soi, ni une cause de quoi que ce soit. C’est l’effet secondaire d’une posture inadaptée, d’un traumatisme ancien non soigné, d’une maladie mal traitée, etc…

La deuxième permet d’éviter la situation décrite au-dessus. Expliquer retire de la peur. Le patient ne sait pas ce que nous allons faire. Imaginez un dentiste ne vous disant rien d’autre que « ouvrez la bouche » puis attaquant votre dent avec un appareil bruyant. Vous seriez dans la peur, et probablement ne retournerez pas consulter avant un moment. Expliquer rassure. Rationnalise. Il ne faut pas oublier que l’expérience vécue du malade peut l’amener à dramatiser quelque chose de banal. Annoncez à un sujet qu’il pourrait avoir de l’ostéoporose (l’évolution naturelle de l’os), il pourrait le vivre comme une nouvelle catastrophique. Car dans son vécu, peut-être a-t-il le cousin du frère d’un oncle qui un jour s’est retrouvé paralysé. Et qui avait de l’ostéoporose. Aucun lien de cause à effet bien entendu, mais le patient peut tout à fait lier les deux phénomènes et redouter à son tour de graves complications. Lorsque l’on soigne, on soigne tout, le corps, l’âme et l’esprit. Et un patient qui a peur ne peut pas être un patient disponible pour guérir pleinement.

La troisième, et on revient encore une fois dessus, permet de niveler l’inégalité colossale existant entre le docteur et le malade. L’un sait, l’autre non. Cela créé un déséquilibre tel, une situation de pouvoir tellement en faveur du docteur, que le patient peut se sentir inférieur, rabaissé. Il faut expliquer, sans condescendance, avec des mots simples, ce qui arrive au malade et les techniques qu’on applique sur lui. Lui donner ce dont il a besoin pour comprendre, et pouvoir communiquer dessus. Voire se renseigner par la suite. Sans ça, il restera dans l’ombre de ses docteurs toute sa vie, affirmant que la santé « c’est compliqué », et ne s’impliquera jamais assez lors de ses thérapies. La connaissance est une clé fondamentale dont on ne doit priver personne.

Enfin j’évoque une quatrième raison parmi d’autres, expliquer permet de ne pas surprendre. La douceur est fondamentale chez un praticien de santé, quel qu’il soit. Lorsque j’ai besoin d’utiliser une technique qui va produire un petit craquement articulaire, je préviens toujours mon patient. Parce que même si je parviens à le manipuler avec dextérité et douceur, si celui-ci se sent surpris, il aura la sensation d’avoir été pris en charge avec incompétence et brutalité. Imaginez, je vous masse tranquillement le cou avec des huiles essentielles, quand PAF !! Je manipule et fais craquer vos cervicales, sans sommation. Le contraste est trop important, je vous aurai fait peur, et vous aurez probablement mal vécu la technique. Et donc la séance. Expliquons. Toujours. Tout. Rendons compréhensible, abordable et sécurisant nos manipulations et notre façon de faire. J’espère que mon point de vue vous paraît suffisamment argumenté. Je vous laisserai donc avec la citation d’un anonyme :

« Si t’as un gant,

Explique aux gens »

A bon entendeur.