L’effet miroir

« Il me dit se méfier de tout le monde, avoir du mal à développer plusieurs amitiés à la fois, se satisfaire de journées entières enfermées à lire toute la journée, et d’une ou deux sorties par mois avec les deux ou trois personnes qui comptent réellement pour lui. C’est à ce moment-là que ça me frappe et me blesse profondément : ce patient, c’est moi. »

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Ce jeudi, je reçois au cabinet un jeune homme de 29 ans, peu sûr de lui au moment de prendre RDV au téléphone. Il me fait répéter plusieurs fois l’heure et le lieu de sa séance, puis me demande confirmation à plusieurs reprises par SMS. Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en le rencontrant, mais je craignais un patient prêt à me prendre beaucoup d’énergie. Il n’en fut rien, et je regrette amèrement d’avoir parfois des pensées préconçues sur les personnes que je rencontre, et qui s’avèrent souvent bien plus intéressantes qu’il n’y paraîtrait au premier abord.

Dès son arrivée, je remarque que quelque chose ne va pas. Il se déplace les épaules enroulées vers l’avant, et évite soigneusement mon regard. Lors de la poignée de main, il ne prend même pas la peine de serrer, se contentant machinalement de répéter le geste. Lors de son anamnèse, il me parle de sept zones douloureuses bien distinctes, et me demande de tout vérifier pendant le soin, insistant particulièrement sur ce point. C’est un garçon assez beau, élancé, très réservé, qui a arrêté ses études à des moments cruciaux. Etudiant en sociologie jusqu’au M1, s’étant frotté aux études de philosophie et de psychologie pendant quelques mois, il vit actuellement chez ses parents, et se demande quoi faire de sa vie. Ses réponses à mes questions sont courtes, assez précises, sans aucune fioriture, à tel point que je me suis dit qu’exceptionnellement, peut-être il ne fallait pas que je lui parle trop pendant que je le manipule.

Malgré cela, le naturel revient au galop, et je ne peux pas m’empêcher d’évoquer avec lui des sujets qui me paraissent fondamentaux. La qualité de son sommeil, son appétit, ses passions, ses angoisses. Sans surprise, il me révèle traverser un état dépressif très violent depuis plusieurs années, mais s’interdit toute prise en charge médicale contre ses symptômes. Il semblerait que le mal soit de toute façon assez profond. L’anxiété qui le lacère trouve des origines complexes, issues d’un mélange entre le dégoût et la peur de l’humanité, et la peur panique de ne plus pouvoir en faire partie. Il me dit se méfier de tout le monde, avoir du mal à développer plusieurs amitiés à la fois, se satisfaire de journées entières enfermées à lire toute la journée, et d’une ou deux sorties par mois avec les deux ou trois personnes qui comptent réellement pour lui. C’est à ce moment-là que ça me frappe et me blesse profondément : ce patient, c’est moi.

A partir de ce moment, tout prend une tournure compliquée. Je me sens mal à l’aise, et au fur et à mesure qu’il prend confiance à mon contact et s’autorise à me révéler de plus en plus de choses, c’est moi qui me renferme petit à petit. Je me revois, il y a quelques mois de ça, à lutter contre des états d’âme violents et déraisonnés, tout proche de l’isolement. Je me revois douter de moi, sentir que je me perds dans cette vie, et me demander si tout abandonner ne serait pas plus facile que de me battre. Le temps est long. Pourtant, je n’interromps pas la consultation, que je laisse même durer au-delà du nécessaire.

Pour soigner mon malaise, je décide de parler de nouveau, et de noter avec lui un certain nombre de points qui pourraient l’aider à sortir de cette mauvaise passe. Sortir est difficile pour lui ? Il pourrait s’ouvrir à ses amis proches pour les inciter à la retrouver chez lui. Son besoin de solitude est grand mais il se sent dépérir une fois enfermé toute une journée ? Pourquoi ne pas marcher quelques minutes tôt le matin ou tard le soir quand plus personne ne peuple les rues. Il ne se reconnaît plus dans son corps ? Changer son alimentation peut parfois s’avérer décisif, tant on a tendance à s’oublier dans la malbouffe. Des conseils évidents auxquels tout le monde pense, mais qui nous échappent totalement quand on est enlisés dans nos chagrins. Et je sais de quoi je parle.

Une fois de plus, je me sens confronté à ma plus grande difficulté : l’impossibilité de trouver la bonne distance entre mes patients et moi. L’envie surnaturelle de rassurer l’autre et de me comporter comme un ami à ses côtés. Oui, sans doute cela apporterait un réconfort, probablement passager uniquement. Alors, je ne déroge pas à mes règles et tente tant bien que mal de garder une posture assez distante. Il me semble, mais je peux me tromper, que c’est surtout d’un œil distant que les malades ont besoin qu’on les considère. Je le sais pertinemment, ce qui ne m’empêche pas, une fois encore, de douter de moi et de ma façon de procéder.

