19/7/17 – Peur sur la ville

« Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir. »

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Je me souviens adolescent d’un bien mauvais film de genre, Le Dentiste, dans lequel un maniaque du scalpel torture ses patients sur sa table de pratique. Comme si nous avions besoin de plus de raisons de craindre notre dentiste. A ce jour, aucun film ne met en scène d’ostéopathe malveillant, pour autant une certaine appréhension, pour ne pas dire phobie, subsiste encore dans la tête de certains, et j’en ai fait l’expérience aujourd’hui.

L’expérience est banale et commence samedi dernier. Un homme prend rendez-vous pour son épouse, « boquée du cou ». Nous réservons un créneau pour ce matin. Hier soir, SMS du mari me disant, je cite tel quel : « Bonsoir, mon épouse préfère consulter un médecin d’abord, comme c’est aux cervicales, nous préférons annuler le RDV de demain. » L’emploi du temps étant chargé je ne m’en offusque pas et réponds que je comprends, bien que je pense que la thérapie manuelle serait plus efficace. Ce matin, nouveau message de l’époux : « Finalement la douleur est insupportable, peut-elle toujours passer ? » Je trouve un créneau que je propose, et reçois quelques minutes plus tard comme réponse : « Pardon mais mon épouse ne se sent pas de venir. » Ok, je viens de comprendre.

Je comprends que ces atermoiements n’ont rien à voir avec l’efficacité de ma pratique par rapport à l’approche médicale, mais qu’ils ont pour origine une peur de la manipulation. Cette fois-ci, plus de SMS, j’appelle directement. Je tombe sur lui et demande à parler à sa femme directement. Ses propos confirment mon intuition, elle est terrorisée à l’idée de se faire manipuler les cervicales. Je discute avec elle en expliquant que d’une part, une manipulation cervicale bien réalisée, dans de bonnes conditions, et précédée d’un examen minutieux et adapté, n’a rien de dangereux ni même de douloureux. Et d’autre part qu’il nous est tout à fait possible d’utiliser des techniques dites « douces » pour suppléer à celles dites de « cracking. » Elle semble rassurée et se présente entre deux patients à 10h.

Il existe à mon avis deux raisons de craindre son ostéopathe. La première résulterait d’une manipulation passée mal vécue (ou d’un proche rapportant une mauvaise expérience), la seconde d’une peur irrationnelle de ce que représentent nos techniques. Et je me dis au fur et à mesure de la séance qu’elle n’est sûrement pas la seule à nous craindre, que d’autres ont pu par le passé se laisser aller dans mes mains sans oser me révéler leur appréhension. J’insiste alors une fois de plus sur notre devoir d’explications, de communication avec nos malades. Nous connaissons nos méthodes par cœur, eux qu’une infime partie d’entre elles.

Plus la séance avance et plus je la sens en confiance et sereine. A tel point qu’elle me rapporte durant la séance se sentir « idiote d’avoir eu peur » pour « si peu ». Mais madame, c’est une bonne chose d’avoir peur. De craindre de ne pas avoir choisi le bon praticien. La bonne médecine. Le bon procédé. Je peste trop souvent contre ceux qui laissent leur santé dans les mains des « autres », sans chercher à prendre soin d’eux, oubliant qu’ils sont leur propre docteur. Ce que j’aurais dû vous dire, c’est que je suis fier que vous vous écoutiez suffisamment pour accepter votre phobie de la manipulation, que vous osiez la communiquer, et que par conséquent vous soyez si attentives à vos besoins. Pardon, j’aurais dû vous dire tout cela durant votre soin. Je suis heureux d’avoir été dans un bon jour, me permettant ainsi de comprendre vos angoisses, qui vont au-delà de la simple peur de l’inconnu. Si votre praticien vous a été recommandé, sachez que vous serez entre de bonnes mains. Nous prenons soin de nos patients comme s’il s’agissait de nos proches. Car la réalité économique nous force au résultat, et que nous aimons tous le travail bien fait.

