9/10/17 – L’accolade de Mr. A

« Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ? »

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Ce lundi, je rends visite à un nouveau patient vivant dans une maison de retraite que j’ai l’habitude de fréquenter pour y dispenser mes soins. Je ne m’appesantirai pas plus sur les conditions sanitaires du lieu, déplorables, qui m’ont poussé par le passé à signaler l’établissement auprès de la préfecture dont il dépend. Mr A. est un nonagénaire de 96 ans, très vif d’esprit, franchement intimidant, puisqu’il a pour habitude de vous fixer du regard pendant toute la séance. Ou peut être qu’il cherche simplement dans vos yeux un petit peu d’attention voire d’affection.

Mr A. est une personne passionnante, assoiffée de connaissances, venu dans la maison avec une collection de livres anciens qu’il aime à raconter. Il aime la littérature russe plus que personne (et me parle d’auteurs dont je n’ai jamais entendu parler, même vaguement), a appris à se servir d’internet le jour où il a découvert qu’on pouvait visiter virtuellement différents musées du monde, et trompe le temps en recherchant ci et là les mots croisés les plus compliqués qu’il puisse trouver.

Il semble ne souffrir ni de quelconque maladie invalidante, ni de douleurs vives, ce qui est assez rare pour son âge. C’est à peine si son médecin n’hésite pas à supprimer ses anti-hypertenseurs tant il se trouve en bonne santé. Pourtant, il m’appelle pour un motif qui semble l’user presque toutes les nuits, ce que l’on appelle le syndrome des jambes sans repos (le patient se sent le besoin permanent de bouger ses jambes, qui tremblent souvent au repos). Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ?

Je lui demande le nom de ce docteur et le note soigneusement dans mon agenda, je ne manquerai pas de questionner mes prochains patients faisant appel à lui. Au cours de notre séance, je lui demande s’il ne s’ennuie pas trop et s’il ne se sent pas isolé, le phénomène est malheureusement fréquent aujourd’hui. Sans surprise, il me dit ne jamais recevoir aucune visite. Quand je lui en demande la raison, il me répond ne jamais eu avoir de femme dans sa vie, et que son seul frère vit près d’Aix en Provence en maison médicalisée. Ils semblent en froid (je n’en connais pas les raisons) et passe donc ses journées seul.

Tandis que je manipulais l’une de ses jambes, il semble commencer une phrase qu’il ne finit pas. Je l’encourage à me parler mais finit par hocher la tête en me disant que « c’est ridicule ». J’ai beau essayer de le rassurer, je n’en saurai pas plus. Sauf que quelques minutes plus tard, je le vois stopper sa respiration et se pincer les lèvres. Je lui rétorque que quoi qu’il ait à me dire, je ne le jugerai sous aucun prétexte. Je le vois baisser les yeux et marmonner doucement, comme pour lui : « vous pouvez me prendre la main ? »

Je suis incapable de vous décrire à quel point je me suis senti décontenancé. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais gardé soigneusement mais poliment mes distances. Alors que dans le cas de Mr A. j’avoue ne même pas avoir réfléchi. Je lui ai tenu la main et me suis débrouillé pour le manipuler de l’autre bras. J’espérais sincèrement qu’il ne se mette pas à pleurer, auquel cas je l’aurais probablement accompagné… C’est qu’il a l’air assez heureux dans son monde, il ne cesse de me répéter ne jamais avoir su s’ouvrir à qui que ce soit. Ni s’attacher. Que sa confiance en l’autre est minime et qu’il n’attend qu’une chose lorsqu’il est en société, c’est de se retrouver enfin seul. Je le crois, et comprends parfaitement ce sentiment. Néanmoins, il ne pouvait plus me cacher qu’il avait malgré tout besoin de présence.

Il existe une association en ville qui met en lien de jeunes retraités avec des anciens, je viens de les contacter. Ils m’ont assuré qu’ils prendraient contact avec lui dans la semaine et trouveraient une personne douce pour lui tenir parfois compagnie. En attendant, retour à la consultation, où je ne trouve plus mes mots et finis par ne plus les chercher. Je suis à la fois très mal à l’aise, mais également rassuré d’être près de lui. A la fin de la séance, il ne cesse de me tenir le bras, comme pour ne pas me laisser repartir, puis il finit par me demander si j’acceptais une accolade de sa part. J’ai voulu dire non. Pas pour lui, mais pour moi même. Je me connais, je vais avoir de grandes difficultés à penser à autre chose dans les prochains jours… Mais je n’ai rien répondu, je l’ai serré dans mes bras, lui promettant de passer le voir de temps à autres. Il vit à 15 minutes en voiture du cabinet, ça ne devrait pas me poser de problèmes. Je croise les doigts pour honorer ma promesse…

Il est de ces patients qui dégagent un petit quelque chose qu’on ne comprend ni ne maîtrise. Qui nous atteigne par leur façon de nous regarder ou par leurs demandes pudiques. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas senti totalement mis à nu par quelqu’un, dans ma profession comme dans ma vie. Il est de ces patients qui nous rappellent que notre place a toujours été importante dans leur vie, bien qu’ils ne nous consultent que rarement. Je vous souhaite, Mr A., autant d’amour que possible, pour vous accompagner dans vos dernières années. Vous le méritez tellement.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

29/9/16 – Tétanie et enseignement, les maux de S.

« Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. »

Lundi soir, je rencontre un nouveau groupe d’étudiants cette année. Actuellement au tout début d’une année charnière, celle qui les verra commencer à traiter nos patients et à appliquer toute la théorie qu’ils ont jusque-là apprise pour la mettre au service de malades. Autrement dit, on me charge de leur apprentissage au moment le plus décisif de toute notre formation : soit l’on prend plaisir à faire notre travail au quotidien, soit l’on réalise que l’ostéopathie n’est pas faite pour nous, et dans ce cas beaucoup de choses seront remises en question dans nos vies.

Cette confrontation à la réalité approche à grands pas pour ma classe, et les élèves le savent très bien. La pression montera tout au long de l’année, on le sait, et les examens laisseront sur le carreau de plus en plus d’entre eux. Cette année, ce n’est pas tant de professeurs qu’ils auront besoin, mais surtout d’accompagnants. Je me plais dans ce rôle délicat, où l’équilibre entre autorité et empathie est plus fin que jamais.

Vers 18h, l’une de mes étudiantes se raidit. Je ne m’en aperçois pas directement, la scène se passant à la périphérie de ma vision. Mais mes yeux me rapportent une information importante. Trois ou quatre étudiants se précipitent autour de l’un d’eux. Cette fois-ci la scène ne m’échappe plus. Devant moi, S. perd totalement le contrôle de son corps. Elle s’écroule sur une de nos tables de pratique, et se met à trembler violemment. Je crains immédiatement une crise d’épilepsie.

Je me précipite vers elle et, aidé de deux de ses camarades, nous la maintenons tant bien que mal sur la table. Je me mets à sa tête et attrape fermement son menton, par peur qu’elle ne se coupe la langue. Mais je m’aperçois que S. est parfaitement consciente de ce qui se passe. Ce n’est pas une crise d’épilepsie : elle gémit de douleur, et pleure malgré elle. Sûrement une crise de tétanie, plus forte que je n’en ai jamais vue jusque-là dans ma vie.

A ma (bonne) surprise, la classe réagit dans le plus grand calme. Certains quittent les lieux pour lui laisser de l’air, d’autres mouillent des serviettes pour la rafraîchir, encore un autre éteint la lumière qui semble lui faire tant de mal, et pendant une dizaine de minutes (c’était peut-être quinze ?), nous tentons de ramener S. parmi nous, malgré des contractions musculaires impressionnantes qui semblent la faire convulser. La crise finit par passer, enfin, je la fais raccompagner chez elle par deux amis proches.

Je m’enquiers de ses nouvelles le soir même. Elle va mieux, souffre de courbatures musculaires terribles, mais elle en a l’habitude. Cette situation extrême m’attriste. Enormément. Car la crise de S, aussi spectaculaire soit-elle, est loin d’être isolée. Et nombre de ses camarades souffrent silencieusement du même mal qui lui déclenche ses contractions incontrôlées : la peur.

Je ne suis plus certain d’être heureux d’évoluer dans le Monde actuel. Un Monde au sein duquel des jeunes filles et jeunes hommes de 20 ans subissent des pressions que j’appelle pré-professionnelles. La peur de ne pas avoir de travail, de ne pas être assez bon, assez aimé, assez reconnu, assez entouré. Et je suis en colère. En colère contre quelques collègues négatifs qui leur mettent en permanence dans la tête que jamais ils ne vivront de l’ostéopathie. Comme si nous, qui nous en sortons plutôt bien, étions les seules exceptions.

Cette culture de la peur, cette volonté de rabaisser les gens pour se sentir privilégiés par rapport à eux, je ne la comprends pas. Depuis qu’ils sont nés, dans les années 90-95, ils grandissent avec la crise économique en tête. Ils savent déjà que la réalité du monde du travail est difficile. En venant en ostéopathie, ils espèrent pouvoir s’affranchir de la pression d’un patron ou d’horaires non désirées, afin de fuir la vague de Burn-Out qui nous frappe de plein fouet (on le voit en cabinet). Et nous, enseignants en ostéopathie, en rajoutons une couche.

Ils n’ont pas besoin qu’on leur rappelle la difficulté de notre métier, et encore moins qu’on l’exagère. La médiane en France, en ce qui concerne le salaire, est de 1700 euros par mois. Vous touchez cette somme, vous faites partie de la moitié des français les mieux rémunérés, quand le SMIC dépasse à peine les 1.100 euros et concerne 25% des employés en France. Alors c’est vrai, les jeunes ostéopathes ne connaîtront jamais l’âge d’or de nos anciens et leurs salaires à 5 chiffres. C’est certain, nous n’exerçons pas notre profession pour l’argent, et nos revenus ne sont pas impressionnants. Mais nous vivons.