C’est terrible. La consultation se termine, il en ressort soulagé et le sourire aux lèvres, quand je me sens à l’opposé de tout ceci. A mon tour de m’enrouler sur moi-même, de me réfugier dans des morceaux d’opéra mélancoliques et douloureux, de rentrer en conduisant en silence, prenant le soin d’éviter les appels répétés d’un ami, et de me coucher le cœur un peu serré. La dépression, en vient-on jamais un jour à bout ? Probablement pas. Avec un peu de recul et ces quelques lignes, je réalise une fois encore combien nos relations avec nos patients peuvent être réparatrices. Combien ils nous aident à nous connaître nous-mêmes, quand on leur en laisse la possibilité. Être le gardien de ces personnes n’est absolument pas notre rôle. Mais la bienveillance thérapeutique que l’on dégage suffit parfois à changer beaucoup l’opinion que l’autre peut avoir de lui-même. De mon côté, tant que je trouve les réponses seul, je m’estime heureux. Mais il se pourrait bien qu’un jour, je sois celui-là, sur l’une de vos tables, renfermé sur lui-même, demandant qu’on l’aide à reprendre confiance en son existence.

Merci pour la lecture de ces quelques lignes.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

6/4/18 – Colères divines

« Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes. »

Yousra a tout juste cinquante-cinq ans. Vivant à une cinquantaine de kilomètres du cabinet, elle est en ce moment en ville chez sa tante, dont elle partage la chambre. C’est une femme élégante, souriante mais paraissant introvertie, qui souffre de douleurs tout le long du dos. Les épaules sont prises, les genoux lui font mal, elle souffre d’insomnies chroniques et a perdu tout appétit récemment. D’après ses dires, en quelques mois, elle aurait perdu une vingtaine de kilos. S’occupant de chambres d’hôtes, elle aurait arrêté toute activité professionnelle depuis début décembre. Depuis, elle se décrit comme quelqu’un sans passion ni goût pour quoi que ce soit, et me décrit un ennui permanent qui la « ronge de l’intérieur ».

Il ne faut pas beaucoup plus d’indices pour comprendre qu’elle souffre au moins autant moralement que physiquement. Avant de passer sur la table, après mes questions d’usages, elle me révèle qu’elle a perdu son mari au début de l’hiver « par sa faute », la voix basse. Lui proposant d’échanger ensemble autour de ce sujet, elle me répond que non de la tête, et précise qu’elle a surtout besoin de se libérer de ses tensions physiques. Je n’insiste pas.

Pourtant, quelques instants seulement après s’être allongée sur la table, elle se met à grincer des dents et à respirer fort. Je reconnaîtrais ces symptômes à des kilomètres. Elle s’apprête à faire une crise d’angoisse. Je pose une main sur son épaule, cherche son regard, et lui rappelle qu’elle peut se confier. Ce qu’elle me raconte me fait froid dans le dos.

Je lui ai parlé de ce blog lors de la consultation, et j’ai communiqué mon besoin de raconter son histoire. Elle m’autorise à dévoiler son prénom, mais en aucun cas les circonstances du décès de son mari. En effet, Yousra, par maladresse, est à l’origine de l’accident mortel de son conjoint. Elle n’en dort plus. L’interrogatoire policier s’est semble-t-il affreusement mal passé. Ses trois fils, tous installés au Canada, sont en colère à son égard. La seule personne qu’il lui reste, c’est cette vieille tante malade, pleine d’empathie, qui semble la réconforter comme jamais. Sans une once de jugement. Exactement ce dont elle a besoin.

Nous parlons longuement de l’accident. J’essaie de porter son attention sur le fait qu’être à l’origine de certaines conséquences ne démontre aucunement la notion de culpabilité. Elle semble l’entendre, mais ça ne la console pas. J’insiste sur le besoin de trouve un psychothérapeute qui l’accompagne. Elle se dite prête à se rendre sur Paris pour cela, ça tombe bien, je connais une personne formidable. Tout le long de la séance, elle parvient à contenir ses larmes. Je ne la sens de toute façon pas triste, mais plutôt épuisée. J’imagine qu’elle a déjà pleuré tout ce qui lui restait de larmes.

Et puis, en fin de séance, elle se couvre les yeux de sa main droite. Son diaphragme se contracte pendant la consultation. Je sens qu’elle pleure. Elle déglutit fort, et tente de contenir son chagrin. Je lui propose de me partager ce qu’elle ressent. « J’ai abandonné Dieu », répètera-t-elle pendant de longues secondes. Quand je lui demande le sens de ces mots, elle m’explique se sentir punie pour ne pas avoir prié. Avoir cédé aux « pressions occidentales » concernant sa religion. Habituellement habile avec les mots et les émotions, je ne sais plus quoi répondre.

