19/4/16 – De la peur de soigner

« Et ça, c’est précisément ce que l’on oublie d’enseigner. Que nous aussi, enseignants, nous avons eu peur, et avons peur encore aujourd’hui. »

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Hier soir, comme cela arrive assez fréquemment, une de mes étudiantes a refusé de soigner un patient dans notre clinique, alors qu’elle était sur ses heures de travail. Elle a donc préféré passer une demi-journée enfermée dans sa salle de repos inconfortable, plutôt que saisir l’opportunité de prendre de l’expérience à nos côtés. C’est une situation je pense assez courante dans les écoles d’ostéopathie, et peut être médicales en général. Un peu agacé, je suis allé en demander la raison. Sans surprise, cette dernière n’a aucunement pris la responsabilité de ses actes et m’a déclaré : « C’est de votre faute à tous, vous êtes durs avec nous, et on vient parfois avec la boule au ventre. » Aaaahhhhhh le mot est dit. « Peur ». Il est des choses qui n’appartiennent pas au cursus d’ostéopathie mais qu’on devrait enseigner rapidement à nos élèves…

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Première chose, je suis forcé d’admettre pour lui répondre, qu’il existe des jours où certains membres de l’équipe, moi en tête, arrivent au travail d’humeur variable, et qu’il nous suffit de peu de la part d’un étudiant pour qu’il nous agace rapidement. C’est entièrement notre faute, nous devons tous travailler là-dessus afin que l’on soit vu comme des figures fraternelles, et non comme des parents autoritaires. Il arrive également que notre notation (nous évaluons la qualité des consultations de nos étudiants) paraisse basse ou injuste, ce qui n’encourage pas toujours à se dépasser. Je le conçois entièrement et je suis certain que nous aussi, finirons par nous améliorer avec le temps.

Cela étant dit, je vous le dis avec une intime conviction, la peur de soigner ne vient pas du corps enseignant. La pression ne vient pas de la note, de notre attitude, de nos remarques, de nos critiques, elle vient de l’étudiant, et de l’étudiant seul. Je vais vous prendre deux cas particuliers pour que vous compreniez bien mes propos.

Le premier cas est celui d’un étudiant peu studieux, adepte de l’effort minimal. Ses connaissances sont limitées. Celui-là est terrorisé par une consultation, et-ce pour une bonne raison, il sait inconsciemment qu’il n’est pas prêt. Qu’il ne pourra pas affronter le motif de consultation de son malade. Qu’il ne pourra pas répondre à nos questions. Alors celui-là s’enferme, évite de consulter par peur de découvrir lui-même qu’il n’est pas assez studieux, et par peur de devoir remettre une grande partie de sa vocation en question. Avec celui-là, je pense qu’il faut être assez ferme. Montrer les lacunes, ou mieux, lui faire réaliser et dire qu’il en a. Car l’ostéopathie ne souffre pas d’à peu près. Il faut être bon, minutieux, prudent, alerte, afin de maîtriser nos gestes, ainsi que les différents diagnostics pièges qui parfois affaiblissent sérieusement nos patients. Cela demande une quantité de travail colossale. L’étudiant qui refuse cette charge de travail, qui joue avec le système administratif en se contentant du minimum pour soigner, celui-là ne réalise pas qu’il n’est et sera jamais au niveau. Sa peur avant de consulter ? Que ses manques finissent par lui sauter au visage. Alors il esquive ses responsabilités. C’est pourtant en forgeant que l’on devient forgeron. Dans ces cas-là je ne leur laisse pas le choix de se désister, il faut aller travailler. On m’en veut, car « vous comprenez vous me faites travailler alors que je suis fatigué / malade / souffrant / un cheval » etc… oui je sais je suis un vrai salaud.