N’ayez, en tant que patient, jamais honte de confier vos doutes et vos appréhensions à un professionnel de santé, il comprendra et agira en conséquence. Et nous, soignants, n’oublions jamais que le corps de chaque patient est unique et précieux. Respectons-le en commençant par rassurer l’esprit. Même si notre pratique entre dans les mœurs et commence enfin à se normaliser, nous avons encore un peu de chemin à parcourir.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

4/1/17 – J’ai mal mais c’est normal (2/2)

« De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. »

Il y a quelques jours, je revenais sur le diktat de la douleur pendant les règles, afin d’aborder un sujet qui me tient à coeur, la représentation de la douleur par le patient lui-même. J’aimerais élargir la réflexion en me basant sur deux cas assez classiques que nous rencontrons tous les jours au cabinet, afin de démontrer les effets pervers de ce qu’on appelle l’Evidence Based Medecine (ou Médecine Basée sur l’évidence, qui considère que ce qui n’est pas mesurable n’est simplement pas).

Le premier cas concerne un patient qui se plaint d’une lombalgie. A l’interrogatoire je m’aperçois qu’il souffre aussi d’arthrose au genou (gonarthrose). Je lui demande s’il souhaite que je m’occupe de cette douleur, ce à quoi il me répond naturellement « oh non j’ai de l’arthrose, je dois juste faire avec la douleur. » Une notion fondamentale dans l’éthique médicale rappelle pourtant qu’on ne soigne jamais une image ou un résultat clinique, mais bien un patient. Pour qu’il pense être naturel d’avoir mal au genou, ce dernier s’est probablement identifié à sa maladie. Or, de deux choses l’une. Premièrement il n’y a parfois aucune corrélation entre le résultat d’une analyse et une symptomatologie. Comprendre que vous pouvez tout à fait avoir de vives douleurs sans qu’un IRM ne révèle aucune anomalie, quand à l’inverse un scanner peut mettre en évidence une importante hernie discale sans que vous ne ressentiez la moindre gêne. Dans le cas de mon patient, il y a une douleur au genou, certes, de l’arthrose visible à la radio, c’est une évidence, mais rien ne peut avec certitude nous permettre de corréler ces deux éléments.

Deuxièmement, si ce principe n’est pas expliqué correctement au patient, celui-ci peut alors s’identifier et finir par se confondre avec sa radio. De « j’ai de l’arthrose », l’esprit retient alors « je suis arthrosique », et la nuance est colossale. Se dire qu’il est lui même arthrosique et que la douleur est inhérente à l’arthrose le place dans une forme d’effet Nocebo qui ne lui permettra jamais de sortir de ses douleurs. Nous passons parfois (à tort) pour des magiciens simplement parce que notre vision est opposée sur ce point de vue là à celui de la médecine. Ce qui nous importe ce n’est pas le résultat de l’examen, mais l’analyse faite par nos mains corrélée avec les examens complémentaires et les informations du patient. En aucun cas sans leur coopération.

Le second cas concerne quelques uns de mes patients mais aussi une de mes amies, E., qui souffrent d’une maladie inflammatoire chronique. Comprenez une maladie qui touche de nombreuses articulations et organes, et se manifeste par des symptômes diurnes comme nocturnes, majorés à presque tous les mouvements et rarement calmés par le repos. Parmi elles on comptent notamment la SPA (Spondylarthrite Ankylosante), la PR (Polyarthrite rhumatoïde), et bien d’autres que la fibromyalgie devrait bientôt rejoindre quand on l’aura mieux comprise et reconnue. Ces patients souffrent souvent de nombreux mois, voire années, avant qu’un diagnostic soit enfin posé, tant la multiplicité des tableaux cliniques est variée et rend la reconnaissance compliquée de ces pathologies.