Sûrement parce que, profondément croyant, je ne suis en revanche pas religieux. C’est une appartenance que je ne comprends pas. La cause de tant de malentendus, de contraintes passéistes, de dogmes. Je reconnais en la croyance en Dieu un grand nombre de vertus, mais la culpabilisation inhérente à certaines pratiques religieuses me dépassent. Comment lui confier ma pensée, c’est juste impossible. J’essaie de lui remémorer la grande clémence dont Allah semble faire dans le Coran. Qu’Il ne lui viendrait jamais à l’idée de punir qui que ce soit. Qu’il n’y a rien de punition divine dans le drame qu’elle traverse. Mais plus que la solitude et l’abandon de sa famille, c’est son abandon à Lui qu’elle craint.

Elle se sent redevable, coupable de s’être éloignée du bon chemin, et plus que jamais seule. Je suis démuni. Comme si affronter le deuil du seul homme qu’elle ait connu ne suffisait, comme si l’éloignement physique et émotionnel de ses fils n’était pas suffisant, il faut qu’elle souffre d’une peur que je ne comprends pas. Une peur irrationnelle à mes yeux, dont je ne comprends pas la portée. Qu’auriez-vous dit à ma place ?

Je redeviens rationnel, autant que possible. Aller sur ce terrain-là ne peut-être que maladroit de ma part. Alors, nous avons regardé ensemble les différents clubs de sa région. Les activités qui pourraient l’intéresser. Elle aime les cartes, et la marche à pied. Ca tombe bien, de nombreuses randonnées sont proposées. Elle ne connaît pas les règles de la belotte ? Elle les apprendra avec son futur groupe. Mais il faut qu’elle sorte, Yousra. Qu’elle s’aère enfin l’esprit, et qu’on la baigne de bienveillance. Je suis intimement touché par son histoire et affligé de son chagrin. Mais aujourd’hui, je n’ai pas d’autre réponse à donner.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

27/12/17 – Ces patients que l’on haït

« Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. »

Durant cette petite période d’absence, je me suis consacré à la rédaction de deux romans chronophages. J’ai bien pensé à reprendre l’écriture du blog, mais rien ne me semblait plus important que mes fictions. Jusqu’à la semaine dernière, où l’une de mes étudiantes a connu un moment difficile en consultation. Le temps de digérer l’événement, je me suis dit qu’il était temps de reprendre le blog où je l’avais laissé.

M est une étudiante idéale. Toujours à l’heure, studieuse, jamais absente, elle ne répond jamais et tire souvent le meilleur des leçons qu’on lui donne. Le genre de personne à ne marcher qu’à la confiance. J’étais assez heureux de suivre une consultation en sa compagnie. Et cette consultation, dix jours après, je m’en souviens encore. Une jeune grand-mère de 60 ans environ, hautement désagréable, dont la passion est, semble-t-il, de dézinguer  n’importe quelle personne appartenant au corps médical. Aussi, au lieu de répondre aux questions de M, on l’entendait déverser sa bile sur les innombrables erreurs médicales qu’elle a vécues (toutes semblent fausses, citons au hasard une opération du sein sans aucune raison médicale avérée). Son attitude met M dans l’embarras. Mes étudiants savent qu’ils doivent tenir une consultation en 45 minutes, et se mettent beaucoup de pression à ce sujet. L’envie de bien faire. L’interrogatoire durera plus de 30 minutes, autrement dit une éternité.

M sort totalement de sa consultation, qu’elle traverse comme une âme en peine. Tout est alors fait mécaniquement. Et pour cause, elle ne supporte pas sa patiente. Lors de notre débriefing final, je lui fais remarquer que son attitude n’avait pas été très professionnelle à son égard. Elle s’effondre en larmes. Je passe quelques minutes à la rassurer, la consoler, lui expliquer qu’il ne faut pas qu’elle s’en veuille, et je lui confie que, moi aussi, il m’arrive de ne pas aimer un patient. Ou parfois pire, de ne pas supporter sa présence.

C’est une situation à laquelle nous sommes tous confrontés, M, sache-le. Ça t’arrivera tant de fois dans ta vie. Avec le temps, il y en a finalement de moins en moins avec lesquels nous sympathisons lors de nos échanges verbaux. Mais tu sais quoi ? Cela n’a aucune importance. Parce que notre métier, ce n’est pas leur apporter une quelconque sympathie. Le devoir de tout soignant, c’est l’empathie au quotidien. Avec chacun. Les plus jeunes, les plus âgés, les handicapés, les rejetés. Leur montrer que, durant l’heure pendant laquelle ils consultent avec nous, ils comptent autant qu’un autre. Leur séance doit être de la même qualité, aussi difficile cela puisse paraître. Mais je t’ai déjà vue par le passé soigner correctement des patients au moins aussi difficiles, alors que s’est-il passé ?

