13/4/16 – L’amputation d’Yvette

« Une douleur fantôme qu’ils appellent. Mais j’m’en plains pas. Pour moi une douleur fantôme, c’est perdre sa fille de 40 ans d’un suicide. »

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Ce soir, j’aimerais vous relater l’extrait d’une conversation que j’ai eue ce matin avec une de mes patientes régulières, Yvette. Je vais essayer de la retranscrire la plus fidèlement possible, en essayant de reprendre ses propres tournures de phrases. Il y a des jours où l’on rentre comblés de sentiments humains, d’empathie, et d’humilité. Yvette était déjà sur la table, en train de se faire manipuler, au moment où elle commença à me parler sincèrement.

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« Déjà je suis née une année maudite. 1929. L’année des suicides, vous savez ? L’année du Krach. Le suicide nous a vraiment suivis dans notre famille. C’est une maladie inévitable, vous avez beau aimer vos gens aussi forts que possibles, s’ils décident de passer à l’acte, vous voulez faire quoi… à part les accompagner et leur faire comprendre que vous ne leur en voulez pas… ça aide pas au passage des âmes, vous savez… Ma première fille… je l’aimais tellement si vous l’aviez vue… Je crois qu’elle restera à jamais ma préférée de trois. On dit qu’on aime tous ses enfants pareils mais pas moi. Ma petite Lucie, je sais pas ce qu’elle avait en tête, elle m’avait jamais parlé des choses graves… mais bon, c’était son choix. Vous voyez Stéphane, quand vous me demandez si je vis mal mon amputation, bah je repense à ma Lucie, et je me dis qu’une jambe ça vaut pas grand-chose. Et puis le bon Dieu là-haut m’en a donné deux, Il a l’air de vouloir m’en laisser qu’une, je vivrai avec… »

« Et comment vont vos deux filles ? »

« Bah vous avez l’ainée qu’est perdue à jamais. La pauvre. Schizophrénie on nous a dit. Alors on va souvent la voir. Enfin moi je vais la voir mais mon mari il peut pas. Vous comprenez c’est trop dur pour lui. Voir sa fille dans cet état ça le tue. Et de toute façon ma fille elle s’en fiche un peu, déjà qu’elle réalise pas quand je suis là. Mais une petite fille ça a toujours besoin de son papa, même quand elle est devenue folle. Elle pourrait reconnaître son parfum, vous croyez pas ? Enfin… quand je pense à elle, je me dis que ma jambe vaut pas bien cher à côté… »

« Et votre troisième fille ? »

« Ah elle c’est une merveille. Elle est partie faire sa retraite dans les Landes, et son fils va pas tarder à la rejoindre. C’est important d’être en famille. Moi ça va, j’ai mon mari, il me crie dessus, mais au moins il est là. Il s’occupe des choses du jardin. Vous savez Stéphane on s’aime encore je crois. Malgré ma guibolle en moins je pense pas qu’il m’aime moins. Moi je l’aimerais pas moins. Il a pris des kilos et je l’aime toujours autant, alors ma jambe, il devrait s’y faire… »

« S’y faire ? C’est plutôt vous qui allez devoir apprendre à faire avec, non ? »

« Oh bah moi ça va hein, tant que je peux encore me déplacer en fauteuil. Mais mon mari lui ça le met en rogne. Il dit que j’aurais dû dire avant que j’avais de la fièvre. Mais je voulais pas déranger. On venait de m’opérer alors je pensais que c’était normal. Je comprends quand il est en colère, on peut plus aller marcher en forêt. J’aimais bien marcher en forêt, et Lucie aussi, avant qu’elle se suicide. On s’en remettra jamais de ça… »

« Vous avez vu un thérapeute pour en parler ? »

« Moi oui mais mon mari, jamais il mettra les pieds là-dedans ah ah, il dit que c’est pour les malades comme ma fille. Toute façon c’est une tête de bourrique, il prendra jamais soin de lui. Tenez rien qu’en ce moment il souffre de l’épaule, eh bah jamais il viendra vous voir. Mais bon du coup il boit. Heureusement il a jamais été violent mais parfois je me dis qu’il a de la chance de pas déjà avoir été rappelé là-haut vue la vie qu’il mène. Il dit qu’avec la marche il peut fumer et boire autant qu’il veut mais je lui dis que l’alcool c’est mauvais pour le cœur. Mais bon moi j’suis sa femme alors il m’écoute pas vraiment. »

Elle se gratte au niveau de son moignon.

« Ca vous fait mal ? »

« Une douleur fantôme qu’ils appellent. Mais j’m’en plains pas. Pour moi une douleur fantôme, c’est perdre sa fille de 40 ans d’un suicide. Ca c’est un fantôme qui vous hante et vous fait mal. La jambe quand ça fait mal, je la mets dans la glace et puis ça diminue. Mais le vague à l’âme, ça, faut vivre avec toujours. Et y’a pas une glace au Monde qui le soulagera. Vous savez ça devient comme un ami de route, on lui prend la main, on le ballade, parfois on l’oublie, mais il est toujours là. La seule chose qui me rassure dans la mort, c’est d’aller la retrouver un jour. J’aimerais qu’elle sache que ses enfants vont bien. »

« Ses enfants vont bien ? »

« Bah y’en a un qu’a pas survécu à sa mort alors il est allé la rejoindre. Mais les trois autres, c’est toutes des filles, elles ont fait leur vie. Y’en a même une qui bosse à Danone. Elle, elle a 4 enfants aussi, comme sa mère, ils sont beaux comme des anges. Si ça se trouve je vivrai assez longtemps pour avoir des arrière-arrière-petits-enfants. Vous avez des enfants vous ? »

« Non pas encore. »

« Eh bah faites-en. La vie prend son sens quand on a des enfants. On trouve sa place, et on ressent de vraies émotions. »

« De vraies émotions ? »

« Oui, pas comme quand on pleure une de ses jambes. Une jambe c’est rien. Une vraie émotion. On tremble comme jamais vous savez. Je tremble encore parfois. »

« Vous me parlez très souvent de votre jambe Yvette, vous êtes sûre que vous parvenez à vous faire à l’idée ? Vous voulez en parler plus longuement ? »

« Non. Vous verrez quand vous aurez des enfants à aimer, vous vous préoccuperez plus de vos jambes. Je veux juste… »

« Vous voulez juste ? »

« Je veux juste être sûre d’être la prochaine à partir. Parfois je pense à me foutre en l’air vous savez. »

« … »

« A presque 90 ans, j’ai plus grand-chose de beau à ressentir. Si. Parfois mon mari me brosse les cheveux. J’ai l’impression d’avoir 20 ans à nouveau, et je me sens belle. C’est important les cheveux. Vous devriez faire quelque chose pour les vôtres. A moins que ce soit génétique je veux pas être blessante hein. Et prenez soin des cheveux de votre femme. Parfois on oublie qu’on est jolie. Les cheveux, ça nous permet de nous rappeler. Vous avez une femme ? »

« Pas encore non. »

« Eh bah prenez-en une avec deux jambes. Comme ça si elle en perd une, vous pourrez pousser son fauteuil et lui caresser les cheveux. Ca aide à oublier la douleur des fantômes. »

« La douleur fantôme vous voulez dire ? »

« Oui… celle-là aussi… »