Le diagnostic s’impose d’abord comme un réel soulagement. Nombre d’examens étant revenus négatifs, les patients doutent souvent d’eux, se demandant si la douleur « ne viendrait pas de leur tête ». Mais une fois la pathologie nommée, on les entend souvent prononcer des mots ressemblant à ceux-ci : « j’étais sûr que j’avais quelque chose, je croyais que j’allais devenir fou. » Personne d’intelligent n’en aurait pourtant douté. On ne souffre pas chroniquement des mêmes symptômes sans raison, j’en suis convaincu. La spirale négative de la souffrance peut alors se briser, ce qui est un élément fondamental de la guérison, mais qui peut laisser place à une autre spirale bien plus vicieuse et perverse.

En effet à partir de ce point, les patients ont tendance à justifier toute sensation désagréable par l’existence de leur maladie chronique. « J’ai mal mais c’est normal j’ai une SPA. » Pourtant, rien ne dit que c’est bien la maladie qui leur fait mal à cet instant. Il peut s’agir d’une fatigue passagère, d’une conséquence d’une mauvaise posture, d’un désalignement vertébral, etc… Mais le patient peut alors vivre sa douleur comme une fatalité inhérente à sa pathologie, et c’est à ce moment qu’il faut lui rappeler qu’avoir mal n’est jamais une fatalité. On peut souffrir d’une maladie chronique sans la subir au quotidien. La solution n’est d’ailleurs pas si coûteuse en temps ni énergie, car elle ne vient pas d’une aide extérieure mais de la force (ou l’énergie) vitale du malade. Aller mieux est u état d’esprit. C’est s’autoriser d’avoir le droit d’avoir mal, de pouvoir en parler librement sans être jugé, de s’accorder plus de temps pour soi, adapter ses horaires, se faire masser, se balader, etc… La maladie, oui, mais la force vitale du patient avant tout.

Je mets fin à ce diptyque en espérant avoir été assez clair sur mes intentions. ne laissez pas vos proches (ou vous même) se cacher derrière un événement extérieur pour se justifier de ses douleurs. Avoir mal n’est pas une fatalité. Souffrir, c’est une forme de communication avec le corps qui ne demande qu’une chose, qu’on décrypte correctement son message codé afin de continuer à avancer sereinement avec lui. La norme n’est pas la douleur, ni la difficulté. Il est temps que nous nous réconcilions avec nous même.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

28/12/16 – J’ai mal mais c’est normal (1/2)

« La contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. »

En début de semaine, je reçois une trentenaire au cabinet souffrant d’une lombalgie intense. Je l’examine sous tous les profils, l’allonge sur la table, et commence mon examen palpatoire. A ma surprise, alors qu’elle ne semblait présenter aucun signe à l’interrogatoire, je retrouve de grandes tensions sur le système abdomino-pelvien. Je reprends ma routine de questions, en étant cette fois plus précis, et plus insistant. On en apprend des choses, quand on aide le patient à réaliser que tout ne va pas toujours au mieux.

Et en effet, L. me confirme qu’elle a toujours eu des règles très longues et très douloureuses, mais que « c’est bien normal d’avoir mal pendant ses règles ». C’est une phrase qu’on a l’habitude d’entendre, que ce soit pour ce cas gynécologique, ou tout autre type de douleur. Je reviendrai d’ailleurs sur cette réflexion dans le prochain article, au sujet de la fibromyalgie et des maladies inflammatoires chroniques. Mais reprenons avec L. Cette dernière me dit ne jamais avoir changé ni de gynécologue, ni de pilule depuis près de dix ans. Qu’elle est fatiguée de la pilule, perd l’habitude de la prendre tous les soirs car elle n’a pas de rapports sexuels actuellement, et trouve la démarche contraignante.