Il s’est passé ce qui nous arrive à tous. Une personnalité odieuse. Quelqu’un qui entre dans un cabinet et est décidé à mettre des bâtons dans les roues de sa propre guérison. Parce que cette dame que tu as reçue ne voulait pas guérir. Tu as consulté avec une personne en colère, venue déverser sa rage, et toi, empathique comme personne, a tout reçu en plein visage. Avec du recul, je me rends compte que tu as fait absolument tout ce que tu pouvais, et j’en regrette mes remarques. Car je repense à Monsieur P, un patient de 34 ans que j’ai une fois renvoyé faire des radios simplement pour ne pas avoir à la prendre en charge. Ou à Monsieur P, 78 ans, qui entre dans le cabinet en me traitant de charlatan, et que je n’ai jamais gardé plus de 40 minutes, quand mes consultations durent toujours (ou presque) une heure. Je n’ai pas non plus oublié Madame S, plus de 80 ans, qui refuse de répondre à mes questions et me répond que je suis un malpoli qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Une patiente à qui je ne pose plus de question à l’anamnèse et que je mets directement sur le dos quand elle arrive, pour ne pas avoir à lui parler.

Vois-tu, moi aussi il m’arrive de rencontrer ces « « cas », infernaux, qui me renvoient une mauvaise image de moi. Me donnent l’impression d’être rabaissé et de ne rien valoir. Et ceux-là, comme ce fut ton cas la semaine dernière, je ne les traite qu’avec un minimum de compassion. C’est mal, et honteux. Mais tu sais quoi, je suis un être humain. Et je fais toujours le maximum avec l’énergie qui me reste. La vie, ce n’est pas que mon cabinet. Alors quand je suis fatigué, usé, agacé, il m’arrive de ne pas être le soignant idéal que j’ai toujours rêvé de devenir. Mais je n’ai que 31 ans, et toute la vie encore pour progresser. Comme toi. Alors, la prochaine fois que tu recevras ce genre de personnage, j’aimerais te donner un dernier conseil : ne te mets aucune pression avec eux, et contente toi de ce que tu fais le mieux. Tant pis si tu ne crées pas de liens. Tant pis si tu ne te sens pas impliquée. Mais agis pour ne jamais avoir honte de toi-même : pose tes mains où ils ont mal, et fais tout pour les soulager autant que possible. Tu rends fier tes enseignants.

De mon côté, c’est encore une opportunité d’apprendre des mes élèves, comme souvent cela arrive. Et de poursuivre mes efforts avec mes malades. En ce moment, les appels pleuvent, et les plaintes morales se multiplient. L’empathie et les mains sont intriquement liées dans ma profession, alors si je ne peux pas toujours faire confiance à la première, je m’en remettrai à la seconde. Bonnes Fêtes à tous.

Stéphane Vandendriessche

9/10/17 – L’accolade de Mr. A

« Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ? »

Ce lundi, je rends visite à un nouveau patient vivant dans une maison de retraite que j’ai l’habitude de fréquenter pour y dispenser mes soins. Je ne m’appesantirai pas plus sur les conditions sanitaires du lieu, déplorables, qui m’ont poussé par le passé à signaler l’établissement auprès de la préfecture dont il dépend. Mr A. est un nonagénaire de 96 ans, très vif d’esprit, franchement intimidant, puisqu’il a pour habitude de vous fixer du regard pendant toute la séance. Ou peut être qu’il cherche simplement dans vos yeux un petit peu d’attention voire d’affection.

Mr A. est une personne passionnante, assoiffée de connaissances, venu dans la maison avec une collection de livres anciens qu’il aime à raconter. Il aime la littérature russe plus que personne (et me parle d’auteurs dont je n’ai jamais entendu parler, même vaguement), a appris à se servir d’internet le jour où il a découvert qu’on pouvait visiter virtuellement différents musées du monde, et trompe le temps en recherchant ci et là les mots croisés les plus compliqués qu’il puisse trouver.

Il semble ne souffrir ni de quelconque maladie invalidante, ni de douleurs vives, ce qui est assez rare pour son âge. C’est à peine si son médecin n’hésite pas à supprimer ses anti-hypertenseurs tant il se trouve en bonne santé. Pourtant, il m’appelle pour un motif qui semble l’user presque toutes les nuits, ce que l’on appelle le syndrome des jambes sans repos (le patient se sent le besoin permanent de bouger ses jambes, qui tremblent souvent au repos). Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ?

Je lui demande le nom de ce docteur et le note soigneusement dans mon agenda, je ne manquerai pas de questionner mes prochains patients faisant appel à lui. Au cours de notre séance, je lui demande s’il ne s’ennuie pas trop et s’il ne se sent pas isolé, le phénomène est malheureusement fréquent aujourd’hui. Sans surprise, il me dit ne jamais recevoir aucune visite. Quand je lui en demande la raison, il me répond ne jamais eu avoir de femme dans sa vie, et que son seul frère vit près d’Aix en Provence en maison médicalisée. Ils semblent en froid (je n’en connais pas les raisons) et passe donc ses journées seul.