Nos cabinets se développent doucement, mais ils se développent. Certains d’entre nous ouvrent deux cabinets car ils sont débrouillards. D’autres trouvent un métier alimentaire pour augmenter leurs revenus. Certains comme moi ont l’immense privilège d’enseigner dans une école d’ostéopathie. Nous nous en sortons, difficilement, mais nous y parvenons. Et que je sache, notre situation n’est ni plus simple, ni plus compliquée, que celle de n’importe qui d’autre sortant tout juste de son école, quel que soit son domaine d’expertise.

Mais à force de leur rappeler en permanence qu’ils ne réussiront pas, que la marche à franchir est trop haute pour eux, nous finissons par créer des crises. Des crises de tétanie comme ce fut le cas ce lundi de S. (si tu lis ces lignes, j’espère sincèrement que tu te portes mieux), des crises d’angoisse chez d’autres, des colères, des découragements, ce qui finit toujours par nous mettre en situation de conflit lors de leur dernière année. Peut-être y-a-t-il quelque chose chez nous à rectifier.

La réalité du Monde du travail semble aujourd’hui impitoyable, mais quand on se lève tous les matins pour un métier que l’on estime et que l’on choie, les difficultés nous paraissent tellement secondaires. Je suis fier de mes étudiants pour ne pas avoir choisi une voie de facilité. Fier de leur engagement vis-à-vis de notre médecine, et fier de les voir grandir chaque année, et bien réussir pour la plupart d’entre eux. Et cette année, je suis fier de pouvoir accompagner ce groupe qui semble, malgré son jeune âge, déjà traversé par une vague d’émotions négatives et de peurs que nous vaincrons ensemble.

20/9/16 – Henry

« Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul. »

Cela m’arrive rarement, mais ce soir j’ai décidé de garder le prénom du patient dont j’aimerais vous raconter l’histoire. Henry a 92 ans et est plutôt en forme pour son âge. Mis à part une surdité presque totale (appareillage en cours), il se déplace par lui-même, et reste autonome dans sa maison de repos : il se fait à manger, s’habille et se lave tout seul, bref, Henry est indépendant. Sa fille décide de me l’amener en consultation pour des douleurs aux deux genoux. En le déshabillant, vision d’horreur, froide et glaçante…

Henry est marié à la même femme depuis ses 16 ans. Il y a environ un an et demi, celle-ci devient terriblement violente à son égard. Henry, honteux, décide de cacher le comportement de sa femme à sa famille avec laquelle il rompt tout contact. Ce n’est qu’au bout d’un an qu’il finit par appeler sa fille, seul, dehors, sous la pluie, en larmes. Il lui explique enfin la situation.

Il s’avère que son épouse souffre de crises de démence qui provoque en elle un déferlement de violence contre son mari pourtant si âgé. Coupures profondes au couteau, coups de marteaux sur les genoux, blessures aux lames de rasoir, réveils nocturnes à la lampe torche pour l’empêcher de dormir, bain d’eau gelée, Henry n’est pas que maltraité, il est torturé. Depuis que sa fille s’en est aperçue, elle l’a placé à quelques mètres de chez elle dans un institut bienveillant, et a fait interner sa propre mère en institut psychiatrique.

Henry n’est pas serein, ni dans la salle d’attente, ni pendant son interrogatoire, ni même sur ma table de pratique. Ses mains tremblent en permanence. Je demande à sa fille s’il est atteint d’une quelconque maladie neurologique. Non, quand il repense à son traumatisme, son corps ne lui répond plus. Il a besoin d’être occupé, de marcher (son activité favorite, avec sa belle canne en chêne), sinon dès qu’il se met à cogiter, les tremblements le prennent. Je demande à sa fille si je dois le faire parler sur la table, sa réponse est catégorique, surtout pas.

Il est heureusement suivi en psychiatrie depuis, je ne sais donc pas quoi faire de plus. La séance complète à le regarder dans les yeux. Le voir contenir si souvent ses larmes. Henry ne méritait tellement pas ça… c’est un homme généreux qui a beaucoup sacrifié pour ses enfants, travaillait depuis sa retraite dans une association bénévole pour apprendre à lire aux adultes analphabètes, et rêvait depuis longtemps à ouvrir un refuge pour les chiens dont il ne pouvait pas se passer. Tout cela a disparu. Il ne reste de lui qu’un homme entièrement brisé, qui semble chercher de la tendresse dans mon regard.

J’essaie de parler avec lui, mais la communication est compliquée. Il ne comprend pas mes questions, répond toujours à côté, mais qu’importe. Il me parle. De sa petite fille médecin dont il est si fier. De l’infirmière qui l’aide à mettre ses bas de contention. Et c’est tout. Il me répète encore et toujours les mêmes phrases. Sa fille pleure beaucoup à mon bureau, le regarde rarement. La consultation est une épreuve pour moi. Je ne dois pas craquer, rester fort. Il a besoin de moi, pas l’inverse.