Il est de ces contre-vérités qui ont la vie dure, en France. La multiplicité des pilules contraceptives doit permettre à toute femme choisissant d’utiliser ce moyen de contraception de vivre ses périodes de règles de façon la moins désagréable possible. On me dira qu’il existe des tonnes d’autres moyens de contraception féminins, entre l’implant, le stérilet, et j’en passe, mais le fait que l’on me fasse souvent ces réflexions me fait réaliser deux choses. La première étant qu’il s’agit bien là d’une vision sexiste de la société. Car la contraception devrait être un effort bilatéral du couple hétéro et homo. Les contraceptions masculines existent, mais ne sont, préservatif mis à part, presque jamais proposées, et on finit par considérer socialement normal que ce soit à la femme de se préoccuper de ces questions. Après tout, c’est elle qui portera un jour un enfant, si tel est son choix. Cette évidence finit par entrer dans la tête d’à peu près tout le monde, en résulte une forme d’obligation contraceptive chez la femme qui ne peut pas l’aider à s’approprier pleinement son corps.

La seconde étant que oui, il existe des moyens de contraception moins douloureux que d’autres. Que oui, si vous tombez sur un bon gynécologue, il doit prendre en compte votre douleur comme un effet indésirable à corriger. Et que non, souffrir le martyr de ses menstruations n’a rien de normal. L’on serait capable de gérer aujourd’hui médicalement une rage de dents, des effets secondaires de chimiothérapie, des infections bactériennes violentes, mais pas des douleurs menstruelles ? Soyons sérieux, nous avons cinquante ans de retard, et les professionnels de santé doivent réagir à chaque fois qu’ils entendent ce genre de phrases. Non, quel que soit le motif, avoir mal n’est pas normal. Tout le monde ne souffre pas d’une même affection.

Cette normalité provoque une effet indésirable assez fort et contre lequel il est difficile de lutter. Si le patient accepte sa douleur comme un fait absolu, il n’a aucune raison de lutter contre. Faites une tâche sur le mur de votre colocataire, rentrez lui dans la tête que la tâche est indélébile, il y a de fortes chances pour qu’il n’essaie même pas d’essuyer. Le cerveau est une machine modulable et manipulable à souhait. Et si l’on nous a programmé pour penser que souffrir était inhérent à la vie, salvateur, et que souffrir, c’est « déjà ressentir quelque chose », l’on doit pouvoir nous programmer à prendre conscience de l’inverse. Vivre sans douleur (ou avec des douleurs modérées), c’est être plus au contrôle de soi, de sa vie, de ses émotions et de son destin. La douleur est un phénomène transitoire, l’information d’un danger envoyée par le corps, qui n’a plus de raison d’être une fois le bon message décodé.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

21/11/16 – Maternité impossible

« Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? »

Avec l’accord d’un psychothérapeute travaillant en ville, je me permets de vous raconter l’histoire étonnante d’une sexagénaire venant me consulter depuis un an et demi. La première fois que je l’ai rencontrée au cabinet, celle-ci m’a fait part d’une demande étrange, l’aider à tomber enceinte. Il n’est pas rare que les gynécologues nous recommandent à des patients homme ou femme souffrant de troubles de la fertilité d’origine idiopathique ou anatomique. Étonné, je lui demande son âge à nouveau. Elle me le confirme, 62 ans. Je lui demande naturellement si elle est déjà ménopausée, elle me répond que oui. Un cours de physiologie s’impose.

Je lui explique qu’elle n’a aujourd’hui plus d’ovocyte de disponible, et que tomber enceinte est désormais impossible naturellement. Entonnement, tout ce que lui raconte, elle semble le savoir déjà. Face à ma surprise, elle me cite un article lu sur je ne sais quel site Internet malhonnête qui faisait l’état de femmes qui, passées 60 ans, parvenaient miraculeusement à tomber enceinte. J’ai beau lui expliquer que ces femmes partagent sans doute le point commun d’avoir connu une ménopause tardive, et que l’exemple n’est jamais la règle, mais rien à faire, elle n’en démord pas et requiert mon aide pour l’aider à tomber enceinte.