Tandis que je manipulais l’une de ses jambes, il semble commencer une phrase qu’il ne finit pas. Je l’encourage à me parler mais finit par hocher la tête en me disant que « c’est ridicule ». J’ai beau essayer de le rassurer, je n’en saurai pas plus. Sauf que quelques minutes plus tard, je le vois stopper sa respiration et se pincer les lèvres. Je lui rétorque que quoi qu’il ait à me dire, je ne le jugerai sous aucun prétexte. Je le vois baisser les yeux et marmonner doucement, comme pour lui : « vous pouvez me prendre la main ? »

Je suis incapable de vous décrire à quel point je me suis senti décontenancé. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais gardé soigneusement mais poliment mes distances. Alors que dans le cas de Mr A. j’avoue ne même pas avoir réfléchi. Je lui ai tenu la main et me suis débrouillé pour le manipuler de l’autre bras. J’espérais sincèrement qu’il ne se mette pas à pleurer, auquel cas je l’aurais probablement accompagné… C’est qu’il a l’air assez heureux dans son monde, il ne cesse de me répéter ne jamais avoir su s’ouvrir à qui que ce soit. Ni s’attacher. Que sa confiance en l’autre est minime et qu’il n’attend qu’une chose lorsqu’il est en société, c’est de se retrouver enfin seul. Je le crois, et comprends parfaitement ce sentiment. Néanmoins, il ne pouvait plus me cacher qu’il avait malgré tout besoin de présence.

Il existe une association en ville qui met en lien de jeunes retraités avec des anciens, je viens de les contacter. Ils m’ont assuré qu’ils prendraient contact avec lui dans la semaine et trouveraient une personne douce pour lui tenir parfois compagnie. En attendant, retour à la consultation, où je ne trouve plus mes mots et finis par ne plus les chercher. Je suis à la fois très mal à l’aise, mais également rassuré d’être près de lui. A la fin de la séance, il ne cesse de me tenir le bras, comme pour ne pas me laisser repartir, puis il finit par me demander si j’acceptais une accolade de sa part. J’ai voulu dire non. Pas pour lui, mais pour moi même. Je me connais, je vais avoir de grandes difficultés à penser à autre chose dans les prochains jours… Mais je n’ai rien répondu, je l’ai serré dans mes bras, lui promettant de passer le voir de temps à autres. Il vit à 15 minutes en voiture du cabinet, ça ne devrait pas me poser de problèmes. Je croise les doigts pour honorer ma promesse…

Il est de ces patients qui dégagent un petit quelque chose qu’on ne comprend ni ne maîtrise. Qui nous atteigne par leur façon de nous regarder ou par leurs demandes pudiques. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas senti totalement mis à nu par quelqu’un, dans ma profession comme dans ma vie. Il est de ces patients qui nous rappellent que notre place a toujours été importante dans leur vie, bien qu’ils ne nous consultent que rarement. Je vous souhaite, Mr A., autant d’amour que possible, pour vous accompagner dans vos dernières années. Vous le méritez tellement.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

3/8/17 – Démence et enfance

« Le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter. »

J’ai reçu hier madame M., 37 ans, pour la seconde fois en trois semaines. Venue me consulter pour des lombalgies et des troubles du sommeil, elle ne met pas longtemps lors de l’anamnèse à associer ses maux à ses relations avec son père. Je suis toujours content lorsqu’un patient parvient de lui-même à mettre en lien ses souffrances morales avec ses douleurs physiques. Il est devenu acquis dans nos têtes que nos tracas finissent par se répercuter d’une façon ou d’une autre sur notre organisme. J’ai pour habitude de dire que le corps est rancunier. Ne cachez rien sous un tapis, soignez vos chagrins et vos blessures aussi rapidement que possible, ou c’est un monstre poussiéreux qui finira par en sortir pour vous hanter.

Quoi qu’il en soit, son histoire est singulière et malheureusement assez triste. Élevée par sa maman dans un « cocon d’affection permanent » et par un « père tyrannique qu’elle n’a jamais aimé », elle se retrouve aujourd’hui dans une situation délicate. En effet, son papa souffre de démences dont le diagnostic laisse craindre à un début de maladie d’Alzheimer. Sa mère et elle subissent désormais ses lourdes colères, et pertes de repères. Tantôt il ne sait plus où il se trouve ni qui sont ces deux personnes qui envahissent sa maison, tantôt il se renferme dans des caprices pour ne pas se laver les dents ou se mettre au lit, ce weekend il aurait décidé de ne manger plus que du fromage, et depuis peu le voilà devenu violent à chaque frustration.