J’ai la vie devant moi pour apprendre à me protéger de ces émotions si sombres. A ne pas les partager avec le patient. Mais quand vous rencontrez une personne si belle, si digne et si touchante, comment voulez-vous faire autrement. Je crois bien que c’est la première fois que je n’écris pas un article pour vous, mais bien pour moi et moi seul.

Longue soirée…

29/6/16 – Filiation impossible

« Faire un enfant n’a jamais été un devoir »

Ce matin, je reçois un couple d’octogénaires habitués du cabinet depuis 3 ans. Je les reçois en effet deux fois par an chacun, et-ce depuis mon installation. Portant tous les deux le même prénom phonétiquement parlant, Daniel et Danielle, je m’amuse de ce fait avec eux, ce à quoi ils me répondent avec sérieux qu’ils ont nommé leurs trois enfants de la même façon.

Je ne suis pas un spécialiste de la biologie, mais il me semble qu’il n’existe que deux genres dans la race humaine : le masculin et le féminin. C’est la première chose qui m’ait marquée, deux de leurs enfants portent exactement le même nom, phonétiquement et orthographiquement. Les mêmes, à l’identique. En l’occurrence, c’est le cas des deux garçons, chacun nommé Daniel. Et chose encore plus familière, leur fille, Danielle, a également appelé son premier fils Daniel, en hommage à l’un de ses frères décédé récemment. A ne plus m’y retrouver dans mes fiches…

Cette anecdote qui pourrait faire sourire (je l’avoue, elle me fait sourire), me fait aussi un peu peur. Par chance, la mode des Junior n’a pas encore traversé l’Atlantique. Là où certains américains n’ont aucun mal à renommer leur enfant par le prénom de leur père, je ne connais aucun français ayant eu recours à ce manque d’imagination. Mais il y a, je pense, bien plus grave que cela. Donner le prénom du père à son fils a, à mon sens, un double sens. Le premier, c’est que l’enfant doit être la continuité de sa lignée, et aura probablement du mal à vivre selon ses propres convictions, selon ses propres lois. « C’est bien le fils de son père », comme on peut naïvement l’entendre ci et là. Dans le cas des Daniel, on ne pourrait pas tomber plus juste. Le second, et cela concerne cette famille au sein de laquelle le père et ses deux fils partageaient le même prénom (sans parler du petit fils portant le prénom de son oncle décédé), c’est que les enfants et surtout le petit fils, vont devoir se faire les porteurs des souffrances passées de la famille. On le voit avec la fille de mes patients, Danielle, qui a nommé son aîné Daniel en « hommage à son frère décédé ». L’enfant finalement en est réduit à cela, aider une mère ravagée par le chagrin de la perte de son frère à faire son deuil, quand les deux autres Daniel étaient eux la continuité du travail de leur père.

Je remarque de plus en plus une chose qui me gêne, et que je n’avais jamais remarquée à Paris. Depuis que je travaille en campagne, dans un endroit assez reculé des villes, le rapport des parents avec leurs enfants est vraiment particulier. Je déteste juger, mais je le trouve même malsain. Croyez-moi sur parole, et mes fiches sous mes yeux en attestent, sur les 61 patients de 18 à 30 ans que j’ai pu recevoir, il n’y en a que 5 qui ne sont pas encore parents. Vous avez bien lu. 5. A 17 ans, il n’est pas rare que mes patientes aient déjà deux enfants, souvent sans en connaître le père (c’est en tout cas ce qu’elles me disent).

Dans une région où le taux de criminalité est particulièrement élevé, où les Mosquées ont été fermées massivement après les attentats du 13 novembre, où faire des études est une exception, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien de cause à effet. D’une simple anecdote racontée par ces grands-parents, au demeurant absolument charmants et polis, une série de réflexions me met en colère. Quelle est la place des enfants dans ce village dans lequel je travaille ? Et pourquoi n’y a-t-il toujours aucun psychiatre ni psychothérapeute à moins de 30 kilomètres pour les prendre en charge ?

Faire un enfant n’a jamais été un devoir. En revanche, une fois l’enfant venu au Monde, le mettre dans les meilleures conditions pour qu’il puisse affronter l’avenir qui l’attend avec sérénité, force et détermination, c’est une obligation formelle. On ne fait pas un enfant pour qu’il aille bien avec son sac à main. On ne nomme pas ses trois enfants par les prénoms de ses parents, si c’est avec un objectif de les contrôler. Enfin, quand on est parents, n’est-on pas censés expliquer à ses enfants que la première maladie sexuellement transmissible, c’est la grossesse ? Et que pour se permettre de mettre au Monde un enfant, il faut un équilibre matériel, mais surtout émotionnel et spirituel ?

J’en viens à comprendre de plus en plus toutes ces histoires terribles de harcèlement et de violence dans les collèges. De ces enfants mal dans leur peau qui finissent par pourrir la vie des autres. Je leur en veux, bien entendu, quand on est adolescents, on devient responsable de ses actions. J’en veux également grandement aux parents.