Je la prends en charge comme je prendrais en charge une jeune femme ou un jeune homme souffrant de troubles de fertilité. En travaillant les structures osseuses du bassin, et avec quelques manipulations viscérales. En revanche en fin de consultation, je lui impose d’aller voir un psychothérapeute et lui donne un nom au hasard dans l’annuaire (je n’avais jusque-là jamais collaboré avec eux dans mon nouveau cabinet). Je lui dis que je refuse de la revoir tant que sa thérapeute ne me confirme pas qu’ils aient bien travaillé ensemble.

Deux années ont passé depuis, et devinez, je la reçois de nouveau en fin de semaine dernière. J’appelle la psychologue qui m’explique qu’elle a fait beaucoup de chemin, qu’elles ont beaucoup travaillé ensemble sur la notion de maternité, etc… Pourtant, à 63 ans et désormais dix ans après sa ménopause, ma patiente me revient avec l’exacte même demande. L’aider à tomber enceinte. En en reparlant avec ma consœur, celle-ci semble surprise, et finit par me lâcher qu’elle est finalement toujours dans le déni, et se sent terriblement déçue des résultats de ses analyses. Elle terminera d’ailleurs notre conversation par un très dur « Parfois le déni est plus fort que tout », sorte de conclusion défaitiste qui a l’air de la marquer.

Je suis convaincu que cette histoire cache quelque chose, alors je creuse le plus possible. Il apparaît que ce désir maternel a toujours existé chez elle, mais qu’un cancer de l’utérus très jeune (35 ans) a rabattu totalement les cartes des plans de sa vie. En sautant quelques étapes, sachez qu’elle a connu trois rechutes, une vingtaine de chimiothérapie dans sa vie, et n’est considérée comme guérie que depuis une dizaine d’années tout au plus. La maladie l’a considérablement éloignée de sa vie amoureuse et sexuelle, par « honte de ne pas pouvoir offrir un enfant à un homme » comme elle me le rapporte.

Je commence à connaître la vie de ces habitants des campagnes. Et à réaliser certaines choses qui me sont douloureuses. Fonder une famille semble leur seule préoccupation, un devoir inconscient si fort qu’il n’est pas rare (j’use d’euphémisme) de rencontrer des jeunes filles mineures déjà maman. Un poids sociétal impossible à porter lorsque le corps vous impose de penser à vous en priorité avant de penser à offrir un bébé à un homme. Et cette formulation désastreuse ! Offrir un enfant à quelqu’un ? Dans quelle société misogyne considère-t-on que le bébé n’est pas le fruit de deux personnes, mais un sacrifice obligatoire de la femme à l’homme ? On croit rêver. Qu’on se comprenne, je suis convaincu que ma patiente est malade. Dans son corps mais aussi dans sa tête. Mais une partie de moi reste persuadé que la société dans laquelle elle baigne ne peut être que catalyseur de ce type de troubles psychiatriques.

Elle ne sera jamais maman. Et ça n’est, de façon neutre et détachée, nullement ni un drame, ni une erreur de vie. Cependant, pour elle, ça veut tant dire. Je ne sais pas si elle réalisera un jour qu’il lui faudra faire le deuil d’enfanter un jour, mais ce jour-là, nous, son équipe soignante, auront grand intérêt à être particulièrement présents et à son écoute.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

03/11/16 – Nocebo, les mots qui fâchent

« De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. »

En donnant cours à mes étudiants, je me suis aperçu de deux choses, qui feront l’objet de deux articles séparés. Ils ont tendance à dévaluer l’effet placebo et à ignorer au contraire totalement l’effet nocebo qu’ils peuvent éventuellement provoquer. J’aimerais partager avec vous ce début de réflexion qui devra être complété au fur et à mesure de vos remarques, que vous soyez patients ou praticiens de santé.