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Madame M. souffre évidemment de cette situation, et passe autant de temps que possible chez sa maman. Elle qui tous les jours effectue plus de 4h de transports pour aller travailler à la Porte de Clignancourt. Qui pensait ne plus rien devoir à son papa mais qui revient subitement dans sa vie de la pire des façons. Elle qui n’a jamais pu avoir d’enfant dans sa vie malgré ses envies répétées, quittée récemment par un homme frappé de chagrin par le fait qu’il n’était pas fertile, et qui, plus jamais, aurait besoin de ne se consacrer qu’à elle et elle seule. Mais depuis un an et demi, sa vie est « mise entre parenthèses », elle ressent un éloignement important de ses amis, et la solitude finit par lui peser à ce point qu’elle ne trouve plus jamais le sommeil. Seuls ses trajets en train jusqu’à Montparnasse lui permettent de fermer l’œil quelques minutes, d’après ses dires. A en juger de son état général, je ne peux que la croire.

La situation paraît pourtant appeler une solution simple : ses parents ont mis de côté beaucoup d’argent, il faut l’utiliser pour placer son père dans un institut médicalisé. Pour la sécurité de son épouse, mais également pour la sienne. Et à toute autre échelle, je dirais aussi pour celle de sa fille. Elle qui voit désormais en lui un homme anciennement fort redevenu enfant capricieux, menaçant par ses humeurs quiconque irait à son encontre, jusqu’à passer à de la violence physique. J’ai beau lui parler de cette solution tout le long de la séance, solution qu’elle sait être la seule viable, je sens qu’elle ne prendra pas la décision de sitôt. Car Madame M. culpabilise énormément. Évoquer avec son papa la possibilité de quitter sa maison le plonge dans une détresse importante, et un mutisme long de plusieurs jours. Elle craint qu’il ne se dégrade loin de chez lui malgré son jeune âge (moins de 70 ans). Et me narre nombre d’histoires qu’elle aurait lues ci et là, racontant comment, déracinés, des retraités se laisseraient mourir une fois sortis de leur maison personnelle.

J’aimerais avoir des connaissances plus solides en psychologie pour pouvoir mieux l’accompagner. Je lui ai d’ailleurs recommandé un psychothérapeute de confiance sur Paris. J’espère qu’il trouvera les mots justes. Je la sens torturée par un choix évident qu’elle ne peut se résoudre à prendre. Par amour pour cet homme ? Oui, je le pense sincèrement. Malgré ses dires et sa colère immense à son égard, prendre tant de temps pour peser le pour et le contre d’un choix qui finalement n’en est pas un, craindre pour sa dégradation et penser à sa peur de la solitude, ces réactions ne peuvent pas venir d’une personne indifférente. Car l’opposé de l’amour ce n’est pas la haine, mais bien l’indifférence. J’évoque à demi-mots cette belle empathie qu’elle dégage à l’égard d’une personne lui ayant causé tant de torts dans sa vie, elle me répond les larmes montant aux yeux « qu’il faut bien s’occuper de sa famille quand on n’a pas d’enfant à élever. » Je trouve cette phrase d’une grande dureté.

Je pense qu’elle s’en voudra toujours de « ne pas avoir pu donner d’enfant à un homme » (quelle formulation curieuse, quand dans ma conception c’est à l’enfant lui-même qu’on offre la vie, ainsi qu’à tous les membres de la famille. Depuis quand une femme doit-elle offrir un enfant à son mari…) Que la maladie de son père la ramène à sa propre condition et que cette situation est une forme de punition pour elle. Devoir « gronder son père » et « reprendre son éducation » semble lui rappeler le rôle de mère qu’elle rêvait d’embrasser et craint ne jamais connaître. Si j’avais un souhait à émettre aujourd’hui, ce serait celui de la voir trouver le courage de prendre cette difficile décision, pour reprendre sa vie là où elle l’a laissée il y a 18 mois. Car j’ai l’intime conviction qu’aucun parent n’a jamais voulu tant peser négativement dans la vie d’un de ses enfants. Cet homme mérite des soins médicaux et une famille épanouie. En attendant, les 90 minutes accordées à ma patiente semblent lui avoir fait du bien. Je vois sa mère en consultation lundi prochain, et espère parvenir à l’accompagner aussi bien que possible dans les prochaines semaines qui s’annoncent décisives pour eux trois. Mes meilleures pensées.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

23/6/17 – Clap de fin

« A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. « 

L’année scolaire se termine enfin, à quelques jours des rattrapages de mes étudiants de troisième année dans la matière que j’enseigne. Neuf à rattraper sur 80, ça me paraît énorme, je ne pense pourtant pas avoir été sévère dans ma notation (loin de là) mais c’est je suppose la normalité d’un groupe. Certains se tirent vers le haut, d’autres non.