Fort heureusement pour eux, il semblerait que les enfants et les petits enfants de Daniel et Danielle (je n’aurai jamais autant écrit ce prénom de ma vie) se portent à merveille, à l’exception donc de leur second fils, mort des suites d’un accident de voiture. Si l’ainé a bien repris la boutique de photographie de son père, les autres semblent être parvenus à suivre le cours de leur vie. Il n’y a rien d’autre que je puisse leur souhaiter. J’apprends décidément énormément au contact de mes patients. Je me pose de plus en plus de questions sur moi, et sur le microcosme que je côtoie à Paris, et qui m’a toujours paru la norme en France. Mais non, même à 150 kilomètres près, on vit selon des schémas prédéfinis, des croyances, des convictions qui diffèrent tant des miennes.

Ca a au moins le mérite de m’aider à grandir, et à me poser des questions fondamentales. Sur la paternité vous dites ? Oui, sans aucun doute.

12/16/16 – Quand cessons-nous d’être thérapeutes ?

« Il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase »

Hier soir, décompression totale dans un bel appartement du 11ème. Des gens passionnants et bienveillants dans chaque pièce, je vais de rencontre en rencontre avec plaisir. J’aime ces moments où je me sens moi-même, où l’ostéopathe en moi sommeille sereinement en attendant de retrouver ses obligations professionnelles. N. semble très avenante, souriante et détendue. Il doit être 1h lorsque nous discutons pour la première fois. Rapidement, comme cela m’arrive souvent, une forme de confiance se met en place, et je reçois quelques difficiles confessions de sa part. On s’isole une petite heure, et une fois de plus, je remets mon bleu de travail (pour faire référence à l’activité gouvernementale du moment).

L’humanité de l’autre transpire souvent à travers ses émotions ; ses sourires, ses rires, ses joies, mais aussi ses chagrins et ses deuils. Une fois de plus, je rencontre quelqu’un qui me touche sincèrement, me parle avec une honnêteté sans pareil. J’écoute beaucoup, parle peu, un rôle qui me sied à merveille. J’aide à pleurer un peu, quand ça lui semble nécessaire. Je n’ai pas l’impression, dans ces situations-là, d’apporter grand-chose à l’autre. Mais il semblerait que l’écoute active soit parfois plus puissante que n’importe quelle tournure de phrase. Alors N. finit par se sentir plus sereine, et me remercie plusieurs fois pour la discussion.

Cette situation, que tout thérapeute connaît, me pose question. Mon entourage attend de moi que je sois capable d’écouter comme un ami, pas comme un professionnel de santé. La frontière est pourtant si mince. Si fine, qu’il est impossible de ne pas avoir la sensation de la franchir en permanence. Mais alors, suis-je vraiment condamné à être Stéphane, le thérapeute, à chaque instant de ma vie ? A ne finalement jamais pouvoir couper avec mon activité professionnelle, et devoir garder une sorte d’uniforme invisible à chaque instant de ma vie ? Je crois que oui. Et entre nous, je pense que c’est une excellente chose.

Nous vivons des temps compliqués où le mal être semble avoir pris une avance considérable sur nos corps. Entre les innombrables maladies professionnelles aux conséquences désastreuses (Burn-Out, Bore-Out, tendinite, etc…), les troubles de l’anxiété allant parfois jusqu’à la dépression, les troubles du sommeil, sans parler de notre environnement extérieur nocif (pollution, terrorisme, chômage, etc…), difficile de trouver parfois à quoi se raccrocher autour de nous. Nous avons pourtant tous en commun d’avoir traversé des épreuves, différentes dans leurs formes, mais jamais dans leurs fonds. Nous avons tous connu la solitude, le chagrin, l’impuissance, le deuil, la colère, etc… notre erreur consiste souvent à penser être les seuls à souffrir. Mais une fois les rideaux de sa fenêtre tirés, impossible de deviner ce qui grandit dans le cœur de nos voisins.

Quand est-ce qu’un thérapeute s’arrête d’être thérapeute ? Jamais naturellement, car il est dans la nature de l’Homme et de la Femme de souffrir. Mais quand on y pense, le thérapeute n’a pas le monopole de la compréhension de la douleur ; il n’en a que des clés théorisées. Le seul à avoir accès au cœur de celui qui souffre, ce n’est peut-être pas le thérapeute, mais l’ami. Celui qui connaît, intimement, aime sans juger, accepte et accompagne au mieux. J’ai l’intime conviction que chacun d’entre nous est le thérapeute de son ami. Car la thérapie, comme le rappelle le Larousse, n’est qu’un « ensemble de techniques appliquées pour apaiser les maux ». Lorsque vous recevez chez vous un ami blessé, un ami malade, et que votre seule présence suffit à réconforter et à réchauffer, vous êtes thérapeute. Lorsque vous envoyez un simple message de soutien, que vous prononcez quelques mots réconfortants, vous êtes thérapeute. Lorsque vous préparez le plat préféré de votre conjointe qui souffre, vous êtes thérapeute. Et lorsque, sans le savoir, vous êtes celui ou celle qui souffre, et que vous vous confiez à moi, que vous m’offrez pendant un court instant une place importante dans votre vie, vous me redonnez un peu d’élan. Et chassez une partie de mon amertume. Vous êtes mon thérapeute.