L’effet nocebo, finalement peu connu du grand public, est un phénomène qui pousse le patient à diminuer les effets de son soin. Ses causes sont multiples, la principale étant le fait qu’il ne croit pas en la thérapie qu’on lui propose. De nombreuses études le prouvent, si vous ne croyez pas en votre thérapie, celle-ci sera nettement moins efficace, pour ne pas dire totalement inefficace. En ostéopathie, cela pourrait se traduire par le type de soins que nous choisissons. Un patient ayant besoin à tout prix de se sentir craqué, ne réagira presque pas à une consultation utilisant presque exclusivement du crânien. C’est la raison pour laquelle j’incite toujours les futurs praticiens à se familiariser avec tout type de technique, structurelle ou fonctionnelle.

Mais cela se traduit également dans le choix des mots utilisés. Je vous recommande vivement le superbe article de Laurent Fabre que vous trouverez à cette adresse : https://gestiondeladouleurenthrapiemanuelle.wordpress.com/2016/10/09/premier-article-de-blog/

Il préconise avec sagesse de ne jamais utiliser de mots pouvant laisser suggérer au patients que ceux-ci ne seraient pas maîtres de leur corps. Il donne en exemple une liste de phrases à éviter comme « votre vertèbre est déplacée », « vous êtes totalement tendus », etc. Des phrases qui suggèrent deux choses, d’abord une forme de culpabilité (après tout on ne fait pas exprès de se sentir tendus ou angoissés) et ensuite l’idée que le corps peut n’en faire qu’à sa tête. C’est parfois vrai, mais quand on est convaincus d’être aux commandes de nos douleurs, on finit par les maîtriser facilement.

Le choix de nos mots est fondamental car ils résonnent dans la tête du malade, parfois jusqu’à son inconscient. Ainsi, en fin de consultation, il n’est pas rare que mes étudiants concluent leur consultation par la triptyque suivante « J’espère que ça ira mieux », « Si ça fait encore mal reprenez rendez-vous » ou encore « Je ne sais pas trop si ça ira mieux ». Il faut apprendre à mettre les patients dans une forme de réflexion positive, toujours optimiste, ne laissant pas de place au doute. Car si même le professionnel de santé ne paraît pas convaincu par sa thérapie, comment voulez-vous que le patient le soit ? Il rentrera naturellement chez lui convaincu que quelque chose cloche encore, ou que son cas est trop compliqué pour aller mieux rapidement.

La phrase « Si vous avez encore mal reprenez rendez-vous » est selon moi aussi négative et perverse. Elle sous-entend que le patient pourrait ne pas aller mieux. La formulation à adopter dans ces cas devrait plutôt ressembler à « Maintenant que nous avons travaillé sur la douleur en elle-même, j’aimerais vous revoir dans quelques jours pour refaire un point avec vous, et continuer à travailler sur la cause de son apparition. » Le malade comprend alors que la douleur devrait diminuer progressivement, et que l’ostéopathe est avant tout là pour lui permettre de redevenir maître de son corps.

Je comprends qu’être étudiant, c’est faire face à une multitude de remises en questions difficiles, et qu’il est presque impossible de se sentir alors en confiance (l’est-on jamais ?). Mais l’enseignement devrait passer par ce genre de cours et d’informations essentielles à une bonne prise en charge. Car étudiant ou praticien confirmé, le patient s’adresse à un professionnel de la santé, ignore souvent la différence d’expérience, et attend des résultats avant tout. Des résultats dont il est le premier responsable, ne l’oublions jamais.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

9/10/16 – L’honnêteté intellectuelle

« Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller »

Ma première année dans mon nouveau cabinet fut essentiellement consacrée aux soins de personnes âgées, troisième voire quatrième âge.  Une patientèle avec laquelle je me suis toujours senti naturel, curieux de leur vie et de leurs expériences passées. Mais depuis le début de l’année 2016, l’âge moyen de mes patients a chuté considérablement. Et pour cause, environ un tiers d’entre eux est composé de nouveaux-nés. Je n’ai pas reçu de formation particulière pour ces sujets si uniques et délicats à manipuler, mais il faut croire qu’avec le temps je finis par me sentir de plus en plus à l’aise avec eux. Et je me rends compte que les relations avec les parents (souvent les mères en l’occurrence, les pères n’étant malheureusement que rarement présents lors des séances) sont essentielles lors de cette prise en charge. Je reviendrai très vite sur le rapport humain avec eux dans un prochain article, je souhaite aujourd’hui évoquer la question sous l’ordre financier.

