9/10/17 – L’accolade de Mr. A

« Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ? »

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Ce lundi, je rends visite à un nouveau patient vivant dans une maison de retraite que j’ai l’habitude de fréquenter pour y dispenser mes soins. Je ne m’appesantirai pas plus sur les conditions sanitaires du lieu, déplorables, qui m’ont poussé par le passé à signaler l’établissement auprès de la préfecture dont il dépend. Mr A. est un nonagénaire de 96 ans, très vif d’esprit, franchement intimidant, puisqu’il a pour habitude de vous fixer du regard pendant toute la séance. Ou peut être qu’il cherche simplement dans vos yeux un petit peu d’attention voire d’affection.

Mr A. est une personne passionnante, assoiffée de connaissances, venu dans la maison avec une collection de livres anciens qu’il aime à raconter. Il aime la littérature russe plus que personne (et me parle d’auteurs dont je n’ai jamais entendu parler, même vaguement), a appris à se servir d’internet le jour où il a découvert qu’on pouvait visiter virtuellement différents musées du monde, et trompe le temps en recherchant ci et là les mots croisés les plus compliqués qu’il puisse trouver.

Il semble ne souffrir ni de quelconque maladie invalidante, ni de douleurs vives, ce qui est assez rare pour son âge. C’est à peine si son médecin n’hésite pas à supprimer ses anti-hypertenseurs tant il se trouve en bonne santé. Pourtant, il m’appelle pour un motif qui semble l’user presque toutes les nuits, ce que l’on appelle le syndrome des jambes sans repos (le patient se sent le besoin permanent de bouger ses jambes, qui tremblent souvent au repos). Assez fatigué, il attend de moi que je l’aide à mieux vivre avec ces symptômes, puisque son précédent médecin lui aurait déclaré, je le cite mot pour mot : « à votre âge, à part attendre la mort, il n’y a pas grand chose à faire. » Est-il nécessaire de vous faire part de la colère ressentie à cet instant ?

Je lui demande le nom de ce docteur et le note soigneusement dans mon agenda, je ne manquerai pas de questionner mes prochains patients faisant appel à lui. Au cours de notre séance, je lui demande s’il ne s’ennuie pas trop et s’il ne se sent pas isolé, le phénomène est malheureusement fréquent aujourd’hui. Sans surprise, il me dit ne jamais recevoir aucune visite. Quand je lui en demande la raison, il me répond ne jamais eu avoir de femme dans sa vie, et que son seul frère vit près d’Aix en Provence en maison médicalisée. Ils semblent en froid (je n’en connais pas les raisons) et passe donc ses journées seul.

Tandis que je manipulais l’une de ses jambes, il semble commencer une phrase qu’il ne finit pas. Je l’encourage à me parler mais finit par hocher la tête en me disant que « c’est ridicule ». J’ai beau essayer de le rassurer, je n’en saurai pas plus. Sauf que quelques minutes plus tard, je le vois stopper sa respiration et se pincer les lèvres. Je lui rétorque que quoi qu’il ait à me dire, je ne le jugerai sous aucun prétexte. Je le vois baisser les yeux et marmonner doucement, comme pour lui : « vous pouvez me prendre la main ? »

Je suis incapable de vous décrire à quel point je me suis senti décontenancé. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais gardé soigneusement mais poliment mes distances. Alors que dans le cas de Mr A. j’avoue ne même pas avoir réfléchi. Je lui ai tenu la main et me suis débrouillé pour le manipuler de l’autre bras. J’espérais sincèrement qu’il ne se mette pas à pleurer, auquel cas je l’aurais probablement accompagné… C’est qu’il a l’air assez heureux dans son monde, il ne cesse de me répéter ne jamais avoir su s’ouvrir à qui que ce soit. Ni s’attacher. Que sa confiance en l’autre est minime et qu’il n’attend qu’une chose lorsqu’il est en société, c’est de se retrouver enfin seul. Je le crois, et comprends parfaitement ce sentiment. Néanmoins, il ne pouvait plus me cacher qu’il avait malgré tout besoin de présence.

Il existe une association en ville qui met en lien de jeunes retraités avec des anciens, je viens de les contacter. Ils m’ont assuré qu’ils prendraient contact avec lui dans la semaine et trouveraient une personne douce pour lui tenir parfois compagnie. En attendant, retour à la consultation, où je ne trouve plus mes mots et finis par ne plus les chercher. Je suis à la fois très mal à l’aise, mais également rassuré d’être près de lui. A la fin de la séance, il ne cesse de me tenir le bras, comme pour ne pas me laisser repartir, puis il finit par me demander si j’acceptais une accolade de sa part. J’ai voulu dire non. Pas pour lui, mais pour moi même. Je me connais, je vais avoir de grandes difficultés à penser à autre chose dans les prochains jours… Mais je n’ai rien répondu, je l’ai serré dans mes bras, lui promettant de passer le voir de temps à autres. Il vit à 15 minutes en voiture du cabinet, ça ne devrait pas me poser de problèmes. Je croise les doigts pour honorer ma promesse…

Il est de ces patients qui dégagent un petit quelque chose qu’on ne comprend ni ne maîtrise. Qui nous atteigne par leur façon de nous regarder ou par leurs demandes pudiques. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas senti totalement mis à nu par quelqu’un, dans ma profession comme dans ma vie. Il est de ces patients qui nous rappellent que notre place a toujours été importante dans leur vie, bien qu’ils ne nous consultent que rarement. Je vous souhaite, Mr A., autant d’amour que possible, pour vous accompagner dans vos dernières années. Vous le méritez tellement.