Et si elle était là, la solution. Si nous aidions à faire prendre conscience à notre entourage que leur simple présence est un apaisement. Que leurs invitations sont des cadeaux qui nous tirent de notre solitude. Et qu’il n’est jamais pesant de les entendre s’épancher sur leurs doutes. Car en nous permettant de leur tendre la main et de les aider, ils nous offrent la possibilité de développer un don que nous avons tous en nous, celui de soigner. Hier soir, N., je te le dis, ce n’est pas moi qui ai fait le plus de bien à l’autre. Merci.

01/06/16 – La folie ordinaire

« Je ne crois plus en moi, et pour la première fois de ma vie, je ne crois même plus en ma patiente. Cette comédie de l’exagération m’épuise »

Hier après-midi, je reçois une patiente mal en point moralement. Bientôt octogénaire, Danielle vit dans la souffrance infinie d’un deuil impossible pour elle à faire, celle de la mort de son compagnon 40 ans plus tôt, et père de ses trois enfants. Danielle est de ces patientes dévorantes. En énergie, en besoin d’attention, en soucis. Hypochondriaque et très sensible à la douleur, aucun jour ne passe sans qu’elle ne se sente oppressée, tendue, migraineuse. Recevoir ce genre de patients n’est pas rare, et plus que jamais, la prise en charge se doit d’être pluridisciplinaire. Mais dans un contexte de méfiance si importante à l’égard du corps médical (et paramédical), je me retrouve, une fois de plus, dans une forme d’impasse. Je vais tenter de m’expliquer en détail.

La première chose qui me frappe chez Danielle, c’est sa propension à l’angoisse. De façon irrépressible. Cette vieille dame vient me consulter pour une douleur abdominale qu’elle décrit comme insupportable. Aux urgences, tous les examens possibles ont été faits, de la prise de sang en passant par l’imagerie, jusqu’à l’exploration par coloscopie, rien n’a été laissé au hasard. Bilan : rien d’anormal dans les résultats de ses analyses. Sa réaction face à cette nouvelle est d’abord positive, « au moins je sais que je n’ai pas de cancer ni d’appendicite ». Elle seule en doutait. Puis, dès sa sortie de l’hôpital, l’angoisse monte irrémédiablement. « Si on ne trouve pas ce que j’ai au ventre, c’est sans doute parce que c’est grave ». De cette pensée négative et destructrice naissent une quantité astronomique de symptômes. Depuis, elle ne dort plus, pleure à longueur de journée, « ressent ses boyaux qui tentent de la manger », etc… Danielle devrait être vue rapidement par un psychiatre. Mais je ne verbalise pas encore cette pensée.

Avoir m’avoir demandé d’analyser une quarantaine de résultats d’imagerie passée entre 2006 et 2015 (je n’exagère pas le chiffre, 40 imageries en moins de 10 ans), elle me rétorque assez brutalement, « je sais bien que les médecins pensent que je suis folle ». Elle se trompe. Je ne peux pas croire qu’un soignant soit assez malveillant pour que ce type de pensées lui traverse l’esprit. En revanche nous nous disons probablement tous la même chose : Danielle est malade. Physiquement bien sûr, mais surtout psychologiquement. Le poids de l’éducation de ses enfants sans son mari a fait son œuvre : elle a passé les 20 dernières années de sa vie active à ne penser qu’aux autres. Depuis sa retraite, tout ressort, violemment. « Pourquoi pensez-vous qu’on vous croit folle Danielle ? » – « La dernière fois que l’infirmière est venue, elle m’a dit que c’était pas normal de dormir avec un polochon ». Comme vous, je n’ai pas tout de suite compris ce dont elle me parlait. J’aurais sans doute préféré ne pas comprendre…

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à dormir avec un polochon, je ne comprends pas ? » Danielle me répond simplement (et je paraphrase, je ne me souviens pas de sa formulation exacte), qu’elle habille un polochon avec les pantalons et les chemises de son mari, pour avoir la sensation de ne pas dormir seule. Ce depuis la retraite. 20 ans. 20 années passées, chaque nuit, avec un morceau de tissu rembourré aux plumes d’oie, travesti en son défunt mari. « Danielle, il faut que vous alliez voir un psychologue ou un psychiatre rapidement, je peux soulager temporairement vos maux de ventre, mais sans un travail sur vous-même, les douleurs reviendront… » Danielle s’emporte et me répond de façon très agressive un ensemble de données dont je n’arrive pas à recoller précisément les morceaux. Ca tournait autour de l’incompétence des médecins, de notre incapacité à écouter, mais je retiens surtout cette maxime si souvent répétée : « je ne suis pas folle ». Ca me fait mal de vous dire ça, mais je crains que si.