Cette fin d’année me donne aussi l’occasion de voir, avec beaucoup de plaisir, une nouvelle promotion quitter notre école pour voler de ses propres ailes. Nos désormais « ex cinquièmes années ». Une promotion que j’ai connue dès ses débuts à l’école il y a maintenant cinq ans. Quelques éléments sont d’ailleurs, à mes yeux, déjà largement dignes et capables de tenir un cabinet par leurs propres moyens. C’est toujours un peu perturbant et émouvant à la fois de voir une promotion quitter l’établissement. Une petite page qui se tourne.

Les derniers mois avec eux étaient assez compliqués, à l’approche de leurs examens finaux. Entre démotivation générale, découragement, refus de prendre des patients en clinique, j’ai dû monter d’un ton à plus d’une reprise, ce qui n’est pas dans ma nature. Les patients que nous leur apportons sont des trésors, de formidables moyens pour eux de développer leur sensibilité et d’apprendre leur travail sans conséquences en cas de mauvais résultats. Mais cinq années d’études (comptons même sept, puisque la majorité d’entre eux ont suivi un autre cursus avant d’entrer chez nous), souvent éprouvantes, rarement valorisantes (que de remises en question lorsque l’on soigne), ont toujours raison du moral de notre promotion finale.

En tant qu’élève, le temps passe, et l’on se sent de plus en plus capable. De travailler par soi-même, de ne plus avoir besoin de supervision, d’avancer selon nos propres règles, etc… Nos rapports d’enseignant-étudiant se tendent alors fortement lorsque notre message ne passe plus (mais quoi de plus normal, cette période charnière s’apparente selon moi à une forme de crise d’adolescence professionnelle), notre bienveillance n’est plus suffisante, et nous nous apparentons plus à des conseillers-accompagnateurs qu’à de vrais enseignants. Il est temps pour eux de se lancer dans la vie active, c’est une évidence, d’autant que, comme l’a justement fait remarquer notre directeur des matières théoriques monsieur Frédéric Pariaud, les cas de manifestations violentes de souffrance dans l’école se multiplient.

C’est un problème auquel je n’ai moi-même jamais été confronté en tant qu’élève et que j’ai découvert avec mes troisièmes années dès le mois d’octobre. Crises d’épilepsie, de tétanie, de larmes, colères incontrôlées, absentéisme médicalement justifié, cette promotion m’aura éreinté de bout en bout. Entre l’obligation de gérer le collectif de la classe mais aussi les états d’âmes individuels, les reproches qui ont pu m’être adressés, les mécontentements pour tout et rien, je n’ai pas été ménagé. Ajoutez à cela les problèmes comportementaux récurrents de nos élèves en fin de cursus, et vous obtenez, me concernant, une année que je considère à titre d’enseignant médiocre.

Médiocre, car si au cabinet il peut m’arriver de me sentir moins bon ou moins impliqué, je peux rectifier le tir dès le lendemain, voire dès la consultation suivante. Mais en tant que professeur, il est peu de dire que je n’ai pas la maîtrise de tous les éléments qui m’entourent. J’en viens à douter de ma pédagogie, et l’on m’a de nombreuses fois suggéré de durcir un peu le ton et de ne pas hésiter à faire transparaître mon empathie par un autre moyen que celui de la gentillesse. Oui, je pense pouvoir, dès l’année prochaine, être plus ferme et plus distant, tout est restant à l’écoute quand nécessaire et bien entendu à la disposition de chacun à tout instant. Fini le temps du prof sympa, sur lequel on s’est facilement essuyé les pieds cette année. Après tout, mes élèves sont de très jeunes adultes qui ont encore besoin d’un rapport naturel d’autorité. Je le regrette, mais me mettre à un pied d’égalité cette année m’a attiré trop d’ennuis et de difficultés.

C’est quand je discute avec Eva, Thomas, Vivien ou Hugo, que je deviens pensif et un peu circonspect. Eux, professeurs de collège à de jeunes adolescents, confrontés à des problèmes permanents de comportement, se trouvent face aux exactes mêmes problématiques que moi. Alors que notre auditoire a dix années au moins de différence d’âge. On croit rêver. A force de vouloir faire de nos enfants des machines prêtes à tout pour affronter les difficultés du monde de demain, on oublie qu’ils sont avant tout des êtres anxieux, dévorés par la peur du lendemain et de l’abandon, révoltés contre l’autorité et la pénibilité de certains jours qui leur paraissent bien souvent insurmontables. Au lieu de cela, ils sont à nos yeux, et bien trop jeunes, déjà adultes, censés accepter la dépression sans broncher, les burn-out étudiants, parce que vous voyez, « c’est aussi ça la vie ».