Le second cas est l’opposé total. Il s’agit de l’étudiant sérieux, parfois même très bon, qui refuse un jour un patient pour une raison difficile à cerner. Ce qui lui fait peur ? Il n’en sait trop rien. La partie qui suit est susceptible d’intéresser bon nombre d’étudiants, car je pense savoir précisément ce qui leur fait peur à eux. On arrive préparés comme il le faut à une consultation. Le patient se présente, la relation de confiance se met naturellement en place. La consultation semble bien se dérouler, et puis… et puis les résultats sont décevants. La mobilité ne revient pas, la douleur ne diminue pas. Cette situation est si courante. Ce que l’on vit comme un échec bien entendu, comme si nous étions magiciens. La peur de l’étudiant est alors toute autre : celle de ne pas être à la hauteur malgré les efforts. De ne pas comprendre son patient. Cette peur-là, nous devons à tout prix la raisonner aussi longtemps qu’il le faut avec l’étudiant. Car moi aussi, j’ai peur…

Eh oui, soigner un patient, c’est toujours expérimenter. Ses maux de tête ne seront jamais les mêmes maux de tête que ceux d’un autre. Un patient est un inconnu qu’on tente d’apprivoiser mais qui peut s’avérer sauvage. Accueillir un patient, c’est faire la rencontre d’un inconnu. Un moment où finalement tout peut arriver, et que l’on ne maîtrise absolument pas. Cela crée une situation de peur, c’est bien normal. Et il n’y a que par le travail que l’on finit par la maîtriser.

Certains sont parfois mécontents de leurs soins. Cela nous ennuie. Profondément. Intimement. Nous en sommes les plus malheureux et c’est nous qui dormons mal. Parfois, sans en comprendre la raison, il arrive que nous ne sentions pas un patient. Que celui-ci nous inquiète par l’exigence qu’il semble dégager, son autorité, etc… Nous finissons par nous mettre une pression du résultat difficile à gérer. Par nous contraindre à nous focaliser sur la douleur, quand ce qui l’a causée peut se retrouver à l’opposé du corps. Cela nous entraîne dans un cercle vicieux, jamais bénéfique au patient. Une grande source de peur supplémentaire.

Il faudra ajouter à cela, par la suite, la peur d’avoir manqué un diagnostic chez un patient, la peur de ne pas avoir assez de patients dans notre agenda, la peur d’en avoir trop et de ne plus pouvoir les gérer, la peur de nos cotisations sociales, la peur de ne plus pouvoir gérer notre vie personnelle, etc… Nous faisons un métier de soin, probablement le métier le plus incertain qui soit. Le moins sécurisant. Nous travaillons avec des vies humaines, des maladies, des douleurs, et nous devons les gérer avec assurance et maîtrise. Eh bien non, comme tout le monde nous avons nos peurs et nos démons, mais nous finissons par les apprivoiser et marcher avec eux main dans la main sur notre chemin. Et ça, c’est précisément ce que l’on oublie d’enseigner. Que nous aussi, enseignants, nous avons eu peur, et avons peur encore aujourd’hui.  Qu’il nous est arrivé à nous aussi d’en accuser aveuglement nos enseignants. D’avoir hésité à changer de voie. D’école. De ville. De vie. Qu’aujourd’hui encore c’est parfois dur, mais que la beauté d’une profession de santé suffit à elle seule à contrebalancer nos angoisses. A nous permettre de renouer un lien profond avec notre humanité, et de rentrer chaque soir convaincus d’être à notre bonne place. Et que ce sont nos peurs qui nous poussent à être toujours plus alertes, plus sécurisants, et plus efficaces. Qui a dit que la peur ne pouvait pas être un moteur. C’en est un, si puissant quand elle est maîtrisée.

Alors c’est bien entendu, nous ferons des efforts pour parler avec plus de pédagogie à nos étudiants. Nous tenterons de venir travailler en laissant nos soucis derrière nous et toujours de bonne humeur (oui car les profs sont des super héros c’est connu) et nous ferons des efforts sur la notation. A condition bien sûr que nos plus jeunes réalisent que nous ne sommes pas les bourreaux de leurs illusions, et les responsables de leur peur. Nous avons peur de soigner, car nous avons peur de ne pas soigner. Et il est de notre devoir de nous demander, à chaque instant de notre carrière, pourquoi nous ne sommes pas toujours à la hauteur. Et la réponse ne peut venir que l’intérieur.