Stéphane Vandendriessche – Ostéopathe D.O.

9/9/16 – L’âme de Lucette

« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre… »


« Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. Vous savez, ils vous entendent. Tout le temps. Je sais pas si ça leur fait de la peine de nous voir souffrir, mais moi, ça me fait de la peine de plus pouvoir les entendre. Hier encore, je sais que ma Lucette, elle m’a vu pleurer. Je le sais parce que j’ai ressenti beaucoup de réconfort, tout d’un coup. »

« Pleurer fait beaucoup de bien. Vous pleurez souvent ? »

« Non. Et c’est pas pleurer qui m’a fait du bien, c’est Lucette. Vous pensez que je suis fou je suis sûr, mais je suis sûr que c’est elle. »

« Si vous me dites que c’est elle, je vous crois sur parole Gérald. »

« Je le sais que c’est elle. J’ai ressenti comme une chaleur, là (il me montre son ventre), et ma Lucette vous savez, elle avait le magnétisme des mains. Et elle posait tout le temps ses mains sur mon ventre, c’est ça qu’a soigné mon cancer. »

« De quoi est-elle morte, votre femme ? »

« Elle posait ses mains, juste là, et c’est ça qui m’a soigné et qui me faisait du bien. Mais l’énergie ça part vite. Alors j’ai plus de ma Lucette dans le ventre. C’est ça qui fait pleurer, quand on sent plus l’autre en soi. La solitude, c’est plus dur que tout. Vous avez beau avoir des copains qui passent et qui lisent avec vous, quand vous sentez plus du tout votre épouse, y’a plus rien sur cette Terre pour vous consoler. »

« Vos amis passent souvent vous voir ? »

« Non. J’ai jamais été foutu de la toucher moi. J’avais pas le magnétisme. Du coup elle arrive pas à partir vraiment d’ici. Alors j’suis allé voir le rebouteux de Luisant pour qu’il m’apprenne. Ma Lucette elle mérite mieux que me voir pleurer. Elle mérite de se reposer vraiment. Je sais qu’un jour j’arriverai à la faire partir. »

« Mais vous ne souhaitez pas qu’elle reste encore avec vous ? »

« Bah si mais moi je fais comment après. Parce que je vais pas vivre encore 10 ans, alors si je pars je veux la rejoindre. Et si elle est encore coincée à cause de moi, je la retrouverai jamais. Déjà qu’elle doit être fâchée… »

« Fâchée de quoi ? »

« Bah je la grondais souvent. Parce que ma Lucette c’était une emmerdeuse hein, faut pas croire ! Elle rouspétait contre le chien, les voisins, le facteur, et parfois le vent et la pluie. Alors bah moi j’en avais marre je l’écoutais plus et j’écoutais ma musique. Maintenant elle pense que je suis fâché et elle tourne autour de moi. Ca aussi parfois ça me fait pleurer.

« Gérald, vous êtes déjà allé parler de votre vision de sa mort à… »

(Il coupe)

« Un psy ? Pffff une fois mais c’est un tocard. Les gens quand y croient pas comme un médecin, bah y pense qu’on est fou. Mais moi je suis pas fou hein, j’adore les maths. Et c’est pas ma faute si je sens encore la présence de ma femme. J’aimerais juste plus pleurer. »

« Et vous pleurez souvent ? »

« Non. J’aimerais vraiment lui dire que je suis pas fâché. On est souvent colère contre les vivants, mais je vais vous dire, c’est du temps perdu. Les gens morts, ils sont morts pour de bon. Vous pouvez plus vous excuser après. Vous pouvez plus dire je t’aime, ça sert à rien. Alors les gens vous hantent, comme dans ce film, là. »

« Insidious ? »

« Nan celui avec Claire Bloom. Ils vous hantent et ils sont sûrs que vous les aimez plus. Alors ils errent comme ça, et ils peuvent pas vraiment mourir. Moi j’aimerais bien l’aider à mourir encore ma Lucette. Pour une fois que quand je dis que je veux tuer ma femme, je le pense hé hé… »

Il soupire et pleure un peu, allongé sur ma table. J’ai une main sur son épaule et j’attends sans rien dire. C’est une des rares fois où je ne trouve pas les mots.

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« Je devrais pas pleurer. Ce qui est grave, c’est pas de vivre, c’est de mourir. Mais ça veut plus dire grand-chose. Moi y’a que quand je lis que je vais bien. Sinon je pense à elle et je regrette. J’arrive pas à me faire à l’idée qu’elle m’en veut. »

« Si vous pensez qu’elle est ici, je suis sûr qu’elle a compris depuis longtemps que vous l’aimiez. »

« Peut-être. Je veux la retrouver, mais j’ai pas encore lu tout ce que je voulais lire. Y’a La Marche de Radetszky que j’ai pas fini, vous connaissez ? »

« Non pas du tout, de quoi ça parle ? »

« C’est Lucette qui lisait ça mais à l’époque ça m’a pas intéressé. Vous savez Stéphane, quand on s’intéresse pas aux choses qui plaisent à notre femme, c’est comme lui dire qu’on s’intéresse pas à elle. Je suis sûr qu’elle pense que je m’intéressais pas à elle, bordel… »

Il pleure doucement de nouveau.

« Gérald, vous pleurez souvent ? »

« Non. Vous parlez à vos morts Stéphane ? Vous devriez. »