Ce n’est jamais agréable de voir les siens souffrir tout en se trouvant incapable de leur venir concrètement en aide. De voir nos nouveaux déjà préoccupés par leur intégration future au monde du travail, et nos anciens rejeter entièrement les fondements de notre autorité et de notre organisme de formation. S’il y a une autre distance, une autre pédagogie à trouver, je la chercherai. Mais je ne vivrai pas une autre année comme celle-ci, autrement je n’hésiterai pas à me retirer du monde de l’enseignement. Mes proches et mes patients ont besoin de moi bien dans ma tête et bien dans ma peau, je ne l’oublierai plus.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

 

 

14/4/17 – Résultats et confiance

« Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi. »

Il nous arrive d’être confrontés en cabinet à tout un tas d’échecs. Qu’il s’agisse de difficultés à communiquer, de mise en place d’une confiance qui paraît parfois impossible, ou en terme plus simplement de résultat. Cet après midi, je recevais justement Mr G, un soixantenaire drôle comme rarement, en lumbago depuis près d’un mois. Mr G n’est pas très assidu dans ses soins, il refuse d’aller voir le médecin, et s’en remet exclusivement à moi pour guérir de son mal de dos qui l’empêche d’agir selon son bon-vouloir. Avec lui, je suis en échec de résultats de façon évidente.

C’était aujourd’hui la quatrième fois en l’espace d’un mois que je le voyais. Sachez-le, c’est juste exceptionnel de ma part. Je vois rarement mes patients plus de deux fois par an, et s’ils insistent au téléphone, je leur explique que l’ostéopathie répétée et à des intervalles rapprochés n’a juste aucune utilité, voire est contre-productive. Preuve en effet, si j’ai bien avancé sur sa douleur, mon patient est toujours incapable de se redresser. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir pris la peine de lui expliquer : il souffre actuellement d’une hernie discale et a besoin d’une prise en charge pluri-disciplinaire impliquant au minimum un médecin, un kinésithérapeute, voire un rhumatologue.

Pour la quatrième fois aujourd’hui, je le vois donc revenir au cabinet plein d’espoir en mes mains. Touchant bien entendu, mais déstabilisant. Je pense toutefois qu’à la fin de la consultation, il a bien compris l’importance de contacter son généraliste puisqu’il m’a assuré qu’il l’appellerait dès la fin de sa séance. Cette confiance importance portée en mes capacités a de quoi me rassurer, moi qui doute si souvent de ma capacité de soignant. Elle me rappelle surtout deux histoires que j’ai connues dans les touts débuts de ma carrière, que je m’apprête à vous narrer.

La première concerne un jeune champion dans sa discipline sportive venu me consulter juste après une chute. C’était il y a dix ans, j’étais encore étudiant, et clairement pas tout à fait au point sur la traumatologie. J’ai choisi de soigner son poignet douloureux quand une de mes techniques lui a soudainement déclenché une vive douleur. Je ne l’avais jamais vu grimacer de la sorte. Je demande une radio, fracture du lunatum, l’os central du poignet. Aucun doute, j’y suis pour quelques chose. L’autre histoire concerne l’une de mes toutes premières patientes venue me consulter dans mon cabinet actuel. Elle souffrait d’une malformation congénitale dont elle ignorait tout (moi de même), sur laquelle j’ai appliqué une manipulation qui lui a fait perdre une partie de l’usage de sa main. Cette patiente est pianiste…

Savez-vous quel est le point commun entre ces deux histoires qui m’ont empêché de dormir durant de longues nuits de sommeil ? Les patients, tous les deux victimes de ma maladresse, sont aujourd’hui parmi mes plus fidèles. Ils continuent à venir me voir une ou deux fois par an, et m’envoient leurs amis, leur famille, et même leurs enfants. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment ne pas condamner fermement mon manque d’expérience et des erreurs si importantes ? J’en reviens encore et toujours au même point sur lequel j’insiste tant avec mes étudiants : le rapport de confiance établi entre mes patients et moi.

Je n’y parviens bien entendu pas toujours, loin de là, mais je m’y atèle autant que possible. Chaque jour, je fais en sorte que mes patients se sentent uniques, écoutés et compris. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, pour le moment, cela leur fait oublier que je ne suis pas toujours efficace, pas toujours assez bon. Ca ne m’ôte bien entendu aucune culpabilité quand j’estime ne pas avoir donné le meilleur de moi-même, mais le laisser-aller total dont ils font preuve une fois dans mes mains me rassure entièrement sur le choix de ma vocation.

J’ai tendance à faire le même parallèle avec les personnes de mon entourage. Soyez bienveillants envers les personnes que vous aimez, elles vous pardonneront beaucoup. Donnez, car il faut donner de soi pour aimer, à ceux qui ne vous veulent que du bien. Nos maladresses seront toujours rattrapées par nos intentions, et je remercie mes patients d’accepter leur praticien tel qu’il est : un être humain plein de défauts mais qui ne cesse d’exiger le meilleur de lui. Conclusion formulée à la troisième personne, je crois qu’il est temps de m’arrêter là.

Belle soirée.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.