Avant de consulter l’avis d’un confrère psychothérapeute, je suis allé lire les définitions exactes du mot « fou ». Je ne trouve rien de satisfaisant. J’ai « qui a un comportement extravagant », « qui est hors de son état habituel », « qui est contraire à la raison » ou encore, « qui a des troubles mentaux ». Aucune qui ne soit réellement objective. Si le fou n’est qu’un déviant de la norme, alors nous sommes tous des fous, vous, moi, nos parents et nos amis. Je n’ai rien retrouvé sur la notion de danger pour la santé. Car la folie, finalement, c’est de se causer tellement de torts et de souffrances qu’on finit par ne plus connaitre d’autres façons de faire. Et Danielle est dans cet état-là. En refusant de se faire prendre en charge comme elle le devrait, elle se met en danger permanent. Percluse et enfermée par ses douleurs, ses chagrins, cela fait bien longtemps qu’elle ne vit plus. Et ça me peine, bien entendu. Je veux qu’elle vive, c’est évident, mais qu’elle vive dans le confort. Et mes mains ne pourront pas l’aider plus que ça.

Après avoir voulu quitter la consultation, je la convaincs de s’installer sur la table. « Je vais tout faire pour vous soulager, faites-moi confiance ». Ce fut sans doute l’une des consultations les plus pénibles et les plus dures de ma jeune carrière. Les mains à peine posées sur son ventre, l’effleurant tout juste, dès que Danielle s’arrête de parler, son ventre se met à trembler fortement, et toute la ville pourrait l’entendre crier. « Vous avez mal Danielle ? Vous voulez que je retire mes mains ? » Les cris s’estompent immédiatement, et elle se remet à me parler nonchalamment de son quotidien, de tous ces gens qui la jugent, la détestent sans la connaître, etc… Quand elle finit une phrase, les contractions abdominales reprennent et les hurlements avec. Je fais tout pour la faire parler en continu, mais je ne crois même plus en ce que je fais.

Je ne crois plus en moi, et pour la première fois de ma vie, je ne crois même plus en ma patiente. Cette comédie de l’exagération m’épuise, et je commence, dans ma tête, à comprendre les médecins qui se la passent de main en main comme une patate chaude. Pour la première fois, je juge un patient. Cette pensée ne vous choque sans doute pas, tant le jugement fait partie de notre quotidien. Mais dans un cabinet médical, personne ne doit avoir à cacher sa nature. Vous devrez tous pouvoir, sans aucune crainte, verbaliser ce qui vous passe par la tête, nous parler de tout ce dont vous avez besoin, sans vous sentir jugée. Avec Danielle, j’ai échoué dans les grandes largeurs à ce travail. Je regarde l’horloge toutes les 30 secondes en souhaitant que la consultation se termine enfin. Je suis éprouvé par ses hurlements, ce ventre qui se contracte brutalement dès qu’elle ne prend plus la parole, de ces insultes à l’encontre de mes confrères. Je suis fatigué.

La fin de la séance se déroule sans surprise pour moi. Elle se rhabille en grimaçant, cela prend plusieurs minutes, me met en retard pour ma séance suivante (mais ça n’a pas grande importance finalement), et finit par me demander ce que j’ai fait avec elle. Je lui explique. Tout doit être clair pour elle. « Et pourquoi j’ai mal là ? Et pourquoi j’ai pas mal à droite ? Ca m’inquiète de ne pas avoir mal à droite. Et pourquoi les médicaments marchent pas ? » Les traitements ne marchent pas car elle ne les prolonge jamais plus d’une journée. « Si ça marche pas aujourd’hui, ça marchera pas demain », je me souviens de cette phrase. Quand elle réalise que je n’ai pas les réponses à toutes ces questions, Danielle se remet à pleurer. De vraies larmes de crocodile. Et je ne me sens pas plus touché. Cette sensation d’être passé complètement à côté de ma séance me hante un peu. L’échec total de l’empathie me trouble, je ne me connaissais pas comme ça. J’ai reçu ce matin 11 appels en absence de sa part (malheureusement je n’exagère pas le nombre) que je découvre à peine. Je la rappelle.

Elle me demande le numéro d’un psychiatre qui ne l’enfermera pas. J’en contacte un, lui raconte en détail ce que je viens de vous raconter (et des détails supplémentaires que j’omets volontairement d’écrire), il me rassure. Il semble comprendre parfaitement ce dont Danielle a besoin, et propose de la prendre en charge avec ma collaboration. Je suis ravi. Je rappelle ma patiente. « Danielle, j’ai une bonne nouvelle, j’ai trouvé un très bon psychiatre. Avez-vous de quoi noter le numéro de téléphone ? » – « Un psychiatre ? Jamais j’irai en voir, je suis pas folle. » Elle me raccroche au nez. Rarement je ne me serai senti autant à côté de mon sujet qu’avec elle.