Il est intéressant de noter qu’il est parfois difficile de faire accepter un rendez-vous de suivi à un adulte, quand c’est d’une facilité déconcertante avec les enfants. Osons le dire, le sentiment de culpabilité d’une mère est beaucoup trop facile à titiller. Si je lui annonce avoir besoin de voir son loulou 5 fois, à n’en pas douter, elle me l’emmènera ces 5 fois au cabinet. Dans une période où les temps sont durs pour tout le monde, la tentation peut être grande. Il en va alors de la responsabilité éthique du praticien de juger avec mesure le nombre de séances qu’il juge nécessaires. Et, soyons honnêtes, les motifs de consultation compliqués chez les nourrissons sont rarissimes. La constipation, les régurgitations, les crises de larmes ou les colères, rien de tout ça ne nécessite une prise en charge sur le long terme.

Pourtant, certaines mères me racontent leur expérience passée avec d’autres ostéopathes qui ont vu leur premier enfant. Et certaines choses me surprennent, voire me choquent. Vendredi matin, l’une d’elles me disait que son ostéopathe préconisait de voir l’enfant une fois tous les mois pairs de sa vie jusqu’à ses 18 mois, autrement dit 9 séances. On croit rêver. C’est évidemment sans compter les séances supplémentaires prises pour la mère, car, comprenez-vous, « il faut bien 4 ou 5 séances pour se remettre d’un accouchement, non ? » Non. Qu’on s’entende bien, je n’émet aucun jugement de valeur vis à vis de ce confrère. Et je ne participe pas à la course à la guérison la plus rapide. Certains patients ont besoin de nous voir 3 fois pour guérir, quand pour d’autres une seule fois suffit. Je remarque simplement qu’il est aisé d’adopter l’attitude d’un responsable d’une secte pour manipuler aisément le parent inquiet de l’avenir de son enfant.

La palpation implique la subjectivité de celui qui touche (et de celui qui est touché sans doute). Une personne extérieure qui n’aurait pas développé l’intelligence de sa main ne pourrait en aucun cas contredire vos sensations personnelles. Alors, annoncer à une mère que le crâne de son enfant est « intensément bloqué » et déclarer séance après séance que les progrès sont évidents mais pas assez importants pour arrêter les soins, relève de la pure malhonnêteté intellectuelle.Mais étrangement, quand il s’agit d’un enfant, l’adulte ne nous émet jamais le reproche ou le doute de devoir le faire revenir. L’ostéopathie est encore jeune et souffre toujours dans sa guerre contre la médecine, qui a rendu certains de nos plus anciens confrères méfiants pour ne pas dire belliqueux à l’égard de l’Ordre des Médecins. Nous sommes la nouvelle génération, nous devons briser ce cycle à tout prix, et pour cela, nous avons besoin de nous imposer un sérieux des plus grands, à tout instant.

La sensation du travail bien fait, et fait honnêtement, devrait amplement nous suffire à nous conforter dans nos pratiques respectives. Bien sûr qu’on aimerait tous vivre de plus, plus aisément, mais la période n’en est pas encore pour notre profession aux considérations financières. Nous devons nous imposer une morale de tous les instants afin que l’ostéopathie continue de rayonner en France et de par le Monde. Il n’est pas acceptable de jouer avec l’émotion de l’autre pour le contraindre au rendez-vous forcé. L’ostéopathie périnatale est belle, pleine de promesses et si efficace, ne la ternissons pas par des velléités économiques. Les vérités comprises par nos mains ne devraient jamais être corrompues, et la reconnaissance de notre métier ne passera que par notre sens des responsabilités à tous.

03/10/16 – Ces jours difficiles pour tous

« On n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction. »

Je retrouvais ce soir l’une de mes trois classes de 3ème année avec impatience et plaisir. J’avais beaucoup apprécié les rencontrer et être en leur contact trois semaines auparavant. Notre programme du jour est, en plus de cela, particulièrement léger, une révision des deux premiers techniques sur les côtes apprises depuis le début de l’année. J’adore ça, on va pouvoir parler de clinique, de leur métier, je vais pouvoir continuer à éduquer leur main, leur esprit critique, et continuer à les voir progresser.

La première partie du cours se passe bien, un mélange de théorie et de pratique qui n’a pas l’air d’en ennuyer trop. Mais lors de la deuxième heure, deux événements finissent par me marquer. Deux jeunes filles, pendant les révisions de leurs techniques, se mettent à pleurer, pour des raisons différentes, à 20 minutes d’intervalle. Avec la crise violente de la semaine dernière, je commence à me poser des questions.

Mettons de côté le fait que les côtes soient des os reliés à des émotions particulièrement fortes : la peur, l’amour, le rapport à soi et à l’autre. Les pleurs de ce soir sont des larmes de fatigue. Déjà. Alors que les cours ont repris il y a moins d’un mois. Certains d’entre eux semblent en effet épuisés, et cette situation n’est pas normale. Sans doute que pour faire des grandes études, il faut de l’argent, et que lorsque la cellule familiale ne peut pas tout assumer seule, les vacances sont avant tout consacrées à remplir le porte feuille pour pouvoir subvenir à ses besoins essentiels.

Qu’est-ce qui est arrivé à notre société ? Qu’est-ce qui a fini par se passer pour que l’on considère normal l’anomalie du burn-out et de la dépression. Comment en est-on arrivés à décourager et à vider de leurs forces vitales des jeunes adultes qui devraient encore baigner dans une forme d’innocence ? J’ai bien des réponses à ces questions, mais je ne veux pas trop lorgner du côté de la sociologie sur ce blog. De toute façon, ceux qui me connaissent savent quel est le fond de ma pensée. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce que l’on peut faire pour remédier à cela.

L’enseignement doit absolument redevenir un jeu, et venir à ses cours doit être un plaisir. Plaisir d’apprendre, pour soi, sans jamais se sentir en compétition avec qui que ce soit. Plaisir de se sentir progresser en tant qu’ostéopathe, mais aussi humainement. Alors je leur donne à travailler des exercices élémentaires de palpation, leur rappelle que quand ils se manipulent entre eux ils se soignent déjà, qu’ils sont déjà bons dans ce qu’ils font, et qu’ils sont importants pour nous les enseignants. Mais surtout, importants pour moi.

Je ne veux pas d’une année difficile pour eux, je veux les voir s’accomplir et trouver les clés de la réussite, concernant leur vive professionnelle mais aussi personnelle. Je leur rappellerai autant que possible qu’il n’y a rien d’important dans les études. La seule chose qui compte vraiment, c’est que le printemps fleurisse dans nos cœurs. Car on n’avance nulle part lorsque l’on est blessé, ou alors dans une mauvaise direction.

C’est un lien particulier qui nous lie, où je serai toujours distant, mais si proche d’une certaine manière. Leur faire voir leurs enseignants comme des accompagnateurs bienveillants plus que comme des possesseurs de savoir me paraît essentiel. Car ma réussite, ce sera la leur. Il n’en sera jamais autrement. Ce soir, C. et C., je suis heureux que vous ayez eu le courage de pleurer, et le courage de m’avouer combien c’est difficile. C’est difficile pour moi aussi, pour nous tous, et nos sourires ne déguisent rien. Mais ensemble, nous irons loin, bien plus loin que vous ne l’imaginez. Personne n’est jamais seul.