9/9/16 – L’âme de Lucette

« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre… »


« Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. Vous savez, ils vous entendent. Tout le temps. Je sais pas si ça leur fait de la peine de nous voir souffrir, mais moi, ça me fait de la peine de plus pouvoir les entendre. Hier encore, je sais que ma Lucette, elle m’a vu pleurer. Je le sais parce que j’ai ressenti beaucoup de réconfort, tout d’un coup. »

« Pleurer fait beaucoup de bien. Vous pleurez souvent ? »

« Non. Et c’est pas pleurer qui m’a fait du bien, c’est Lucette. Vous pensez que je suis fou je suis sûr, mais je suis sûr que c’est elle. »

« Si vous me dites que c’est elle, je vous crois sur parole Gérald. »

« Je le sais que c’est elle. J’ai ressenti comme une chaleur, là (il me montre son ventre), et ma Lucette vous savez, elle avait le magnétisme des mains. Et elle posait tout le temps ses mains sur mon ventre, c’est ça qu’a soigné mon cancer. »

« De quoi est-elle morte, votre femme ? »

« Elle posait ses mains, juste là, et c’est ça qui m’a soigné et qui me faisait du bien. Mais l’énergie ça part vite. Alors j’ai plus de ma Lucette dans le ventre. C’est ça qui fait pleurer, quand on sent plus l’autre en soi. La solitude, c’est plus dur que tout. Vous avez beau avoir des copains qui passent et qui lisent avec vous, quand vous sentez plus du tout votre épouse, y’a plus rien sur cette Terre pour vous consoler. »

« Vos amis passent souvent vous voir ? »

« Non. J’ai jamais été foutu de la toucher moi. J’avais pas le magnétisme. Du coup elle arrive pas à partir vraiment d’ici. Alors j’suis allé voir le rebouteux de Luisant pour qu’il m’apprenne. Ma Lucette elle mérite mieux que me voir pleurer. Elle mérite de se reposer vraiment. Je sais qu’un jour j’arriverai à la faire partir. »

« Mais vous ne souhaitez pas qu’elle reste encore avec vous ? »

« Bah si mais moi je fais comment après. Parce que je vais pas vivre encore 10 ans, alors si je pars je veux la rejoindre. Et si elle est encore coincée à cause de moi, je la retrouverai jamais. Déjà qu’elle doit être fâchée… »

« Fâchée de quoi ? »

« Bah je la grondais souvent. Parce que ma Lucette c’était une emmerdeuse hein, faut pas croire ! Elle rouspétait contre le chien, les voisins, le facteur, et parfois le vent et la pluie. Alors bah moi j’en avais marre je l’écoutais plus et j’écoutais ma musique. Maintenant elle pense que je suis fâché et elle tourne autour de moi. Ca aussi parfois ça me fait pleurer.

« Gérald, vous êtes déjà allé parler de votre vision de sa mort à… »

(Il coupe)

« Un psy ? Pffff une fois mais c’est un tocard. Les gens quand y croient pas comme un médecin, bah y pense qu’on est fou. Mais moi je suis pas fou hein, j’adore les maths. Et c’est pas ma faute si je sens encore la présence de ma femme. J’aimerais juste plus pleurer. »

« Et vous pleurez souvent ? »

« Non. J’aimerais vraiment lui dire que je suis pas fâché. On est souvent colère contre les vivants, mais je vais vous dire, c’est du temps perdu. Les gens morts, ils sont morts pour de bon. Vous pouvez plus vous excuser après. Vous pouvez plus dire je t’aime, ça sert à rien. Alors les gens vous hantent, comme dans ce film, là. »

« Insidious ? »

« Nan celui avec Claire Bloom. Ils vous hantent et ils sont sûrs que vous les aimez plus. Alors ils errent comme ça, et ils peuvent pas vraiment mourir. Moi j’aimerais bien l’aider à mourir encore ma Lucette. Pour une fois que quand je dis que je veux tuer ma femme, je le pense hé hé… »

Il soupire et pleure un peu, allongé sur ma table. J’ai une main sur son épaule et j’attends sans rien dire. C’est une des rares fois où je ne trouve pas les mots.

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« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre, c’est de mourir. Mais ça veut plus dire grand-chose. Moi y’a que quand je lis que je vais bien. Sinon je pense à elle et je regrette. J’arrive pas à me faire à l’idée qu’elle m’en veut. »

« Si vous pensez qu’elle est ici, je suis sûr qu’elle a compris depuis longtemps que vous l’aimiez. »

« Peut-être. Je veux la retrouver, mais j’ai pas encore lu tout ce que je voulais lire. Y’a La Marche de Radetszky que j’ai pas fini, vous connaissez ? »

« Non pas du tout, de quoi ça parle ? »

« C’est Lucette qui lisait ça mais à l’époque ça m’a pas intéressé. Vous savez Stéphane, quand on s’intéresse pas aux choses qui plaisent à notre femme, c’est comme lui dire qu’on s’intéresse pas à elle. Je suis sûr qu’elle pense que je m’intéressais pas à elle, bordel… »

Il pleure doucement de nouveau.

« Gérald, vous pleurez souvent ? »

« Non. Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. »